René Girard

 

René GIRARD, 79 ans, écrivain et grand lecteur, explique la violence du monde par sa théorie du désir mimétique.
Book émissaire

RENÉ GIRARD EN 9 DATES
24 décembre 1923 Naissance à Avignon.
1943-1947 Ecole des Chartes.
1947 Départ aux Etats-Unis.
1952 Mariage avec Martha.
1961 «Mensonge romantique et vérité romanes-que».
1972 «La Violence et le sacré».
1978 «Des choses cachées depuis la fondation du monde».
1980 Installation à Stanford, Californie.
2002 «La Voix méconnue du réel», Grasset.

 

C'est un homme qui lit, qui a lu, qui lira. Beaucoup. Toute sa vie. L'anthropologue René Girard fait penser au Bibliothécaire peint par Arcimboldo, la tête composée de livres. Emma Bovary, Julien Sorel, Don Quichotte, Job comme Jésus et les divinités des Védas et même le général Dourakine, il les connaît bien. Dans un décor clair, René Girard penche vers le photographe une belle tête de saint, creusée de rides, avec broussaille de sourcils. Il regarde franchement l'objectif, sans coquetterie. C'est un bel homme de 79 ans, élégant et souple. Etrangement mal connu en France. Le Dictionnaire des intellectuels français (Seuil) ne lui attribue pas plus de place qu'à Jacques Attali, BHL ou Bernard Kouchner. Ce spécimen d'humaniste est plus admiré aux Etats-Unis, par exemple, où les grands campus l'ont accueilli. Ou en Italie, où son oeuvre est superbement éditée, et commentée.

Il a pris de la distance, il y a un demi-siècle, aux Etats-Unis. Il est né à Avignon, le jour de Noël, comme Jésus. Il se prénomme René, Noël. Son père, Joseph, était conservateur du musée Calvet et du palais des Papes. Un chartiste, Joseph Girard, écrivain lui aussi. René a grandi dans ce palais où les plus grands personnages de la chrétienté, papes, cardinaux, empereurs, reines et rois, se sont rencontrés. «Ce qui me menaçait, dans ma jeunesse, c'était d'en être l'archiviste. C'est pourquoi j'ai fui à l'autre bout du monde», dit René Girard en riant. On l'imagine austère, il est gai. «Moi, je n'ai pas le goût de l'érudition comme mon père. Plutôt celui des idées», dit-il. D'une idée fixe, même : «Girard est un des derniers porcs-épics survivants, dit son ami, l'éditeur italien Roberto Calasso. Le renard sait beaucoup de choses, mais le porc-épic sait une seule grande chose.»

Cette «grande chose», la lampe d'Aladin girardienne, c'est la théorie mimétique, la mimesis. Au coeur des sociétés, où chacun par imitation convoite le bien de son voisin, il y a rivalité et violence, dit René Girard. A l'origine, l'homme est violent, d'une violence régulée par la religion. «Une clé lumineuse pour comprendre le monde contemporain», disent les uns. «Une clé, oui, mais qui finit par ouvrir trop de serrures», raillent les détracteurs. La mimesis, c'est une lampe de lecture extra-lucide, qu'il a d'abord utilisée dans les grands romans européens, déchiffrant le message à l'encre sympathique des romanciers de génie : Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust ou Dostoïevski. Plus tard, il l'a perfectionnée dans la tragédie grecque, Shakespeare, la Bible et les Evangiles, et même, aujourd'hui, dans les textes védiques.

Lire, il a appris seul, à 6 ans et demi. Avant d'entrer à l'école, il découvre qu'il sait lire dans une adaptation du Roman de Renart. «J'ai compris tout à coup que la page signifiait quelque chose» . Pour ses 40 ans, sa mère a fait relier ce volume magique. Lorsqu'il le relit, ses illustrations l'émerveillent encore. Le plaisir des livres, il le doit à sa mère, Thérèse : «Elle avait été le premier bachot féminin de la Drôme. Elle avait fait de l'italien, elle aimait Manzoni.»

Publié par les éditions Adelphi, René Girard est une star intellectuelle en Italie. Ce pays le fête : on ne lui reproche pas, là-bas, d'être chrétien, ou de ne pas être philosophe, ou d'être l'homme d'une idée passe-partout.

Aujourd'hui, il lit, il relit, il relira. En Californie, son mode de vie est déroutant et monacal. Sur le campus de Stanford, il a acheté une maison des années 50, toit goudronné et jardin en friche. Il se déplace à pied ou à bicyclette, mais franchit rarement les limites du campus. Le dimanche, il assiste à une messe en latin, avec des chants grégoriens, organisée par un prof de musique de l'université. Il a redécouvert la religion dans les années 50, allant jusqu'à se remarier avec Martha McCullough, bibliothécaire (forcément), à l'église. Ses trois enfants, ses neuf petits-enfants sont américains. Avant le lever du jour, il est à sa table de travail. Une habitude d'insomniaque. Sa bibliothèque abrite ses livres d'enfance. L'intégrale, ou presque, de la comtesse de Ségur. Tous les cinq ans, il relit son favori : le Général Dourakine. René Girard est un séditieux : agacé par les théories «assommantes» sur le sadisme de la comtesse, il a songé à écrire sur le style Ségur. «Les punitions enfantines, c'est un sujet très sérieux chez elle. Hostile à la méthode russe, elle voit venir le problème de l'enfant d'aujourd'hui, l'enfant gâté.»

Jeune, il lisait peu. Et pas les livres à la mode. Son premier roman, c'est Du côté de chez Swann, prélevé dans la bibliothèque de prêt tenue par son père. «J'avais l'impression que c'était très difficile , très récompensant.» Découverte renversante : un écrivain dépeint, telle quelle, la vie intérieure d'un adolescent. Le jeune narrateur est aussi influençable que lui, René, alors âgé de 17 ans. A Stanford, il possède l'édition originale NRF carrée, dénichée dans une bibliothèque américaine qui renouvelait son stock.

Paradoxalement, durant ses études à l'Ecole des chartes, il a presque cessé de lire. Il a choisi cette école à cause des Allemands : pour préparer le concours dans sa famille, en zone libre. Il n'est pas certain qu'il y ait appris grand-chose, d'ailleurs. «Si, une méthode, peut-être.» Il n'a jamais aimé l'école. C'est un autodidacte-né.

Aux Etats-Unis, il s'y met. Diplômé d'histoire, c'est la littérature comparée, dont il ignore presque tout, qu'on lui propose d'enseigner. «Enseigner est la meilleure façon d'apprendre. Je lisais, un peu avant mes étudiants, et en anglais. Beaucoup de romans. Puis j'improvisais en relisant les textes.» Lire, relire, relire encore : ainsi, il s'est peu à peu incorporé les textes. A l'université de Bloomington, dans l'Indiana, il subit les morsures du désir mimétique. Très solitaire, il a pour girlfriend Ann, Américaine fatigante. Il veut rompre, mais elle le prend de vitesse et le quitte... «J'ai alors découvert Proust en moi. L'objet qui se refuse.» Il a aussi trouvé sa théorie, à moins que ce ne soit l'inverse.

C'est à Johns-Hopkins, la première université médicale au monde, qui nourrit un campus d'humanistes et de scientifiques, qu'il commence à enseigner ses propres trucs. Il publie alors Mensonge romantique et vérité romanesque, en pleine vogue de la déconstruction. Puis la Violence et le sacré. Deux bombes qui bouleversent des milliers de lecteurs dans le monde. L'éditeur italien Roberto Calasso parle de «génialité». L'intelligentsia française est plus tiède. Seul de sa catégorie, René Girard ne s'appuie ni sur le marxisme, ni sur la psychanalyse, ni sur le structuralisme, qui bétonnent les sciences humaines des années 60. Comme il s'appuie sur la Bible, qu'il est lui-même chrétien, on le catalogue néochrétien, ce qu'il est bien trop séditieux pour être. Tant pis. René Girard, on le lit, on le lira, on le relira.

Par Marie-Dominique LELIEVRE  Libération du samedi 04 janvier 2003