Miguel de Cervantès Saavedra

 

 

 

L’ingénieux hidalgo
DON QUICHOTTE
de la Manche

 

 

 

Tome II

 

 

 

Première publication en 1615
Traduction et notes de Louis Viardot

 

 

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » - http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Prologue. 9

Chapitre I. 13

Chapitre II. 23

Chapitre III. 28

Chapitre IV.. 36

Chapitre V.. 42

Chapitre VI. 47

Chapitre VII. 52

Chapitre VIII. 59

Chapitre IX.. 66

Chapitre X.. 70

Chapitre XI. 78

Chapitre XII. 84

Chapitre XIII. 90

Chapitre XIV.. 96

Chapitre XV.. 107

Chapitre XVI. 109

Chapitre XVII. 117

Chapitre XVIII. 128

Chapitre XIX.. 137

Chapitre XX.. 143

Chapitre XXI. 151

Chapitre XXII. 157

Chapitre XXIII. 164

Chapitre XXIV.. 173

Chapitre XXV.. 179

Chapitre XXVI. 187

Chapitre XXVII. 195

Chapitre XXVIII. 201

Chapitre XXIX.. 205

Chapitre XXX.. 211

Chapitre XXXI. 216

Chapitre XXXII. 224

Chapitre XXXIII. 235

Chapitre XXXIV.. 241

Chapitre XXXV.. 248

Chapitre XXXV.. 254

Chapitre XXXVII. 259

Chapitre XXXVIII. 261

Chapitre XXXIX.. 267

Chapitre XL.. 270

Chapitre XLI. 275

Chapitre XLII. 285

Chapitre XLIII. 290

Chapitre XLIV.. 295

Chapitre XLV.. 303

Chapitre XLVI. 310

Chapitre XLVII. 314

Chapitre XLVIII. 323

Chapitre XLIX.. 330

Chapitre L.. 340

Chapitre LI. 348

Chapitre LII. 355

Chapitre LIII. 361

Chapitre LIV.. 366

Chapitre LV.. 373

Chapitre LVI. 379

Chapitre LVII. 384

Chapitre LVIII. 387

Chapitre LIX.. 396

Chapitre LX.. 404

Chapitre LXI. 415

Chapitre LXII. 418

Chapitre LXIII. 430

Chapitre LXIV.. 438

Chapitre LXV.. 442

Chapitre LXVI. 447

Chapitre LXVII. 452

Chapitre LXVIII. 457

Chapitre LXIX.. 461

Chapitre LXX.. 466

Chapitre LXXI. 472

Chapitre LXXII. 478

Chapitre LXXIII. 483

Chapitre LXXIV.. 488

À propos de cette édition électronique. 494

 

 

Prologue

 

Au lecteur

 

 

Vive Dieu ! avec quelle impatience, lecteur illustre, ou peut-être plébéien, tu dois attendre à présent ce prologue, croyant y trouver des vengeances, des querelles, des reproches outrageants à l’auteur du second Don Quichotte ! je veux dire à celui qui fut, dit-on, engendré à Tordésillas, et qui naquit à Tarragone[1]. Eh bien ! en vérité, je ne puis te donner ce contentement : car, si les outrages éveillent la colère dans les cœurs les plus humbles, dans le mien cette règle souffre une exception. Voudrais-tu que je lui jetasse au nez qu’il est un âne, un sot, un impertinent ? Je n’en ai pas seulement la pensée. Que son péché le punisse, qu’il le mange avec son pain, et grand bien lui fasse.

 

Ce que je n’ai pu m’empêcher de ressentir, c’est qu’il m’appelle injurieusement vieux et manchot, comme s’il avait été en mon pouvoir de retenir le temps, de faire qu’il ne passât point pour moi ; ou comme si ma main eût été brisée dans quelque taverne, et non dans la plus éclatante rencontre qu’aient vue les siècles passés et présents, et qu’espèrent voir les siècles à venir[2]. Si mes blessures ne brillent pas glorieusement aux yeux de ceux qui les regardent, elles sont appréciées du moins dans l’estime de ceux qui savent où elles furent reçues : car il sied mieux au soldat d’être mort dans la bataille, que libre dans la fuite. Je suis si pénétré de cela, que, si l’on me proposait aujourd’hui d’opérer pour moi une chose impossible, j’aimerais mieux m’être trouvé à cette prodigieuse affaire, que de me trouver, à présent, guéri de mes blessures, sans y avoir pris part. Les blessures que le soldat porte sur le visage et sur la poitrine sont des étoiles qui guident les autres au ciel de l’honneur et au désir des nobles louanges. D’une autre part, il faut observer que ce n’est point avec les cheveux blancs qu’on écrit, mais avec l’entendement, qui a coutume de se fortifier par les années.

 

Une autre chose encore m’a fâché : c’est qu’il m’appelât envieux, et m’expliquât, comme si je l’eusse ignoré, ce que c’est que l’envie : car, en bonne vérité, des deux sortes d’envie qu’il y a, je ne connais que la sainte, la noble, la bien intentionnée. S’il en est ainsi, comment irais-je m’attaquer à aucun prêtre, surtout quand il ajoute à cette qualité celle de familier du saint-office[3] ? Si l’autre l’a dit pour celui qu’il semble avoir désigné, il se trompe du tout au tout, car de celui-ci j’adore le génie, j’admire les œuvres, et je loue l’occupation continuelle et vertueuse. Toutefois, je suis fort obligé à monsieur l’auteur de dire que mes Nouvelles sont plus satiriques qu’exemplaires, mais qu’elles sont bonnes, et qu’elles ne pourraient l’être s’il ne s’y trouvait un peu de tout.

 

Il me semble que tu vas dire, lecteur, que je me restreins étrangement, et me contiens un peu trop dans les limites de ma modestie : mais je sais qu’il ne faut pas ajouter affliction sur affliction, et celle qu’endure ce seigneur doit être bien grande, puisqu’il n’ose paraître en plein air et en plein jour, qu’il déguise son nom, qu’il dissimule sa patrie, comme s’il avait commis quelque attentat de lèse-majesté. Si, par hasard, tu viens à le connaître, dis-lui de ma part que je ne me tiens pas pour offensé, que je sais fort bien ce que sont les tentations du diable, et qu’une des plus puissantes qu’il emploie, c’est de mettre à un homme dans la tête qu’il peut composer et publier un livre qui lui donnera autant de renommée que d’argent, et autant d’argent que de renommée. Et même, pour preuve de cette vérité je veux qu’avec ton esprit et ta bonne grâce tu lui racontes cette histoire-ci :

 

Il y avait à Séville un fou, qui donna dans la plus gracieuse extravagance dont jamais fou se fût avisé au monde. Il fit un tuyau de jonc, pointu par le bout ; et, quand il attrapait un chien dans la rue, ou partout ailleurs, il lui prenait une patte sous son pied, lui levait l’autre avec la main, et, du mieux qu’il pouvait, lui introduisait la pointe du tuyau dans certain endroit par où, en soufflant, il faisait devenir le pauvre animal rond comme une boule. Quand il l’avait mis en cet état, il lui donnait deux petits coups de la main sur le ventre, et le lâchait en disant aux assistants, qui étaient toujours fort nombreux : « Vos Grâces penseront-elles maintenant que ce soit un petit travail que d’enfler un chien ? » Penserez-vous maintenant que ce soit un petit travail que de faire un livre ? Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, tu lui diras celui-ci, qui est également un conte de fou et de chien :

 

Il y avait à Cordoue un autre fou, lequel avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre, ou un quartier de pierre, non des plus légers : quand il rencontrait quelque chien qui ne fût pas sur ses gardes, il s’en approchait, et laissait tomber d’aplomb le poids sur lui. Le chien, roulant sous le coup, jetait des hurlements, et se sauvait à ne pas s’arrêter au bout de trois rues. Or, il arriva que, parmi les chiens sur lesquels il déchargea son fardeau, se trouva le chien d’un bonnetier, que son maître aimait beaucoup. La pierre, en tombant, lui frappa sur la tête : le chien assommé jeta des cris perçants : le maître, qui le vit maltraiter, en devint furieux. Il empoigna une aune, tomba sur le fou, et le bâtonna de la tête aux pieds. À chaque décharge, il lui disait : « Chien de voleur, à mon lévrier[4] ! N’as-tu pas vu, cruel, que mon chien était lévrier ? » Et lui répétant le nom de lévrier mainte et mainte fois, il renvoya le fou moulu comme plâtre. Le châtiment fit son effet : le fou se retira, et de plus d’un mois ne se montra dans les rues. À la fin, il reparut avec la même invention, et une charge plus forte. Il s’approchait de la place où était le chien, le visait de son mieux : mais, sans laisser tomber la pierre, il disait : « Celui-ci est lévrier, gare ! » Effectivement, tous les chiens qu’il rencontrait, fussent-ils dogues ou roquets, il disait qu’ils étaient lévriers, et dès lors il ne lâcha plus jamais la pierre.

 

Peut-être en arrivera-t-il autant à cet historien : il n’osera plus lâcher le poids de son esprit en livres, qui, lorsqu’ils sont mauvais, sont plus durs que des pierres. Dis-lui encore que la menace qu’il me fait de m’enlever tout profit avec son livre, je m’en soucie comme d’une obole, et qu’en me conformant au fameux intermède de la Perendenga[5], je lui réponds : « Vive pour moi le veinticuatro, mon seigneur[6], et le Christ pour tous ! » Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la vertu chrétienne et la libéralité bien connue me maintiennent en pied contre tous les coups de ma mauvaise fortune, et vive la suprême charité de l’illustrissime archevêque de Tolède, don Bernardo de Sandoval y Rojas ! après cela, qu’il n’y ait pas même d’imprimerie au monde, ou qu’on y imprime contre moi autant de livres que contient de lettres la complainte de Mingo Revulgo[7]. Ces deux princes, sans que mon adulation, sans qu’aucune autre espèce d’éloge les sollicite, et par seule bonté d’âme, ont pris à leur charge le soin de venir généreusement à mon aide : en cela, je me tiens pour plus heureux et plus riche que si la fortune, par une voie ordinaire, m’eût conduit à son faîte. L’honneur peut rester au pauvre, mais non au pervers : la pauvreté peut couvrir d’un nuage la noblesse, mais non l’obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu jette quelque lumière, ne serait-ce que par les fentes de la détresse, elle finit par être estimée des hauts et nobles esprits, et par conséquent favorisée.

 

Ne lui dis rien de plus, et je ne veux pas non plus t’en dire davantage. Je te ferai seulement observer que cette seconde partie du Don Quichotte, dont je te fais offrande, est taillée sur le même patron et du même drap que la première. Dans celle-ci, je te donne don Quichotte conduit jusqu’au terme, et finalement mort et enterré, afin que personne ne s’avise de lui dresser de nouveaux actes certificatifs, puisque les anciens sont bien suffisants. Il suffit aussi qu’un honnête homme ait rendu compte de ses discrètes folies, sans que d’autres veuillent encore y mettre les doigts. L’abondance des choses, même bonnes, les déprécie, et la rareté des mauvaises mêmes les fait apprécier en un point. J’oubliais de te dire d’attendre le Persilès, que je suis en train d’achever, et la seconde partie de Galatée[8].

 

Chapitre I

 

De la manière dont le curé et le barbier se conduisirent avec don Quichotte au sujet de sa maladie

 

 

Cid Hamet Ben-Engéli raconte, dans la seconde partie de cette histoire et troisième sortie de don Quichotte, que le curé et le barbier demeurèrent presque un mois sans le voir, afin de ne pas lui rappeler le souvenir des choses passées. Toutefois, ils ne manquèrent pas de visiter sa nièce et sa gouvernante pour leur recommander de le choyer avec grande attention, de lui donner à manger des confortants et des choses bonnes pour le cœur et le cerveau, desquels, suivant toute apparence, procédait son infirmité. Elles répondirent qu’elles faisaient ainsi et continueraient à faire de même avec tout le soin, toute la bonne volonté possibles : car elles commençaient à s’apercevoir que, par moments, leur seigneur témoignait qu’il avait entièrement recouvré l’usage de son bon sens. Cette nouvelle causa beaucoup de joie aux deux amis, qui crurent avoir eu la plus heureuse idée en le ramenant enchanté sur la charrette à bœufs, comme l’a raconté, dans ses derniers chapitres, la première partie de cette grande autant que ponctuelle histoire. Ils résolurent donc de lui rendre visite et de faire l’expérience de sa guérison, bien qu’ils tinssent pour impossible qu’elle fût complète. Ils se promirent également de ne toucher à aucun point de la chevalerie errante, pour ne pas courir le danger de découdre les points de sa blessure, qui était encore si fraîchement reprise[9].

 

Ils allèrent enfin le voir, et le trouvèrent assis sur son lit, enveloppé dans une camisole de serge verte et coiffé d’un bonnet de laine rouge de Tolède, avec un visage si sec, si enfumé, qu’il semblait être devenu chair de momie. Don Quichotte leur fit très-bon accueil ; et, quand ils s’informèrent de sa santé, il en rendit compte avec beaucoup de sens et d’élégantes expressions. La conversation prit son cours, et l’on vint à parler de ce qu’on appelle raison d’État et modes de gouvernement : l’un réformait cet abus et condamnait celui-là ; l’autre corrigeait cette coutume et réprouvait celle-ci : bref, chacun des trois amis devint un nouveau législateur, un Lycurgue moderne, un Solon tout neuf ; et, tous ensemble, ils refirent si bien l’État de fond en comble, qu’on eût dit qu’ils l’avaient rapporté à la forge, et l’en avaient retiré tout autre qu’ils ne l’y avaient mis. Don Quichotte parla avec tant d’intelligence et d’esprit sur les diverses matières qu’on traita, que les deux examinateurs furent convaincus qu’il avait recouvré toute sa santé et tout son jugement.

 

La nièce et la gouvernante étaient présentes à l’entretien, et, pleurant de joie, ne cessaient de rendre grâce à Dieu de ce qu’elles voyaient leur seigneur revenu à une si parfaite intelligence. Mais le curé, changeant son projet primitif, qui était de ne pas toucher à la corde de chevalerie, voulut rendre l’expérience complète, et s’assurer si la guérison de don Quichotte était fausse ou véritable. Il vint donc, de fil en aiguille, à raconter quelques nouvelles qui arrivaient de la capitale. Entre autres choses, il dit qu’on tenait pour certain que le Turc descendait du Bosphore avec une flotte formidable[10] : mais qu’on ignorait encore son dessein, et sur quels rivages devait fondre une si grande tempête. Il ajouta que, dans cette crainte, qui presque chaque année nous tient sur le qui-vive, toute la chrétienté était en armes, et que Sa Majesté avait fait mettre en défense les côtes de Naples, de Sicile et de Malte.

 

Don Quichotte répondit :

 

« Sa Majesté agit en prudent capitaine lorsqu’elle met d’avance ses États en sûreté, pour que l’ennemi ne les prenne pas au dépourvu. Mais si Sa Majesté acceptait mon avis, je lui conseillerais une mesure dont elle est certainement, à l’heure qu’il est, bien loin de se douter. »

 

À peine le curé eut-il entendu ces mots, qu’il dit en lui-même :

 

« Que Dieu te tende la main, pauvre don Quichotte ! il me semble que tu te précipites du faîte élevé de ta folie au profond abîme de ta simplicité. »

 

Le barbier, qui avait eu la même pensée que son compère, demanda à don Quichotte quelle était cette mesure qu’il serait, à son avis, si utile de prendre.

 

« Peut-être, ajouta-t-il, sera-t-elle bonne à porter sur la longue liste des impertinentes remontrances qu’on a coutume d’adresser aux princes.

 

– La mienne, seigneur râpeur de barbes, reprit don Quichotte, ne sera point impertinente, mais fort pertinente, au contraire.

 

– Je ne le dis pas en ce sens, répliqua le barbier, mais parce que l’expérience prouve que tous ou presque tous les expédients qu’on propose à Sa Majesté sont impossibles ou extravagants, et au détriment du roi ou du royaume.

 

– Eh bien ! répondit don Quichotte, le mien n’est ni impossible ni extravagant : c’est le plus facile, le plus juste et le mieux avisé qui puisse tomber dans la pensée d’aucun inventeur d’expédients.[11]

 

– Pourquoi Votre Grâce tarde-t-elle à le dire, seigneur don Quichotte ? demanda le curé.

 

– Je ne voudrais pas, répondit don Quichotte, le dire ici à cette heure, et que demain matin il arrivât aux oreilles de messieurs les conseillers du conseil de Castille, de façon qu’un autre reçût les honneurs et le prix de mon travail.

 

– Quant à moi, dit le barbier, je donne ma parole, tant ici-bas que devant Dieu, de ne répéter ce que va dire Votre Grâce ni à Roi, ni à Roch, ni à nul homme terrestre : serment que j’ai appris dans le romance du curé, lequel avisa le roi du larron qui lui avait volé les cent doubles et sa mule au pas d’amble[12].

 

– Je ne sais pas l’histoire, répondit don Quichotte : mais je sais que le serment est bon, sachant que le seigneur barbier est homme de bien.

 

– Quand même il ne le serait pas, reprit le curé, moi je le cautionne, et me porte garant qu’en ce cas il ne parlera pas plus qu’un muet, sous peine de payer l’amende et le dédit.

 

– Et vous, seigneur curé, dit don Quichotte, qui vous cautionne ?

 

– Ma profession, répondit le curé, qui m’oblige à garder les secrets.

 

– Corbleu ! s’écria pour lors don Quichotte, Sa Majesté n’a qu’à ordonner, par proclamation publique, qu’à un jour fixé, tous les chevaliers errants qui errent par l’Espagne se réunissent à sa cour : quand il n’en viendrait qu’une demi-douzaine, tel pourrait se trouver parmi eux qui suffirait seul pour détruire toute la puissance du Turc. Que Vos Grâces soient attentives, et suivent bien mon raisonnement. Est-ce, par hasard, chose nouvelle qu’un chevalier errant défasse à lui seul une armée de deux cent mille hommes, comme s’ils n’eussent tous ensemble qu’une gorge à couper, ou qu’ils fussent faits de pâte à massepains ? Sinon, voyez plutôt combien d’histoires sont remplies de ces merveilles ! Il faudrait aujourd’hui, à la male heure pour moi, car je ne veux pas dire pour un autre, que vécût le fameux don Bélianis, ou quelque autre chevalier de l’innombrable lignée d’Amadis de Gaule. Si l’un de ceux-là vivait, et que le Turc se vît face à face avec lui, par ma foi, je ne voudrais pas être dans la peau du Turc. Mais Dieu jettera les yeux sur son peuple, et lui enverra quelqu’un, moins redoutable peut-être que les chevaliers errants du temps passé, qui pourtant ne leur cédera point en valeur. Dieu m’entend, et je n’en dis pas davantage !

 

– Ah ! sainte Vierge ! s’écria la nièce, qu’on me tue si mon seigneur n’a pas envie de redevenir chevalier errant.

 

– Chevalier errant je dois mourir, répondit don Quichotte : que le Turc monte ou descende, quand il voudra, et en si grande force qu’il pourra : je répète encore que Dieu m’entend. »

 

Le barbier dit alors :

 

« Permettez-moi, j’en supplie Vos Grâces, de vous raconter une petite histoire qui est arrivée à Séville ; elle vient si bien à point, que l’envie me prend de vous la raconter. »

 

Don Quichotte donna son assentiment, le curé et les femmes prêtèrent leur attention, et le barbier commença de la sorte :

 

« Dans l’hôpital des fous, à Séville, il y avait un homme que ses parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l’esprit. Il avait été gradué en droit canon par l’université d’Osuna ; mais, selon l’opinion de bien des gens, quand même c’eût été par l’université de Salamanque, il n’en serait pas moins devenu fou. Au bout de quelques années de réclusion, ce licencié s’imagina qu’il avait recouvré le jugement et possédait le plein exercice de ses facultés. Dans cette idée, il écrivit à l’archevêque, en le suppliant avec instance, et dans les termes les plus sensés, de le tirer de la misère où il vivait, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait grâce de lui rendre la raison. Il ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, qu’il restât fou jusqu’à sa mort. Convaincu par plusieurs billets très-sensés et très-spirituels, l’archevêque chargea un de ses chapelains de s’informer, auprès du recteur de l’hôpital, si ce qu’écrivait ce licencié était bien exact, et même de causer avec le fou, afin que, s’il lui semblait avoir recouvré l’esprit, il le tirât de sa loge et lui rendît la liberté. Le chapelain remplit sa mission, et le recteur lui dit que cet homme était encore fou ; que, bien qu’il parlât maintes fois comme une personne d’intelligence rassise, il éclatait à la fin en telles extravagances, qu’elles égalaient par le nombre et la grandeur tous les propos sensés qu’il avait tenus auparavant, comme on pouvait, au reste, s’en assurer en conversant avec lui. Le chapelain voulut faire l’expérience : il alla trouver le fou, et l’entretint plus d’une heure entière. Pendant tout ce temps, le fou ne laissa pas échapper un mot extravagant ou même équivoque ; au contraire, il parla si raisonnablement, que le chapelain fut obligé de croire qu’il était totalement guéri. Entre autres choses, le fou accusa le recteur de l’hôpital. « Il me garde rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que lui font mes parents afin qu’il dise que je suis encore fou, bien qu’ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j’aie dans ma disgrâce, c’est ma grande fortune : car, pour en jouir, mes héritiers portent un faux jugement et révoquent en doute la grâce que le Seigneur m’a faite en me rappelant de l’état de brute à l’état d’homme. » Finalement, le fou parla de telle sorte qu’il rendit le recteur suspect, qu’il fit paraître ses parents avaricieux et dénaturés, et se montra lui-même si raisonnable, que le chapelain résolut de le conduire à l’archevêque pour que celui-ci reconnût et touchât du doigt la vérité de cette affaire. Dans cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre au licencié les habits qu’il portait à son entrée dans l’hôpital. À son tour, le recteur le supplia de prendre garde à ce qu’il allait faire : car, sans nul doute, le licencié était encore fou. Mais ses remontrances et ses avis ne réussirent pas à détourner le chapelain de son idée. Le recteur obéit donc, en voyant que c’était un ordre de l’archevêque, et l’on remit au licencié ses anciens habits, qui étaient neufs et décents. Lorsqu’il se vit dépouillé de la casaque de fou et rhabillé en homme sage, il demanda par charité au chapelain la permission d’aller prendre congé de ses camarades les fous. Le chapelain répondit qu’il voulait l’accompagner et voir les fous qu’il y avait dans la maison. Ils montèrent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient présentes. Quand le licencié arriva devant une cage où l’on tenait enfermé un fou furieux, bien qu’en ce moment tranquille et calme, il lui dit : « Voyez, frère, si vous avez quelque chose à me recommander : je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie miséricorde et sans que je le méritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne santé et dans mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n’est impossible. Ayez grande espérance en lui. Puisqu’il m’a remis en mon premier état, il pourra bien vous y remettre également, si vous avez confiance en sa bonté. J’aurai soin de vous envoyer quelques friands morceaux, et mangez-les de bon cœur : car, en vérité, je m’imagine, comme ayant passé par là, que toutes nos folies procèdent de ce que nous avons l’estomac vide et le cerveau plein d’air. Allons, allons, prenez courage : l’abattement dans les infortunes détruit la santé et hâte la mort. » Tous ces propos du licencié étaient entendus par un autre fou renfermé dans la cage en face de celle du furieux. Il se leva d’une vieille natte de jonc sur laquelle il était couché tout nu, et demanda à haute voix quel était celui qui s’en allait bien portant de corps et d’esprit. « C’est moi, frère, qui m’en vais, répondit le licencié : je n’ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des grâces infinies pour la faveur qu’il m’a faite. – Prenez garde à ce que vous dites, licencié mon ami, répliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre loge, pour éviter l’aller et le retour. – Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et rien ne m’oblige à recommencer les stations. – Vous, guéri ! s’écria le fou. À la bonne heure, et que Dieu vous conduise ! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont je représente sur la terre la majesté souveraine, que, pour ce seul péché que Séville commet aujourd’hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d’un tel châtiment que le souvenir s’en perpétuera dans les siècles des siècles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde ? Mais non : je veux bien n’imposer qu’un seul châtiment à cette ville ignorante : je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son district, pendant trois années entières, qui se compteront depuis le jour et la minute où la menace en est prononcée. Ah ! tu es libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis attaché, je suis malade, je suis fou ! Bien, bien, je pense à pleuvoir tout comme à me pendre. » Les assistants étaient restés fort attentifs aux cris et aux propos du fou ; mais notre licencié, se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec intérêt : « Que Votre Grâce ne se mette point en peine, mon cher seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient de dire. S’il est Jupiter et qu’il ne veuille pas faire pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le père et le dieu des eaux, je ferai tomber la pluie chaque fois qu’il me plaira et qu’il en sera besoin. » À cela le chapelain répondit : « Toutefois, seigneur Neptune, il ne convient pas de fâcher le seigneur Jupiter. Que votre Grâce demeure en sa loge ; une autre fois, quand nous aurons mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher. » Le recteur et les assistants se mirent à rire, au point de faire presque rougir le chapelain. Quant au licencié, on le déshabilla, puis on le remit dans sa loge : et le conte est fini.

 

– C’est donc là, seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte qui venait si bien à point, qu’on ne pouvait se dispenser de nous le servir ? Ah ! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est aveugle celui qui ne voit pas à travers la toile du tamis ! Est-il possible que Votre Grâce ne sache pas que les comparaisons qui se font d’esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de noblesse à noblesse, sont toujours odieuses et mal reçues ? Pour moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et n’exige que personne me tienne pour homme d’esprit, ne l’étant pas : seulement je me fatigue à faire comprendre au monde la faute qu’il commet en ne voulant pas renouveler en lui l’heureux temps où florissait la chevalerie errante. Mais notre âge dépravé n’est pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les âges où les chevaliers errants prirent à charge et à tâche la défense des royaumes, la protection des demoiselles, l’assistance des orphelins, le châtiment des superbes et la récompense des humbles. La plupart des chevaliers qu’on voit aujourd’hui font plutôt bruire le satin, le brocart et les riches étoffes dont ils s’habillent, que la cotte de mailles dont ils s’arment. Il n’y a plus un chevalier qui dorme en plein champ, exposé à la rigueur du ciel, armé de toutes pièces de la tête aux pieds ; il n’y en a plus un qui, sans quitter l’étrier et appuyé sur sa lance, ne songe qu’à tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n’y en a plus un qui sorte de ce bois pour pénétrer dans cette montagne ; puis qui arrive sur une plage stérile et déserte, où bat la mer furieuse, et, trouvant amarré au rivage un petit bateau sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agrès, s’y jette d’un cœur intrépide, et se livre aux flots implacables d’une mer sans fond, qui tantôt l’élèvent au ciel et tantôt l’entraînent dans l’abîme, tandis que lui, toujours affrontant la tempête, se trouve tout à coup, quand il y songe le moins, à plus de trois mille lieues de distance de l’endroit où il s’est embarqué, et, sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes d’être écrites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. À présent la paresse triomphe de la diligence, l’oisiveté du travail, le vice de la vertu, l’arrogance de la valeur, et la théorie de la pratique dans les armes, qui n’ont vraiment brillé de tout leur éclat que pendant l’âge d’or et parmi les chevaliers errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule ? qui plus spirituel que Palmerin d’Angleterre ? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le Blanc ? qui plus galant que Lisvart de Grèce ? qui plus blessé et plus blessant que don Bélianis ? qui plus intrépide que Périon de Gaule ? qui plus entreprenant que Félix-Mars d’Hyrcanie ? qui plus sincère qu’Esplandian ? qui plus hardi que don Cirongilio de Thrace ? qui plus brave que Rodomont ? qui plus prudent que le roi Sobrin ? qui plus audacieux que Renaud ? qui plus invincible que Roland ? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa Cosmographie[13] ? Tous ces guerriers, et beaucoup d’autres que je pourrais nommer encore, seigneur curé, furent des chevaliers errants, lumière et gloire de la chevalerie. C’est de ceux-là, ou de semblables à ceux-là, que je voudrais que fussent les chevaliers de ma proposition au roi : s’ils étaient, Sa Majesté serait bien servie, épargnerait de grandes dépenses, et le Turc resterait à s’arracher la barbe. Avec tout cela, il faut bien que je reste dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m’en tirer, et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu’il pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m’en prendra fantaisie : et je dis cela pour que le seigneur Plat-à-Barbe sache que je le comprends.

 

– En vérité, seigneur don Quichotte, répondit le barbier, je ne parlais pas pour vous déplaire, et que Dieu m’assiste autant que mon intention fut bonne ! Votre Grâce ne doit pas se fâcher.

 

– Si je dois me fâcher ou non, répliqua don Quichotte, c’est à moi de le savoir. »

 

Alors le curé prenant la parole :

 

« Bien que je n’aie presque pas encore ouvert la bouche, dit-il, je ne voudrais pas conserver un scrupule qui me tourmente et me ronge la conscience, et qu’a fait naître en moi ce que vient de dire le seigneur don Quichotte.

 

– Pour bien d’autres choses le seigneur curé a pleine permission, répondit don Quichotte : il peut donc exposer son scrupule, car il n’est pas agréable d’avoir la conscience bourrelée.

 

– Eh bien donc, reprit le curé, avec ce sauf-conduit, je dirai que mon scrupule est que je ne puis me persuader en aucune façon que cette multitude de chevaliers errants dont Votre Grâce, seigneur don Quichotte, vient de faire mention, aient été réellement et véritablement des gens de chair et d’os vivant dans ce monde : j’imagine, au contraire, que tout cela n’est que fiction, fable, mensonge, rêves contés par des hommes éveillés, ou, pour mieux dire, à demi dormants.

 

– Ceci est une autre erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés un grand nombre de gens qui ne croient pas qu’il y ait eu de tels chevaliers au monde. Quant à moi, j’ai cherché bien souvent, avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes d’occasions, à faire luire la lumière de la vérité sur cette illusion presque générale. Quelquefois je n’ai pu réussir : d’autres fois je suis venu à bout de mon dessein, en l’appuyant sur les bases de la vérité. Cette vérité est si manifeste, que je serais tenté de dire que j’ai vu, de mes propres yeux, Amadis de Gaule ; que c’était un homme de haute taille, blanc de visage, la barbe bien plantée, quoique noire, et le regard moitié doux, moitié sévère, bref dans ses propos, lent à se mettre en colère et prompt à s’apaiser. De la même manière que je viens d’esquisser Amadis, je pourrais peindre et décrire tous les chevaliers que mentionnent les histoires du monde entier : car, par la conviction où je suis qu’ils furent tels que le racontent leurs histoires, par les exploits qu’ils firent et le caractère qu’ils eurent, on peut, en bonne philosophie, déduire quels furent leurs traits, leur stature et la couleur de leur teint.

 

– Quelle taille semble-t-il à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, demanda le barbier, que devait avoir le géant Morgant ?

 

– En fait de géants, répondit don Quichotte, les opinions sont partagées sur la question de savoir s’il y en eut ou non dans le monde. Mais la sainte Écriture, qui ne peut manquer d’un atome à la vérité, nous prouve qu’il y en eut, lorsqu’elle nous raconte l’histoire de cet énorme Philistin, Goliath, qui avait sept coudées et demie de haut[14], ce qui est une grandeur démesurée. On a également trouvé, dans l’île de Sicile, des os de jambes et d’épaules dont la longueur prouve qu’ils appartenaient à des géants aussi hauts que de hautes tours. C’est une vérité que démontre la géométrie. Toutefois, je ne saurais trop dire avec certitude quelle fut la taille du géant Morgant ; mais j’imagine qu’elle n’était pas très-grande, et ce qui me fait pencher pour cet avis, c’est que je trouve, dans l’histoire qui fait une mention particulière de ses prouesses[15], qu’il dormait très-souvent sous l’abri d’un toit ; et, puisqu’il trouvait des maisons capables de le contenir, il est clair que sa taille n’était pas démesurée.

 

– Rien de plus juste », reprit le curé, lequel, prenant plaisir à lui entendre dire de si grandes extravagances, lui demanda quelle idée il se faisait des visages de Renaud de Montauban, de Roland et des autres douze pairs de France, qui tous avaient été chevaliers errants.

 

« De Renaud, répondit don Quichotte, j’oserais dire qu’il avait la face large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et toujours en mouvement : qu’il était extrêmement chatouilleux et colérique, ami des larrons et des hommes perdus. Quant à Roland, ou Rotoland, ou Orland (car les histoires lui donnent tous ces noms), je suis d’avis, ou plutôt j’affirme qu’il fut de moyenne stature, large des épaules, un peu cagneux des genoux, le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, le regard menaçant, la parole brève ; mais courtois, affable et bien élevé.

 

– Si Roland ne fut pas un plus gentil cavalier que ne le dit Votre Grâce, répliqua le barbier, il ne faut plus s’étonner que madame Angélique la Belle le dédaignât pour les grâces séduisantes que devait avoir le petit More à poil follet à qui elle livra ses charmes ; et vraiment elle montra bon goût en préférant la douceur de Médor à la rudesse de Roland.

 

– Cette Angélique, seigneur curé, reprit don Quichotte, fut une créature légère et fantasque, une coureuse, une écervelée, qui laissa le monde aussi plein de ses impertinences que de la renommée de sa beauté. Elle méprisa mille grands seigneurs, mille chevaliers braves et spirituels[16], et se contenta d’un petit page au menton cotonneux, sans naissance, sans fortune, sans autre renom que celui qu’avait pu lui donner le fidèle attachement qu’il conserva pour son ami[17]. Le fameux chantre de sa beauté, le grand Arioste, n’osant ou ne voulant pas chanter les aventures qu’eut cette dame après sa vile faiblesse, et qui ne furent pas assurément trop honnêtes, la laisse tout à coup, en disant : Et de quelle manière elle reçut le sceptre du Catay, un autre le dira peut-être en chantant sur une meilleure lyre. Sans doute ces mots furent comme une prophétie, car les poëtes se nomment aussi vates, qui veut dire devins : et la prédiction se vérifia si bien, que, depuis lors, un fameux poëte andalou chanta ses larmes, et un autre poëte castillan, unique en renommée, chanta sa beauté.[18]

 

– Dites-moi, seigneur don Quichotte, reprit en ce moment le barbier, ne s’est-il pas trouvé quelque poëte qui ait fait quelque satire contre cette dame Angélique, parmi tant d’autres qui ont fait son éloge ?

 

– Je crois bien, répondit don Quichotte, que si Sacripant ou Roland eussent été poëtes, ils auraient joliment savonné la tête à la demoiselle ; car c’est le propre des poëtes dédaignés par leurs dames, feintes ou non feintes, par celles enfin qu’ils ont choisies pour maîtresses de leurs pensées, de se venger par des satires et des libelles diffamatoires : vengeance indigne assurément d’un cœur généreux. Mais jusqu’à présent, il n’est pas arrivé à ma connaissance un seul vers injurieux contre cette Angélique qui bouleversa le monde[19].

 

– Miracle ! » s’écria le curé… et tout à coup ils entendirent la nièce et la gouvernante, qui avaient, depuis quelques instants, quitté la conversation, jeter de grands cris dans la cour : ils se levèrent et coururent tous au bruit.

 

Chapitre II

 

Qui traite de la notable querelle qu’eut Sancho Panza avec la nièce et la gouvernante de don Quichotte, ainsi que d’autres événements gracieux

 

 

L’histoire raconte[20] que les cris qu’entendirent don Quichotte, le curé et le barbier, venaient de la nièce et de la gouvernante, lesquelles faisaient tout ce tapage en parlant à Sancho, qui voulait à toute force entrer voir son maître, tandis qu’elles lui défendaient la porte.

 

« Que veut céans ce vagabond ? s’écriait la gouvernante ; retournez chez vous, frère, car c’est vous et nul autre qui embauchez et pervertissez mon seigneur, et qui l’emmenez promener par ces déserts.

 

– Gouvernante de Satan, répondit Sancho, l’embauché, le perverti et l’emmené par ces déserts, c’est moi et non pas ton maître. Lui m’a emmené à travers le monde, et vous vous trompez de la moitié du juste prix. Lui, dis-je, m’a tiré de ma maison par des tricheries, en me promettant une île que j’attends encore à présent.[21]

 

– Que de mauvaises îles t’étouffent, Sancho maudit, reprit la nièce : et qu’est-ce que c’est que des îles ? Sans doute quelque chose à manger, goulu, glouton que tu es !

 

– Ce n’est pas quelque chose à manger, répondit Sancho, mais bien à gouverner, et mieux que quatre villes ensemble, et mieux que par quatre alcaldes de cour.

 

– Avec tout cela, reprit la gouvernante, vous n’entrerez pas ici, sac de méchancetés, tonneau de malices ; allez gouverner votre maison et piocher votre coin de terre, et laissez là vos îles et vos îlots. »

 

Le curé et le barbier se divertissaient fort à écouter ce dialogue des trois personnages ; mais don Quichotte, craignant que Sancho ne lâchât sa langue, et avec elle un tas de malicieuses simplicités qui pourraient bien ne pas tourner à l’avantage de son maître, l’appela, fit taire les deux femmes, et leur commanda de le laisser entrer. Sancho entra, et le curé et le barbier prirent congé de don Quichotte, dont la guérison leur sembla désespérée quand ils eurent reconnu combien il était imbu de ses égarements et entêté de sa malencontreuse chevalerie.

 

« Vous allez voir, compère, dit le curé au barbier, comment, un beau jour, quand nous y penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée.

 

– Je n’en fais aucun doute, répondit le barbier : mais je ne suis pas encore si confondu de la folie du maître que de la simplicité de l’écuyer, qui s’est si bien chaussé son île dans la cervelle que rien au monde ne pourrait le désabuser.

 

– Dieu prenne pitié d’eux ! reprit le curé : mais soyons à l’affût, pour voir où aboutira cet assortiment d’extravagances de tel chevalier et de tel écuyer, car on dirait qu’ils ont été coulés tous deux dans le même moule, et que les folies du maître sans les bêtises du valet ne vaudraient pas une obole.

 

– Cela est vrai, ajouta le barbier ; mais je voudrais bien savoir ce qu’ils vont comploter entre eux à cette heure.

 

– Soyez tranquille, répondit le curé, je suis sûr que la nièce ou la gouvernante nous contera la chose, car elles ne sont pas femmes à se faire faute de l’écouter. »

 

Cependant don Quichotte s’était enfermé avec Sancho dans son appartement. Quand ils se virent seuls, il lui dit :

 

« Je suis profondément peiné, Sancho, que tu aies dit et que tu dises que c’est moi qui t’ai enlevé de ta chaumière, quand tu sais bien que je ne suis pas resté dans ma maison. Ensemble nous sommes partis, ensemble nous avons fait voyage. La même fortune, la même chance a couru pour tous les deux. Si l’on t’a berné une fois, cent fois on m’a moulu de coups : voilà l’avantage que j’ai gardé sur toi.

 

– C’était fort juste et fort raisonnable, répondit Sancho : car, à ce que m’a dit Votre Grâce, les mésaventures sont plus le fait des chevaliers errants que de leurs écuyers.

 

– Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, d’après la maxime : Quando caput dolet, etc.[22]

 

– Je n’entends pas d’autre langue que la mienne, répondit Sancho.

 

– Je veux dire, reprit don Quichotte, que quand la tête a mal tous les membres souffrent. Ainsi, puisque je suis ton maître et seigneur, je suis ta tête, et tu es ma partie, étant mon valet. Par cette raison, le mal que je ressens doit te faire mal comme le tien à moi.

 

– C’est ce qui devrait être, repartit Sancho : mais pendant qu’on me bernait, moi membre, ma tête était derrière le mur, qui me regardait voler par les airs sans éprouver la moindre douleur. Et puisque les membres sont obligés sentir le mal de la tête, elle, à son tour, devrait être obligée de sentir leur mal.

 

– Voudrais-tu dire à présent, Sancho, répondit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu’on te bernait ? Si tu le dis, cesse de le dire et de le penser, car j’éprouvais alors plus de douleur dans mon esprit que toi dans ton corps. Mais laissons cela pour le moment ; un temps viendra où nous pourrons peser la chose et la mettre à son vrai point. Dis-moi, maintenant, ami Sancho, qu’est-ce qu’on dit de moi dans le pays ? En quelle opinion suis-je parmi le vulgaire, parmi les hidalgos, parmi les chevaliers ? Que dit-on de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie ? Comment parle-t-on de la résolution que j’ai prise de ressusciter et de rendre au monde l’ordre oublié de la chevalerie errante ? Finalement, Sancho, je veux que tu me dises à ce propos tout ce qui est venu à tes oreilles, et cela sans ajouter au bien, sans ôter au mal la moindre chose. Il appartient à un loyal vassal de dire à son seigneur la vérité, de la lui montrer sous son véritable visage, sans que l’adulation l’augmente ou qu’un vain respect la diminue. Et je veux que tu saches, Sancho, que, si la vérité arrivait à l’oreille des princes toute nue et sans les ornements de la flatterie, on verrait courir d’autres siècles, et d’autres âges passeraient pour l’âge de fer avant le nôtre, que j’imagine devoir être l’âge d’or. Que ceci te serve d’avertissement, Sancho, pour qu’avec bon sens et bonne intention tu rendes à mes oreilles la vérité que tu peux savoir sur tout ce que je t’ai demandé.

 

– C’est ce que je ferai bien volontiers, mon seigneur, répondit Sancho, à condition que Votre Grâce ne se fâchera pas de ce que je dirai, puisque vous voulez que je dise les choses toutes nues et sans autre habits que ceux qu’elles avaient en arrivant à ma connaissance.

 

– Je ne me fâcherai d’aucune façon, répliqua don Quichotte ; tu peux, Sancho, parler librement et sans nul détour.

 

– Eh bien, la première chose que je dis, reprit Sancho, c’est que le vulgaire vous tient pour radicalement fou, et moi pour non moins imbécile. Les hidalgos disent que Votre Grâce, sortant des limites de sa qualité, s’est approprié le don et s’est fait d’assaut gentilhomme, avec quatre pieds de vigne, deux arpents de terre, un haillon par derrière et un autre par devant. Les gentilshommes disent qu’ils ne voudraient pas que les hidalgos vinssent se mêler à eux, principalement ces hidalgos bons pour être écuyers, qui noircissent leurs souliers à la fumée, et reprisent des bas noirs avec de la soie verte.[23]

 

– Cela, dit don Quichotte, ne me regarde nullement ; car je suis toujours proprement vêtu, et n’ai jamais d’habits rapiécés ; déchirés, ce serait possible, et plutôt par les armes que par le temps.

 

– Quant à ce qui touche, continua Sancho, à la valeur, à la courtoisie, aux exploits de Votre Grâce, enfin à votre affaire personnelle, il y a différentes opinions. Les uns disent : fou, mais amusant ; d’autres : vaillant, mais peu chanceux ; d’autres encore : courtois, mais assommant ; et puis ils se mettent à discourir sur tant de choses, que ni à vous ni à moi ils ne laissent une place nette.

 

– Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, quelque part que soit la vertu en éminent degré, elle est persécutée. Bien peu, peut-être aucun des grands hommes passés n’a pu échapper aux traits de la calomnie. Jules César, si brave et si prudent capitaine, fut accusé d’ambition, et de n’avoir ni grande propreté dans ses habits, ni grande pureté dans ses mœurs.[24] On a dit d’Alexandre, auquel ses exploits firent donner le surnom de Grand, qu’il avait certain goût d’ivrognerie ; d’Hercule, le héros des douze travaux, qu’il était lascif et efféminé ; de Galaor, frère d’Amadis de Gaule, qu’il fut plus que médiocrement hargneux ; et de son frère, que ce fut un pleureur. Ainsi donc, mon pauvre Sancho, parmi tant de calomnies contre des hommes illustres, celles qui se débitent contre moi peuvent bien passer, pourvu qu’il n’y en ait pas plus que tu ne m’en as dit.

 

– Ah ! c’est là le hic, mort de vie ! s’écria Sancho.

 

– Comment ! Y aurait-il autre chose ? demanda don Quichotte.

 

– Il reste la queue à écorcher, reprit Sancho. Jusqu’à présent, ce n’était que pain bénit : mais, si Votre Grâce veut savoir tout au long ce qu’il y a au sujet des calomnies que l’on répand sur son compte, je m’en vais vous amener tout à l’heure quelqu’un qui vous les dira toutes, sans qu’il y manque une panse d’a. Hier soir, il nous est arrivé le fils de Bartolomé Carrasco, qui vient d’étudier à Salamanque, où on l’a fait bachelier ; et, comme j’allais lui souhaiter la bienvenue, il me dit que l’histoire de Votre Grâce était déjà mise en livre, avec le titre de l’Ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. Il dit aussi qu’il est fait mention de moi dans cette histoire, sous mon propre nom de Sancho Panza, et de madame Dulcinée du Toboso, et d’autres choses qui se sont passées entre nous tête à tête, si bien que je fis des signes de croix comme un épouvanté en voyant comment l’historien qui les a écrites a pu les savoir.

 

– Je t’assure, Sancho, dit don Quichotte, que cet auteur de notre histoire doit être quelque sage enchanteur. À ces gens-là, rien n’est caché de ce qu’ils veulent écrire.

 

– Pardieu ! je le crois bien, s’écria Sancho, qu’il était sage et enchanteur, puisque, à ce que dit le bachelier, Samson Carrasco (c’est ainsi que s’appelle celui dont je viens de parler), l’auteur de l’histoire se nomme Cid Hamet Berengen.

 

– C’est un nom moresque, répondit don Quichotte.

 

– Sans doute, répliqua Sancho, car j’ai ouï dire que la plupart des Mores aiment beaucoup les aubergines.[25]

 

– Tu dois, Sancho, te tromper quant au surnom de ce Cid, mot qui, en arabe, veut dire seigneur.

 

– C’est bien possible, repartit Sancho ; mais, si Votre Grâce désire que je lui amène ici le bachelier, j’irai le quérir à vol d’oiseau.

 

– Tu me feras grand plaisir, mon ami, répondit don Quichotte ; ce que tu viens de me dire m’a mis la puce à l’oreille, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant d’être informé de tout exactement.

 

– Eh bien ! je cours le chercher, s’écria Sancho ; » et, laissant là son seigneur, il se mit en quête du bachelier, avec lequel il revint au bout de quelques instants.

 

Alors entre les trois s’engagea le plus gracieux dialogue.

 

Chapitre III

 

Du risible entretien qu’eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco

 

 

Don Quichotte était resté fort pensif en attendant le bachelier Carrasco, duquel il espérait recevoir de ses propres nouvelles mises en livre, comme avait dit Sancho. Il ne pouvait se persuader qu’une telle histoire fût déjà faite, puisque la lame de son épée fumait encore du sang des ennemis qu’il avait tués. Comment avait-on pu si tôt imprimer et répandre ses hautes prouesses de chevalerie ? Toutefois, il imagina que quelque sage enchanteur, soit ami, soit ennemi, les avait, par son art, livrées à l’imprimerie : ami, pour les grandir et les élever au-dessus des plus signalées qu’eût faites chevalier errant ; ennemi, pour les rapetisser et les mettre au-dessous des plus viles qui eussent été recueillies de quelque vil écuyer.

 

« Cependant, disait-il en lui-même, jamais exploits d’écuyers ne furent écrits ; et, s’il est vrai que cette histoire existe, puisqu’elle est de chevalier errant, elle doit forcément être pompeuse, altière, éloquente, magnifique et véritable. »

 

Cette réflexion le consola quelque peu : puis il vint à s’attrister en pensant que l’auteur était More, d’après ce nom de Cid, et que d’aucun More on ne pouvait attendre aucune vérité, puisqu’ils sont tous menteurs, trompeurs et faussaires. Il craignait que cet écrivain n’eût parlé de ses amours avec quelque indécence, ce qui serait porter atteinte à l’honnêteté de sa dame Dulcinée du Toboso, et désirait que son historien eût fait expresse mention de la fidélité qu’il avait religieusement gardée à sa dame, méprisant, par égard pour elle, reines, impératrices, demoiselles de toutes qualités, et tenant en bride les mouvements de la nature. Ce fut donc plongé et abîmé dans toutes ces pensées que le trouvèrent Sancho Panza et Carrasco, que don Quichotte reçut avec beaucoup de civilité.

 

Le bachelier, bien qu’il s’appelât Samson, n’était pas fort grand de taille ; mais il était grandement sournois et railleur. Il avait le teint blafard, en même temps que l’intelligence très-éveillée. C’était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans, la face ronde, le nez camard et la bouche grande, signes évidents qu’il était d’humeur maligne et moqueuse, et fort enclin à se divertir aux dépens du prochain : ce qu’il fit bien voir. Dès qu’il aperçut don Quichotte, il alla se jeter à ses genoux en lui disant :

 

« Que Votre Grandeur me donne ses mains à baiser, seigneur don Quichotte de la Manche ; car, par l’habit de saint Pierre dont je suis revêtu, bien que je n’aie reçu d’autres ordres que les quatre premiers, je jure que Votre Grâce est un des plus fameux chevaliers errants qu’il y ait eus et qu’il y aura sur toute la surface de la terre. Honneur à Cid Hamet Ben-Engéli, qui a couché par écrit l’histoire de vos grandes prouesses ; et dix fois honneur au curieux éclairé qui a pris soin de la faire traduire de l’arabe en notre castillan vulgaire, pour l’universel amusement de tout le monde ! »

 

Don Quichotte le fit lever et lui dit :

 

« De cette manière, il est donc bien vrai qu’on a fait une histoire de moi, et que c’est un enchanteur more qui l’a composée ?

 

– Cela est si vrai, seigneur, reprit Samson, que je tiens pour certain qu’au jour d’aujourd’hui on a imprimé plus de douze mille exemplaires de cette histoire. Sinon, qu’on le demande à Lisbonne, à Barcelone, à Valence, où les éditions se sont faites, et l’on dit même qu’elle s’imprime maintenant à Anvers[26]. Quant à moi, j’imagine qu’il n’y aura bientôt ni peuple, ni langue, où l’on n’en fasse la traduction[27].

 

– Une des choses, dit à ce propos don Quichotte, qui doit donner le plus de joie à un homme éminent et vertueux, c’est de se voir, lui vivant, passer en bon renom de bouche en bouche, imprimé et gravé. J’ai dit en bon renom : car, si c’était le contraire, il n’y a point de mort qui égalât son tourment.

 

– S’il ne s’agit que de grande renommée et de bon renom, reprit le bachelier, Votre Grâce emporte la palme sur tous les chevaliers errants : car le More dans sa langue, et le chrétien dans la sienne, ont eu soin de peindre au naturel la gentillesse de votre personne, votre hardiesse en face du péril, votre fermeté dans les revers, votre patience contre les disgrâces et les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques avec madame doña Dulcinée du Toboso.

 

– Jamais, interrompit Sancho Panza, je n’avais entendu donner le don à madame Dulcinée ; on l’appelait simplement la dame Dulcinée du Toboso. Ainsi, voilà déjà l’histoire en faute.

 

– Ce n’est pas une objection d’importance, répondit Carrasco.

 

– Non, certes, ajouta don Quichotte. Mais dites-moi, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits qu’on vante le plus dans cette histoire.

 

– Sur ce point, répondit le bachelier, il y a différentes opinions, comme il y a différents goûts. Les uns s’en tiennent à l’aventure des moulins à vent, que Votre Grâce a pris pour des géants et des Briarées ; d’autres, à celle des moulins à foulon ; celui-ci préfère la description des deux armées, qui semblèrent ensuite deux troupeaux de moutons ; celui-là, l’histoire du mort qu’on menait enterrer à Ségovie ; l’un dit que tout est surpassé par la délivrance des galériens ; l’autre, que rien n’égale la victoire sur les deux géants bénédictins et la bataille contre le valeureux Biscayen.

 

– Dites-moi, seigneur bachelier, interrompit encore Sancho, a-t-on mis l’aventure des muletiers yangois, quand notre bon Rossinante s’avisa de chercher midi à quatorze heures ?

 

– Assurément, répondit Samson : l’enchanteur n’a rien laissé au fond de son écritoire : tout est relaté, tout est rapporté, jusqu’aux cabrioles que fit le bon Sancho dans la couverture.

 

– Ce n’est pas dans la couverture que j’ai fait des cabrioles, reprit Sancho, mais bien dans l’air, et même plus que je n’aurais voulu.

 

– À ce que j’imagine, ajouta don Quichotte, il n’y a point d’histoire humaine en ce monde qui n’ait ses hauts et ses bas, principalement celles qui traitent de chevalerie, lesquelles ne sauraient être toujours remplies d’événements heureux.

 

– Néanmoins, reprit le bachelier, aucuns disent, parmi ceux qui ont lu l’histoire, qu’ils auraient été bien aises que ses auteurs eussent oublié quelques-uns des coups de bâton en nombre infini que reçut en diverses rencontres le seigneur don Quichotte.

 

– Mais la vérité de l’histoire le veut ainsi, dit Sancho.

 

– Non, reprit don Quichotte, ils auraient pu équitablement les passer sous silence : car, pour les actions qui ne changent ni n’altèrent la vérité de l’histoire, il n’est pas nécessaire de les écrire quand elles tournent au détriment du héros. En bonne foi, Énée ne fut pas si pieux que le dépeint Virgile, ni Ulysse aussi prudent que le fait Homère.

 

– Rien de plus vrai, répliqua Samson ; mais autre chose est d’écrire comme poëte, et autre chose comme historien. Le poëte peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais comme elles devaient être : tandis que l’historien doit les écrire, non comme elles devaient être, mais comme elles furent, sans donner ni reprendre un atome à la vérité.

 

– Pardieu, dit alors Sancho, si ce seigneur more se mêle de dire des vérités, à coup sûr parmi les coups de bâton de mon maître doivent se trouver les miens, car on n’a jamais pris à Sa Grâce la mesure des épaules qu’on ne me l’ait prise, à moi, du corps tout entier. Mais il ne faut pas s’en étonner, si, comme le dit mon seigneur lui-même, du mal de la tête les membres doivent pâtir.

 

– Vous êtes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma foi, la mémoire ne vous manque pas, quand vous voulez l’avoir bonne.

 

– Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j’ai reçus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires qui sont encore toutes fraîches sur mes côtes ?

 

– Taisez-vous, dit don Quichotte, et n’interrompez plus le seigneur bachelier, que je supplie de passer outre, et de me dire ce qu’on raconte de moi dans cette histoire.

 

– Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on dit que j’en suis un des principaux présonnages.

 

– Personnages, ami Sancho, et non présonnages, interrompit Samson.

 

– Ah ! nous avons un autre éplucheur de paroles ! s’écria Sancho. Eh bien, mettez-vous à l’œuvre, et nous ne finirons pas en toute la vie.

 

– Que Dieu me la donne mauvaise, reprit le bachelier, si vous n’êtes pas, Sancho, la seconde personne de cette histoire ! Il y en a même qui préfèrent vous entendre parler plutôt que le plus huppé du livre ; mais aussi, il y en a d’autres qui disent que vous avez été trop crédule en vous imaginant que vous pouviez attraper le gouvernement de cette île promise par le seigneur don Quichotte, ici présent.

 

– Il reste encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte, et plus Sancho entrera en âge, plus il deviendra propre, avec l’expérience que donnent les années, à être gouverneur.

 

– Pardieu, Seigneur, répondit Sancho, l’île que je ne gouvernerai pas bien avec les années que j’ai maintenant, je ne la gouvernerai pas mieux avec toutes celles de Mathusalem. Le mal est que cette île s’amuse à se cacher je ne sais où, et non pas que l’estoc me manque pour la gouverner.

 

– Recommandez la chose à Dieu, Sancho, reprit don Quichotte. Tout se fera bien, et peut-être mieux que vous ne pensez, car la feuille ne se remue pas à l’arbre sans la volonté de Dieu.

 

– Cela est vrai, ajouta Samson ; si Dieu le veut, Sancho aura tout aussi bien cent îles à gouverner qu’une seule.

 

– Moi, dit Sancho, j’ai vu par ici des gouverneurs qui ne vont pas à la semelle de mon soulier, et pourtant on les appelle seigneurie, et ils mangent dans des plats d’argent.

 

– Ceux-là ne sont pas gouverneurs d’îles, répliqua Samson, mais d’autres gouvernements plus à la main. Quant à ceux qui gouvernent des îles, ils doivent au moins savoir la grammaire[28].

 

– Ne parlons point de ce que je n’entends pas, dit Sancho ; et, laissant l’affaire du gouvernement à la main de Dieu, qui saura bien m’envoyer où je serai le mieux à son service, je dis, seigneur bachelier Samson Carrasco, que je suis infiniment obligé à l’auteur de cette histoire de ce qu’il ait parlé de moi de manière à ne pas ennuyer les gens : car, par ma foi de bon écuyer, s’il eût dit de moi des choses qui ne fussent pas d’un vieux chrétien comme je le suis, je crierais à me faire entendre des sourds.

 

– Ce serait faire des miracles, dit Samson.

 

– Miracles ou non, reprit Sancho, que chacun prenne garde comment il parle ou écrit des personnes, et qu’il ne mette pas à tort et à travers la première chose qui lui passe par la caboche.

 

– Une des taches qu’on trouve dans cette histoire, dit le bachelier, c’est que son auteur y a mis une nouvelle intitulée le Curieux malavisé ; non qu’elle soit mauvaise ou mal contée, mais parce qu’elle n’est pas à sa place, et n’a rien de commun avec l’histoire de Sa Grâce le seigneur don Quichotte.

 

– Je parierais, s’écria Sancho, que ce fils de chien a mêlé les choux avec les raves.

 

– En ce cas, ajouta don Quichotte, je dis que ce n’est pas un sage enchanteur qui est l’auteur de mon histoire, mais bien quelque ignorant bavard, qui s’est mis à l’écrire sans rime ni raison. Il aurait fait comme faisait Orbañeja, le peintre d’Ubeda, lequel, lorsqu’on lui demandait ce qu’il se proposait de peindre, répondait : « Ce qui viendra. » Quelquefois il peignait un coq, si ressemblant et si bien rendu, qu’il était obligé d’écrire au bas, en grosses lettres : « Ceci est un coq. » Il en sera de même de mon histoire, qui aura besoin de commentaire pour être comprise.

 

– Oh ! pour cela, non, répondit le bachelier ; elle est si claire, qu’aucune difficulté n’y embarrasse. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent, et les vieillards la vantent. Finalement, elle est si lue, si maniée, si connue de toutes sortes de gens, qu’aussitôt que quelque bidet maigre vient à passer, on s’écrie : « Voilà Rossinante. » Mais ceux qui sont le plus adonnés à sa lecture, ce sont les pages : il n’y a pas d’antichambre de seigneurs où l’on ne trouve un don Quichotte. Dès que l’un le laisse, l’autre le prend : celui-ci le demande, et celui-là l’emporte. En un mot, cette histoire est le plus agréable passe-temps et le moins préjudiciable qui se soit encore vu : car on ne saurait découvrir, dans tout son contenu, la moindre parole malhonnête, ni une pensée qui ne fût parfaitement catholique.

 

– Écrire d’autre manière, reprit don Quichotte, ne serait pas écrire des vérités, mais des mensonges, et les historiens qui se permettent de mentir devraient être brûlés comme les faux-monnayeurs[29]. Et je ne sais vraiment ce qui a pu pousser cet écrivain à chercher des nouvelles et des aventures étrangères, tandis qu’il avait tant à écrire avec les miennes. Sans doute il se sera rappelé le proverbe : « De paille et de foin le ventre devient plein. » Mais, en vérité, il lui suffisait de mettre au jour mes pensées, mes soupirs, mes pleurs, mes chastes désirs et mes entreprises, pour faire un volume aussi gros que le pourraient faire toutes les œuvres du Tostado.[30] La conclusion que je tire de tout cela, seigneur bachelier, c’est que, pour composer des histoires et des livres, de quelque espèce que ce soit, il faut un jugement solide et un mûr entendement. Plaisanter avec grâce, soit par écrit, soit de paroles, c’est le propre des grands esprits. Le plus piquant rôle de la comédie est celui du niais[31], car il ne faut être ni simple, ni sot, pour savoir la paraître. L’histoire est comme une chose sacrée, parce qu’elle doit être véritable, et, où se trouve la vérité, se trouve Dieu, son unique source. Malgré cela, il y a des gens qui vous composent et vous débitent des livres à la douzaine, comme si c’étaient des beignets.

 

– Il n’est pas de si mauvais livre, dit le bachelier, qu’il ne s’y trouve quelque chose de bon.[32]

 

– Sans aucun doute, répliqua don Quichotte : mais il arrive bien souvent que ceux qui s’étaient fait, à juste titre, une grande renommée par leurs écrits en portefeuille, la perdent ou la diminuent dès qu’ils les livrent à l’impression.

 

– La cause en est facile à voir, reprit Samson ; comme un ouvrage imprimé s’examine à loisir, on voit aisément ses défauts, et, plus est grande la réputation de son auteur, plus on les relève avec soin. Les hommes fameux par leur génie, les grands poëtes, les historiens illustres, sont en butte à l’envie de ceux qui se font un amusement et un métier de juger les œuvres d’autrui, sans avoir jamais rien publié de leur propre fonds.

 

– C’est une chose dont il ne faut pas s’étonner, dit don Quichotte ; car il y a bien des théologiens qui ne valent rien pour la chaire, et sont excellents pour reconnaître les défauts de ceux qui prêchent à leur place.

 

– Tout cela est comme vous le dites, seigneur don Quichotte, reprit Carrasco ; mais je voudrais que ces rigides censeurs montrassent un peu moins de scrupule et un peu plus de miséricorde ; je voudrais qu’ils ne fissent pas si grande attention aux taches imperceptibles qui peuvent se trouver sur l’éclatant soleil de l’ouvrage qu’ils critiquent. Si aliquando bonus dormitat Homerus[33], ils devraient considérer combien il dut être éveillé plus souvent pour imprimer la lumière à son œuvre avec le moins d’ombre possible ; il pourrait même se faire que ce qui leur paraît des défauts fût comme les taches naturelles du visage, qui en relèvent quelquefois la beauté. Aussi dis-je que celui-là s’expose à un grand danger qui se décide à publier un livre, car il est complètement impossible de le composer tel qu’il satisfasse tous ceux qui le liront.

 

– Celui qui traite de moi, dit don Quichotte, aura contenté peu de monde.

 

– Bien au contraire, répondit le bachelier ; comme stultorum infinitus est numerus[34], le nombre est infini de ceux auxquels a plu cette histoire. Il y en a bien quelques-uns qui ont accusé dans l’auteur une absence de mémoire, parce qu’il oublie de conter quel fut le voleur qui vola l’âne de Sancho ; il est dit seulement dans le récit qu’on le lui vola, et deux pas plus loin nous voyons Sancho à cheval sur le même âne, sans qu’il l’eût retrouvé[35]. On reproche encore à l’auteur d’avoir oublié de dire ce que fit Sancho de ces cent écus d’or qu’il trouva dans la valise au fond de la Sierra-Moréna. Il n’en est plus fait mention, et bien des gens voudraient savoir ce qu’en fit Sancho, ou comment il les dépensa, car c’est là un des points substantiels qui manquent à l’ouvrage.

 

– Seigneur Samson, répondit Sancho, je ne suis guère en état maintenant de me mettre en comptes et en histoires, car je viens d’être pris d’une faiblesse d’estomac telle que, si je ne la guéris avec deux rasades d’un vieux bouchon, elle me tiendra cloué sur l’épine de Sainte-Lucie. J’ai la chose à la maison, ma ménagère m’attend ; quand j’aurai fini de dîner, je reviendrai par ici, prêt à satisfaire Votre Grâce et le monde entier, en répondant à toutes les questions qu’on voudra me faire, aussi bien sur la perte de l’âne que sur l’emploi des cent écus. »

 

Et, sans attendre de réponse, ni dire un mot de plus, il regagna son logis.

 

Don Quichotte pria le bachelier de rester à faire pénitence avec lui. Le bachelier accepta l’offre, il demeura ; on ajouta à l’ordinaire une paire de pigeonneaux ; à table, on parla de chevalerie. Carrasco suivit l’humeur de son hôte. Le repas fini, ils dormirent la sieste ; Sancho revint, et l’on reprit la conversation.

 

Chapitre IV

 

Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d’autres événements dignes d’être sus et racontés

 

 

Sancho revint chez don Quichotte, et, reprenant la conversation précédente :

 

« À ce qu’a dit le seigneur Samson, qu’il désirait de savoir par qui, quand et comment me fut volé l’âne, je réponds en disant que, la nuit même où, fuyant la Sainte-Hermandad, nous entrâmes dans la Sierra-Moréna, après l’aventure ou plutôt la mésaventure des galériens et celle du défunt qu’on menait à Ségovie, mon seigneur et moi nous nous enfonçâmes dans l’épaisseur d’un bois où mon seigneur, appuyé sur sa lance, et moi, planté sur mon grison, tous deux moulus et rompus des tempêtes passées, nous nous mîmes à dormir comme si c’eût été sur quatre lits de plume. Pour mon compte, je dormis d’un si pesant sommeil, que qui voulut eut le temps d’approcher et de me suspendre sur quatre gaules qu’il plaça aux quatre coins du bât, de façon que j’y restai à cheval, et qu’on tira le grison de dessous moi sans que je m’en aperçusse.

 

– C’est chose facile, dit don Quichotte, et l’aventure n’est pas nouvelle. Il en arriva de même à Sacripant, lorsque, au siége d’Albraque, ce fameux larron de Brunel employa la même invention pour lui voler son cheval entre les jambes.[36]

 

– Le jour vint, continua Sancho, et je n’eus pas plutôt remué en m’éveillant, que, les gaules manquant sous moi, je tombai par terre tout de mon haut. Je cherchai l’âne, et ne le vis plus. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation telle que, si l’auteur de notre histoire ne l’a pas mise, il peut se vanter d’avoir perdu un bon morceau. Au bout de je ne sais combien de jours, tandis que je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus mon âne, et vis sur son dos, en habit de Bohémien, ce Ginès de Passamont, ce fameux vaurien, que mon seigneur et moi avions délivré de la chaîne.

 

– Ce n’est pas là qu’est la faute, répliqua Samson, mais bien en ce qu’avant d’avoir retrouvé l’âne, l’auteur dit que Sancho allait à cheval sur ce même grison.

 

– À cela, reprit Sancho, je ne sais que répondre, sinon que l’historien s’est trompé, ou que ce sera quelque inadvertance de l’imprimeur.

 

– C’est cela, sans doute, dit Samson ; mais dites-moi maintenant, qu’avez-vous fait des cent écus ?

 

– Je les ai défaits, répondit Sancho ; je les ai dépensés pour l’utilité de ma personne, de ma femme et de mes enfants. Ils ont été cause que ma femme a pris en patience les routes et les voyages que j’ai faits au service de mon seigneur don Quichotte ; car si, au bout d’une si longue absence, je fusse rentré à la maison sans l’âne et sans le sou, je n’en étais pas quitte à bon marché. Et si l’on veut en savoir davantage, me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu’on ne se mette pas à éplucher ce que j’ai rapporté, ce que j’ai dépensé : car si tous les coups de bâton qu’on m’a donnés dans ces voyages m’étaient payés argent comptant, quand même on ne les estimerait pas plus de quatre maravédis la pièce, cent autres écus ne suffiraient pas pour m’en payer la moitié. Que chacun se mette la main sur l’estomac, et ne se mêle pas de prendre le blanc pour le noir, ni le noir pour le blanc, car chacun est comme Dieu l’a fait, et bien souvent pire.

 

– J’aurai soin, dit Carrasco, d’avertir l’auteur de l’histoire que, s’il l’imprime une seconde fois, il n’oublie pas ce que le bon Sancho vient de dire : ce sera la mettre un bon cran plus haut qu’elle n’est.

 

– Y a-t-il autre chose à corriger dans cette légende, seigneur bachelier ? demanda don Quichotte.

 

– Oh ! sans aucun doute, répondit celui-là : mais aucune autre correction n’aura l’importance de celles que nous venons de rapporter.

 

– Et l’auteur, reprit don Quichotte, promet-il par hasard une seconde partie ?

 

– Oui, certes, répliqua Samson ; mais il dit qu’il ne l’a pas trouvée, et qu’il ne sait pas qui la possède : de sorte que nous sommes en doute si elle paraîtra ou non. Pour cette raison, comme aussi parce que les uns disent : « Jamais seconde partie ne fut bonne », et les autres : « Des affaires de don Quichotte, ce qui est écrit suffit », on doute qu’il y ait une seconde partie. Néanmoins, il y a des gens d’humeur plus joviale que mélancolique qui disent : « Donnez-nous d’autres Quichotades : faites agir don Quichotte et parler Sancho, et, quoi que ce soit, nous en serons contents. »

 

– À quoi se décide l’auteur ? demanda don Quichotte.

 

– À quoi ? répondit Samson. Dès qu’il aura trouvé l’histoire qu’il cherche partout avec une diligence extraordinaire, il la donnera sur-le-champ à l’impression, plutôt en vue de l’intérêt qu’il en pourra tirer, que de tous les éloges qu’on en pourra faire.

 

– Comment ! s’écria Sancho, c’est à l’argent et à l’intérêt que regarde l’auteur ! alors ce serait merveille qu’il fît quelque chose de bon ; il ne fera que brocher et bousiller comme un tailleur la veille de Pâques, et m’est avis que les ouvrages qui se font à la hâte ne sont jamais terminés avec la perfection convenable. Dites donc à ce seigneur More, ou n’importe qui, de prendre un peu garde à ce qu’il fait, car moi et mon seigneur nous lui mettrons tant de mortier sur sa truelle, en matière d’aventures et d’événements de toute espèce, qu’il pourra construire, non-seulement une seconde, mais cent autres parties. Le bonhomme s’imagine sans doute que nous sommes ici à dormir sur la paille. Eh bien ! qu’il vienne nous tenir les pieds à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Ce que je sais dire, c’est que, si mon seigneur prenait mon conseil, nous serions déjà à travers ces campagnes défaisant des griefs et redressant des torts, comme c’est l’usage et la coutume des bons chevaliers errants. »

 

À peine Sancho achevait-il ces paroles, qu’on entendit les hennissements de Rossinante. Don Quichotte les tint à heureux augure[37], et résolut de faire une autre sortie d’ici à trois ou quatre jours. Il confia son dessein au bachelier, et lui demanda conseil pour savoir de quel côté devait commencer sa campagne. L’autre répondit qu’à son avis il ferait bien de gagner le royaume d’Aragon, et de se rendre à la ville de Saragosse, où devaient avoir lieu, sous peu de jours, des joutes solennelles pour la fête de saint Georges[38], dans lesquelles il pourrait gagner renom par-dessus tous les chevaliers aragonais, ce qui serait le gagner par-dessus tous les chevaliers du monde. Il loua sa résolution comme souverainement honorable et valeureuse, et l’engagea à plus de prudence, à plus de retenue pour affronter les périls, puisque sa vie n’était plus à lui, mais à tous ceux qui avaient besoin de son bras pour être protégés et secourus dans leurs infortunes.

 

« Voilà justement ce qui me fait donner au diable, seigneur Samson ! s’écria Sancho : mon seigneur vous attaque cent hommes armés, comme un polisson gourmand une demi-douzaine de poires. Mort de ma vie ! seigneur bachelier, vous avez raison : il y a des temps pour attaquer et des temps pour faire retraite, et il ne faut pas toujours crier : Saint Jacques, et en avant, Espagne[39] ! D’autant plus que j’ai ouï dire, et, si j’ai bonne mémoire, je crois que c’est à mon seigneur lui-même, qu’entre les extrêmes de la lâcheté et de la témérité est le milieu de la valeur. S’il en est ainsi, je ne veux pas qu’il fuie sans raison, mais je ne veux pas non plus qu’il attaque quand c’est folie. Surtout je donne cet avis à mon seigneur que, s’il m’emmène avec lui, ce sera sous la condition qu’en fait de bataille il fera toute la besogne : je ne serai tenu d’autre chose que de veiller à sa personne, en ce qui touchera le soin de sa nourriture et de sa propreté. Pour cela je le servirai comme une fée ; mais penser que j’irai mettre l’épée à la main, même contre des vilains armés en guerre, c’est se tromper du tout au tout. Moi, seigneur Samson, je ne prétends pas à la renommée de brave, mais à celle du meilleur et du plus loyal écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Si mon seigneur don Quichotte, en retour de mes bons et nombreux services, veut bien me donner quelque île de toutes celles qu’il doit, dit-il, rencontrer par là, je serai très-reconnaissant de la faveur : et quand même il ne me la donnerait pas, je suis né tout nu, et l’homme ne doit pas vivre sur la foi d’un autre, mais sur celle de Dieu. D’autant plus qu’aussi bon et peut-être meilleur me semblera le goût du pain à bas du gouvernement qu’étant gouverneur. Est-ce que je sais, par hasard, si, dans ces gouvernements-là, le diable ne me tend pas quelque croc-en-jambe pour me faire broncher, tomber et casser les dents ? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Mais avec tout cela, si de but en blanc, sans beaucoup de démarches et sans grand danger, le ciel m’envoyait quelque île ou toute autre chose semblable, je ne suis pas assez niais pour la refuser ; car on dit aussi : « Quand on te donne la génisse, jette-lui la corde au cou, et quand le bien arrive, mets-le dans ta maison. »

 

– Vous, frère Sancho, dit le bachelier, vous venez de parler comme un recteur en chaire. Cependant, ayez bon espoir en Dieu et dans le seigneur don Quichotte, qui vous donnera non pas une île, mais un royaume.

 

– Aussi bien le plus que le moins, répondit Sancho ; et je puis dire au seigneur Carrasco que, si mon seigneur me donne un royaume, il ne le jettera pas dans un sac percé. Je me suis tâté le pouls à moi-même, et je me suis trouvé assez de santé pour régner sur des royaumes et gouverner des îles : c’est ce que j’ai déjà dit mainte et mainte fois à mon seigneur.

 

– Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les honneurs changent les mœurs ; il pourrait se faire qu’en vous voyant gouverneur, vous ne connussiez plus la mère qui vous a mis au monde.

 

– Ce serait bon, répondit Sancho, pour les petites gens qui sont nés sous la feuille d’un chou, mais non pour ceux qui ont sur l’âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien, comme je les ai.[40] Essayez un peu mon humeur, et vous verrez si elle rechigne à personne.

 

– Que Dieu le veuille ainsi, dit don Quichotte ; c’est ce que dira le gouvernement quand il viendra, et déjà je crois l’avoir entre les deux yeux. »

 

Cela dit, il pria le bachelier, s’il était poëte, de vouloir bien lui composer quelques vers qu’il pût adresser en adieu à sa dame Dulcinée du Toboso, et d’avoir grand soin de mettre au commencement de chaque vers une lettre de son nom, de manière qu’à la fin de la pièce, en réunissant toutes les premières lettres, on lût Dulcinée du Toboso[41].

 

« Bien que je ne sois pas, répondit le bachelier, un des fameux poëtes que possède l’Espagne, puisqu’il n’y en a, dit-on, que trois et demi[42], je ne laisserai pas d’écrire ces vers. Cependant je trouve une grande difficulté dans leur composition, parce que les lettres qui forment le nom sont au nombre de dix-sept[43]. Si je fais quatre quatrains[44], il y aura une lettre de trop : si je fais quatre strophes de cinq vers, de celles qu’on appelle décimes ou redondillas, il manquera trois lettres. Toutefois, j’essayerai d’escamoter une lettre le plus proprement possible, de façon à faire tenir dans les quatre quatrains le nom de Dulcinée du Toboso.

 

– C’est ce qui doit être en tout cas, reprit don Quichotte : car si l’on n’y voit pas son nom clairement et manifestement, nulle femme croira que les vers ont été faits pour elle. »

 

Ils demeurèrent d’accord sur ce point, et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir cette nouvelle secrète et de la cacher surtout au curé, à maître Nicolas, à sa nièce et à sa gouvernante, afin qu’ils ne vinssent pas se mettre à la traverse de sa louable et valeureuse résolution. Carrasco le promit, et prit congé de don Quichotte, en le chargeant de l’aviser, quand il en aurait l’occasion, de sa bonne ou mauvaise fortune : sur cela, ils se séparèrent, et Sancho alla faire les préparatifs de leur nouvelle campagne.

 

Chapitre V

 

Du spirituel, profond et gracieux entretien qu’eurent ensemble Sancho Panza et sa femme Thérèse Panza, ainsi que d’autres événements dignes d’heureuse souvenance

 

 

En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu’il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle sur un autre style que celui qu’on devait attendre de son intelligence bornée, et y dit des choses si subtiles qu’il semble impossible qu’elles viennent de lui. Toutefois, ajoute-t-il, il n’a pas voulu manquer de le traduire, pour remplir les devoirs de son office. Il continue donc de la sorte :

 

Sancho rentra chez lui si content, si joyeux, que sa femme aperçut son allégresse à une portée de mousquet, tellement qu’elle ne put s’empêcher de lui demander :

 

« Qu’avez-vous donc, ami Sancho, que vous revenez si gai ?

 

– Femme, répondit Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être si content que j’en ai l’air.

 

– Je ne vous entends pas, mari, répliqua-t-elle, et ne sais ce que vous voulez dire, que vous seriez bien aise, si Dieu le voulait, de ne pas être content ; car, toute sotte que je suis, je ne sais pas qui peut trouver du plaisir à n’en pas avoir.

 

– Écoutez, Thérèse, reprit Sancho ; je suis gai parce que j’ai décidé de retourner au service de mon maître don Quichotte, lequel veut partir une troisième fois à la recherche des aventures, et je vais partir avec lui parce qu’ainsi le veut ma détresse, aussi bien que l’espérance de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés ; et, tandis que cette espérance me réjouit, je m’attriste d’être forcé de m’éloigner de toi et de mes enfants. Si Dieu voulait me donner de quoi vivre à pied sec et dans ma maison, sans me mener par voies et par chemins, ce qu’il pourrait faire à peu de frais, puisqu’il lui suffirait de le vouloir, il est clair que ma joie serait plus vive et plus durable, puisque celle que j’éprouve est mêlée de la tristesse que j’ai de te quitter. Ainsi, j’ai donc bien fait de dire que, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas être content.

 

– Tenez, Sancho, répliqua Thérèse, depuis que vous êtes devenu membre de chevalier errant, vous parlez d’une manière si entortillée qu’on ne peut plus vous entendre.

 

– Il suffit que Dieu m’entende, femme, reprit Sancho ; c’est lui qui est l’entendeur de toutes choses, et restons-en là. Mais faites attention, ma sœur, d’avoir grand soin du grison ces trois jours-ci, pour qu’il soit en état de prendre les armes. Doublez-lui la ration, recousez bien le bât et les autres harnais, car nous n’allons pas à la noce, Dieu merci ! mais faire le tour du monde, et nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires ; nous allons entendre des sifflements, des aboiements, des hurlements et des rugissements : et tout cela ne serait encore que pain bénit si nous n’avions affaire à des muletiers yangois et à des Mores enchantés.

 

– Je crois bien, mari, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne volent pas le pain qu’ils mangent : aussi resterai-je à prier Dieu qu’il vous tire bientôt de ce méchant pas.

 

– Je vous dis, femme, répondit Sancho, que si je ne pensais pas me voir, dans peu de temps d’ici, gouverneur d’une île, je me laisserais tomber mort sur la place.

 

– Oh ! pour cela, non, mari, s’écria Thérèse ; vive la poule, même avec sa pépie ; vivez, vous, et que le diable emporte autant de gouvernements qu’il y en a dans le monde. Sans gouvernement vous êtes sorti du ventre de votre mère, sans gouvernement vous avez vécu jusqu’à cette heure, et sans gouvernement vous irez ou bien l’on vous mènera à la sépulture, quand il plaira à Dieu. Il y en a bien d’autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et pourtant ils ne laissent pas de vivre et d’être comptés dans le nombre des gens. La meilleure sauce du monde, c’est la faim, et, comme celle-là ne manque jamais au pauvre, ils mangent toujours avec plaisir. Mais pourtant, faites attention, Sancho, si, par bonheur, vous attrapiez quelque gouvernement d’îles, de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Prenez garde que Sanchico a déjà ses quinze ans sonnés, et qu’il est temps qu’il aille à l’école, si son oncle l’abbé le fait entrer dans l’Église ; prenez garde aussi que Mari-Sancha, votre fille, n’en mourra pas si nous la marions, car je commence à m’apercevoir qu’elle désire autant un mari que vous un gouvernement, et, à la fin des fins, mieux sied la fille mal mariée que bien amourachée.

 

– En bonne foi, femme, répondit Sancho, si Dieu m’envoie quelque chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Mari-Sancha si haut, si haut, qu’on ne l’atteindra pas à moins de l’appeler votre seigneurie.

 

– Pour cela, non, Sancho, répondit Thérèse ; mariez-la avec son égal, c’est le plus sage parti. Si vous la faites passer des sabots aux escarpins, et de la jaquette de laine au vertugadin de velours ; si, d’une Marica qu’on tutoie, vous en faites une doña Maria qu’on traite de seigneurie, la pauvre enfant ne se retrouvera plus, et, à chaque pas, elle fera mille sottises qui montreront la corde de sa pauvre et grossière condition.

 

– Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l’affaire de deux ou trois ans. Après cela, le bon ton et la gravité lui viendront comme dans un moule ; et sinon, qu’importe ? Qu’elle soit seigneurie, et vienne que viendra.

 

– Mesurez-vous, Sancho, avec votre état, répondit Thérèse, et ne cherchez pas à vous élever plus haut que vous. Il vaut mieux s’en tenir au proverbe qui dit : « Au fils de ton voisin, lave-lui le nez, et prends-le pour tien. » Certes, ce serait une jolie chose que de marier notre Mari-Sancha à un gros gentillâtre, un comte à trente-six quartiers, qui, à la première fantaisie, lui chanterait pouille, et l’appellerait vilaine, fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau ! Non, mari, non, ce n’est pas pour cela que j’ai élevé ma fille. Chargez-vous, Sancho, d’apporter l’argent, et, quant à la marier, laissez-m’en le soin. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Juan Tocho, garçon frais et bien portant ; nous le connaissons de longue main, et je sais qu’il ne regarde pas la petite d’un mauvais œil ; avec celui-là, qui est notre égal, elle sera bien mariée, et nous l’aurons toujours sous les yeux, et nous serons tous ensemble, pères et enfants, gendre et petits-enfants, et la bénédiction de Dieu restera sur nous tous. Mais n’allez pas, vous, me la marier à présent dans ces cours et ces palais, où on ne l’entendrait pas plus qu’elle ne s’entendrait elle-même.

 

– Viens çà, bête maudite, femme de Barabbas, répliqua Sancho ; pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, m’empêcher de marier ma fille à qui me donnera des petits-enfants qu’on appellera votre seigneurie ? Tiens, Thérèse, j’ai toujours entendu dire à mes grands-pères que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe. Ce serait bien bête, lorsqu’il frappe maintenant à notre porte, de la lui fermer. Laissons-nous emporter par le vent favorable qui souffle dans nos voiles.[45] Tu ne crois donc pas, pauvre pécore, qu’il sera bon de me jeter de tout mon poids dans quelque gouvernement à gros profits qui nous tire les pieds de la boue, et de marier Mari-Sancha selon mon goût ? Tu verras alors comment on t’appellera doña Teresa Panza, gros comme le poing, et comme tu t’assiéras dans l’église sur des tapis et des coussins, en dépit des femmes d’hidalgos du pays. Sinon, restez donc toujours le même être, sans croître ni décroître, comme une figure de tapisserie ! Mais ne parlons plus de cela, et, quoi que tu dises, Sanchica sera comtesse.

 

– Voyez-vous bien tout ce que vous dites, mari ? répondit Thérèse. Eh bien ! avec tout cela je tremble que ce comté de ma fille ne soit sa perdition. Faites-en ce que vous voudrez ; faites-la duchesse, faites-la princesse, mais je puis bien dire que ce ne sera pas de mon bon gré, ni de mon consentement. Voyez-vous, frère, j’ai toujours été amie de l’égalité, et je ne puis souffrir la morgue et la suffisance. Thérèse on m’a nommée en me jetant l’eau du baptême ; c’est un nom tout uni, sans allonge et sans broderie ; on appelle mon père Cascajo, et moi, parce que je suis votre femme, Thérèse Panza, et en bonne conscience on devrait m’appeler Thérèse Cascajo ; mais ainsi se font les lois comme le veulent les rois, et je me contente de ce nom, sans qu’on mette un don par-dessus, qui pèserait tant que je ne pourrais le porter. Non, je ne veux pas donner à jaser à ceux qui me verraient passer vêtue en comtesse ou en gouvernante ; ils diraient tout de suite : « Voyez comme elle fait la fière, cette gardeuse de cochons. Hier ça suait à tirer une quenouille d’étoupe, ça s’en allait à la messe la tête couverte du pan de sa jupe en guise de mantille, et aujourd’hui ça se promène avec un vertugadin, avec des agrafes, avec le nez en l’air, comme si nous ne la connaissions pas ! » Oh ! si Dieu me garde mes six ou mes cinq sens, ou le nombre que j’en ai, je ne pense pas me mettre en pareille passe. Vous, frère, allez être gouverneur ou insulaire, et redressez-vous tout à votre aise ; mais ma fille ni moi, par les os de ma mère ! nous ne ferons un pas hors de notre village. La femme de bon renom, jambe cassée et à la maison, et la fille honnête, de travailler se fait fête. Allez avec votre don Quichotte chercher vos aventures, et laissez-nous toutes deux dans nos mésaventures, auxquelles Dieu remédiera, pourvu que nous le méritions ; et par ma foi je ne sais pourquoi il s’est donné le don, quand ne l’avaient ni son père ni ses aïeux.

 

– À présent, répliqua Sancho, je dis que tu as quelque démon familier dans le corps. Diable soit de la femme ! Combien de choses tu as enfilées l’une au bout de l’autre, qui n’ont ni pieds ni tête ! Qu’est-ce qu’il y a de commun entre le Cascajo, les agrafes, les proverbes, la suffisance et tout ce que j’ai dit ? Viens ici, stupide ignorante (et je peux bien t’appeler ainsi, puisque tu n’entends pas mes raisons, et que tu te sauves du bonheur comme de la peste). Si je te disais que ma fille se jette d’une tour en bas, ou bien qu’elle s’en aille courir le monde comme l’infante doña Urraca[46], tu aurais raison de ne pas faire à mon goût ; mais si, en moins d’un clin d’œil, je lui flanque un don et une seigneurie sur le dos, et je la tire des chaumes de blé pour la mettre sur une estrade avec plus de coussins de velours qu’il n’y a d’Almohades à Maroc[47], pourquoi ne veux-tu pas céder et consentir à ce que je veux ?

 

– Savez-vous pourquoi, mari ? répondit Thérèse ; à cause du proverbe : « Qui te couvre te découvre. » Sur le pauvre on jette les yeux en courant, mais sur le riche on les arrête ; et si ce riche a été pauvre dans un temps, alors on commence à murmurer et à médire, et on n’en finit plus, car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d’abeilles.

 

– Écoute, Thérèse, reprit Sancho, écoute bien ce que je vais te dire à présent ; peut-être n’auras-tu rien entendu de semblable en tous les jours de ta vie, et prends garde que je ne parle pas de mon cru ; tout ce que je pense dire sont des sentences du père prédicateur qui a prêché le carême dernier dans notre village. Il disait, si je m’en souviens bien, que toutes les choses présentes, celles que nous voyons avec les yeux, s’offrent à l’attention et s’impriment dans la mémoire avec bien plus de force que toutes les choses passées. (Tous ces propos que tient maintenant Sancho sont le second motif qui a fait dire au traducteur que ce chapitre lui semblait apocryphe, parce qu’en effet ils excèdent la capacité de Sancho, lequel continue de la sorte :) De là vient que, lorsque nous voyons quelque personne bien équipée, parée de beaux habits, et entourée d’une pompe de valets, il semble qu’elle nous oblige par force à lui porter respect ; et, bien que la mémoire nous rappelle en cet instant que nous avons connu cette personne en quelque bassesse, soit de naissance, soit de pauvreté, comme c’est passé, ce n’est plus, et il ne reste rien que ce qui est présent. Et si celui qu’a tiré la fortune du fond de sa bassesse (ce sont les propres paroles du père prédicateur), pour le porter au faîte de la prospérité, est affable, courtois et libéral avec tout le monde, et ne se met pas à le disputer à ceux qui sont de noble race, sois assurée, Thérèse, que personne ne se rappellera ce qu’il fut, et que tous respecteront ce qu’il est, à l’exception toutefois des envieux, dont nulle prospérité n’est à l’abri.

 

– Je ne vous entends pas, mari, répliqua Thérèse ; faites ce que vous voudrez, et ne me rompez plus la tête avec vos harangues et vos rhétoriques, et si vous êtes révolu à faire ce que vous dites…

 

– C’est résolu qu’il faut dire, femme, interrompit Sancho, et non révolu.

 

– Ne vous mettez pas à disputer avec moi, mari, répondit Thérèse ; je parle comme il plaît à Dieu, et ne me mêle pas d’en savoir davantage. Je dis donc que, si vous tenez à toute force à prendre un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho pour lui enseigner à faire le gouvernement dès cette heure, car il est bon que les fils prennent et apprennent l’état de leurs pères.

 

– Quand j’aurai le gouvernement, dit Sancho, j’enverrai chercher l’enfant par la poste, et je t’enverrai de l’argent, car je n’en manquerai pas, puisque les gouverneurs trouvent toujours quelqu’un qui leur en prête quand ils n’en ont point ; et ne manque pas de bien habiller l’enfant, pour qu’il cache ce qu’il est et paraisse ce qu’il doit être.

 

– Envoyez de l’argent, reprit Thérèse, et je vous l’habillerai comme un petit ange.

 

– Enfin, dit Sancho, nous demeurons d’accord que notre fille sera comtesse.

 

– Le jour où je la verrai comtesse, répondit Thérèse, je compterai que je la porte en terre. Mais, je le répète encore, faites ce qui vous fera plaisir, puisque, nous autres femmes, nous naissons avec la charge d’être obéissantes à nos maris, quand même ce seraient de lourdes bêtes. »

 

Et là-dessus elle se mit à pleurer tout de bon, comme si elle eût vu Sanchica morte et enterrée.

 

Sancho, pour la consoler, lui dit que, tout en faisant la petite fille comtesse, il tâcherait que ce fût le plus tard possible. Ainsi finit la conversation, et Sancho retourna chez don Quichotte pour mettre ordre à leur départ.

 

Chapitre VI

 

Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa nièce et sa gouvernante, ce qui est l’un des plus importants chapitres de l’histoire

 

 

Tandis que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascajo avaient entre eux l’impertinente conversation rapportée dans le chapitre précédent, la nièce et la gouvernante de don Quichotte ne restaient pas oisives, car elles reconnaissaient à mille signes divers que leur oncle et seigneur voulait leur échapper une troisième fois, et reprendre l’exercice de sa malencontreuse chevalerie errante. Elles essayaient par tous les moyens possibles de le détourner d’une si mauvaise pensée ; mais elles ne faisaient que prêcher dans le désert, et battre le fer à froid.

 

Parmi plusieurs autres propos qu’elles lui tinrent à ce sujet, la gouvernante lui dit ce jour-là :

 

« En vérité, mon seigneur, si Votre Grâce ne se cloue pas le pied dans sa maison, et ne cesse enfin de courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures et ce que j’appelle des malencontres, j’irai me plaindre, à cor et à cri, devant Dieu et devant le roi, pour qu’ils y portent remède. »

 

Don Quichotte lui répondit :

 

« Je ne sais trop, ma bonne, ce que Dieu répondra à tes plaintes, et guère mieux ce qu’y répondra Sa Majesté. Mais je sais bien que, si j’étais le roi, je me dispenserais de répondre à une infinité de requêtes impertinentes comme celles qu’on lui adresse. Une des plus pénibles besognes qu’aient les rois, parmi beaucoup d’autres, c’est d’être obligés d’écouter tout le monde et de répondre à tout le monde ; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires lui causassent le moindre ennui.

 

– Dites-nous, seigneur, reprit la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n’y a pas de chevaliers ?

 

– Si, répondit don Quichotte, et beaucoup ; il est juste qu’il y en ait pour soutenir la grandeur du trône et pour relever dignement la majesté royale.

 

– Eh bien, reprit-elle, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces chevaliers qui, sans tourner les talons, servent dans sa cour leur roi et seigneur ?

 

– Fais attention, ma mie, répliqua don Quichotte, que tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, et que tous les courtisans ne doivent pas davantage être chevaliers errants. Il faut qu’il y ait de tout dans le monde ; et, quoique nous soyons tous également chevaliers, il y a bien de la différence entre les uns et les autres. Les courtisans, en effet, n’ont que faire de quitter leurs appartements ni de franchir le seuil du palais ; ils se promènent par le monde entier en regardant une carte géographique, sans dépenser une obole, sans souffrir le froid et le chaud, la soif et la faim. Mais nous, chevaliers errants et véritables, c’est au soleil, au froid, à l’air, sous toutes les inclémences du ciel, de nuit et de jour, à pied et à cheval, que nous mesurons la terre entière avec le propre compas de nos pieds. Non-seulement nous connaissons les ennemis en peinture, mais en chair et en os. À tout risque, en toute occasion, nous les attaquons sans regarder à des enfantillages, sans consulter toutes ces lois du duel, à savoir : si l’ennemi porte la lance ou l’épée trop longue, s’il a sur lui quelque relique, quelque talisman, quelque supercherie cachée, s’il faut partager le soleil par tranches, et d’autres cérémonies de la même espèce, qui sont en usage dans les duels particuliers de personne à personne, toutes choses que tu ne connais pas, mais que je connais fort bien.[48] Il faut encore que je t’apprenne autre chose ; c’est que le bon chevalier errant ne doit jamais avoir peur, verrait-il devant lui dix géants dont les têtes non-seulement toucheraient, mais dépasseraient les nuages, qui auraient pour jambes deux grandes tours, pour bras des mâts de puissants navires, dont chaque œil serait gros comme une grande meule de moulin et plus ardent qu’un four de vitrier. Au contraire, il doit, d’une contenance dégagée et d’un cœur intrépide, les attaquer incontinent, les vaincre, les tailler en pièces ; et cela dans un petit instant, et quand même ils auraient pour armure des écailles d’un certain poisson qu’on dit plus dures que le diamant, et, au lieu d’épées, des cimeterres de Damas, ou des massues ferrées avec des pointes d’acier, comme j’en ai vu plus de deux fois. Tout ce que je viens de dire, ma chère amie, c’est pour que tu voies la différence qu’il y a des uns aux autres de ces chevaliers. Serait-il raisonnable qu’il y eût prince au monde qui n’estimât pas davantage cette seconde, ou pour mieux dire cette première espèce, celle des chevaliers errants, parmi lesquels, à ce que nous lisons dans leurs histoires, tel s’est trouvé qui a été le salut, non d’un royaume, mais de plusieurs[49] ?

 

– Ah ! mon bon seigneur, repartit la nièce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n’est que fable et mensonge. Leurs histoires mériteraient, si elles n’étaient toutes brûlées vives, qu’on leur mît à chacune un sanbenito[50] ou quelque autre signe qui les fît reconnaître pour infâmes et corruptrices des bonnes mœurs.

 

– Par le Dieu vivant qui nous alimente, s’écria don Quichotte, si tu n’étais directement ma nièce, comme fille de ma propre sœur, je t’infligerais un tel châtiment, pour le blasphème que tu viens de dire, qu’il retentirait dans le monde entier. Comment ! est-il possible qu’une petite morveuse, qui sait à peine manier douze fuseaux à faire le filet, ait l’audace de porter la langue sur les histoires des chevaliers errants ? Que dirait le grand Amadis s’il entendait semblable chose ! Mais, au reste, non, il te pardonnerait, parce qu’il fut le plus humble et le plus courtois chevalier de son temps, et, de plus, grand protecteur de jeunes filles. Mais tel autre pourrait t’avoir entendue, qui t’en ferait repentir ; car ils ne sont pas tous polis et bien élevés ; il y en a d’insolents et de félons ; et tous ceux qui se nomment chevaliers ne le sont pas complètement de corps et d’âme ; les uns sont d’or pur, les autres d’alliage, et, bien qu’ils semblent tous chevaliers, ils ne sont pas tous à l’épreuve de la pierre de touche de la vérité. Il y a des gens de bas étage qui s’enflent à crever pour paraître chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent sang et eau pour paraître gens de bas étage. Ceux-là s’élèvent, ou par l’ambition ou par la vertu ; ceux-ci s’abaissent, ou par la mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d’un talent très-fin d’observation pour distinguer entre ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, si différents par les actes.[51]

 

– Sainte Vierge ! s’écria la nièce, vous en savez si long, seigneur oncle, que, s’il en était besoin, vous pourriez monter en chaire, ou vous mettre à prêcher dans les rues ; et pourtant, vous donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que vous vous imaginez être vaillant étant vieux, avoir des forces étant malade, redresser des torts étant plié par l’âge, et surtout être chevalier ne l’étant pas ; car, bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n’est pas quand ils sont pauvres.

 

– Tu as grande raison, nièce, en tout ce que tu viens de dire, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la naissance, te dire des choses qui t’étonneraient bien ; mais, pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m’en abstiens. Écoutez, mes chères amies, et prêtez-moi toute votre attention. On peut réduire à quatre espèces toutes les races et familles qu’il y a dans le monde ; les unes, parties d’un humble commencement, se sont étendues et agrandies jusqu’à atteindre une élévation extrême ; d’autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conservées et se maintiennent dans leur état originaire ; d’autres, quoique ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme une pyramide, c’est-à-dire se sont diminuées et rapetissées jusqu’au néant, comme est, à l’égard de sa base, la pointe d’une pyramide ; d’autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui n’ont eu ni commencement illustre ni milieu raisonnable, auront une fin sans nom, comme sont les familles des plébéiens et des gens ordinaires. Des premières, qui eurent un humble commencement et montèrent à la grandeur qu’elles conservent encore, je puis donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la bassesse d’un humble berger[52], s’est élevée au faîte où nous la voyons aujourd’hui. De la seconde espèce de familles, celles qui commencèrent dans la grandeur et qui la conservent sans l’augmenter, on trouvera l’exemple chez un grand nombre de princes, qui le sont par hérédité, et se maintiennent au même point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs États. De celles qui commencèrent grandes et larges pour finir en pointe, il y a des milliers d’exemples, car tous les Pharaons et Ptolémées d’Égypte, les Césars de Rome, et toute cette multitude infinie de princes et de monarques, mèdes, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales ont fini en pointe et en néant, à tel point qu’il serait impossible de retrouver un seul de leurs descendants à cette heure, à moins que ce ne fût dans un état obscur et misérable. Des familles plébéiennes, je n’ai rien à dire, sinon qu’elles servent seulement à augmenter le nombre des gens qui vivent[53], sans mériter d’autre renommée ni d’autre éloge des grandeurs qui leur manquent. De tout ce que j’ai dit, je veux vous faire conclure, mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les familles et les races, et que celles-là seulement paraissent grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la richesse et la libéralité de leurs membres. J’ai dit la vertu, la richesse et la libéralité, parce que le grand adonné au vice sera un grand vicieux, et le riche sans libéralité un mendiant avare ; en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de les avoir, mais de les dépenser, et non de les dépenser à tout propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au chevalier pauvre d’autre chemin pour montrer qu’il est chevalier que celui de la vertu ; qu’il soit affable, poli, bien élevé, serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais détracteur ; qu’il soit surtout charitable, car, avec deux maravédis qu’il donnera au pauvre d’un cœur joyeux, il se montrera aussi libéral que celui qui fait l’aumône à son de cloches ; et personne ne le verra orné de ces vertus, que, même connaissant sa détresse, il ne le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un miracle qu’il ne le fût pas ; et, comme la louange a toujours été le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d’être loués de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent prendre les hommes pour devenir riches et honorés ; l’un est celui des lettres, l’autre est celui des armes. Je suis plus versé dans les armes que dans les lettres, et je suis né, selon l’inclination que je me sens, sous l’influence de la planète Mars. Il m’est donc obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en dépit de tout le monde ; c’est en vain que vous vous fatigueriez à me persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu’a réglé la fortune, ce qu’exige la raison, et surtout ce que désire ma volonté ; car, sachant, comme je le sais, quels innombrables travaux sont attachés à la chevalerie errante, je sais également quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de la vertu est étroit, que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais qu’ils aboutissent à des termes qui sont bien différents, car le large chemin du vice finit par la mort, et l’étroit sentier de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle-même, mais celle qui n’aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit notre grand poëte castillan[54], que « c’est par ces âpres chemins qu’on monte au trône élevé de l’immortalité, d’où jamais on ne redescend. »

 

– Ah ! malheureuse que je suis ! s’écria la nièce ; quoi ! mon seigneur est poëte aussi ? Il sait tout, il est bon à tout. Je gage que, s’il voulait se faire maçon, il saurait construire une maison comme une cage.

 

– Je t’assure, nièce, répondit don Quichotte, que, si ces pensées chevaleresques n’absorbaient pas mes cinq sens, il n’y aurait chose que je ne fisse, ni curiosité qui ne sortît de mes mains ; principalement des cages d’oiseaux et des cure-dents. »

 

En ce moment on entendit frapper à la porte, et l’une des femmes ayant demandé qui frappait, Sancho Panza répondit :

 

« C’est moi. »

 

À peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu’elle courut se cacher pour ne pas le voir, tant elle le détestait. La nièce lui ouvrit ; son seigneur don Quichotte alla le recevoir les bras ouverts, et revint s’enfermer avec lui dans sa chambre, où ils eurent un entretien qui ne le cède pas au précédent.

 

Chapitre VII

 

De ce que traita don Quichotte avec son écuyer, ainsi que d’autres événements fameux

 

 

À peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s’enfermer avec son seigneur, qu’elle devina l’objet de leurs menées. S’imaginant que de cette conférence devait sortir la résolution de leur troisième sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco, parce qu’il lui sembla qu’étant beau parleur et tout fraîchement ami de son maître, il pourrait mieux que personne lui persuader de laisser là un projet si insensé.

 

Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, dès qu’elle l’aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds, haletante et désolée. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble et de désespoir :

 

« Qu’avez-vous, dame gouvernante ? s’écria-t-il ; qu’est-il arrivé ? On dirait que vous vous sentez arracher l’âme.

 

– Ce n’est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon maître fuit, il fuit sans aucun doute.

 

– Et par où fuit-il, madame ? demanda Samson. S’est-il ouvert quelque partie du corps ?

 

– Il fuit, répondit-elle, par la porte de sa folie ; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu’il veut décamper une autre fois, ce qui fera la troisième, pour chercher par le monde ce qu’il appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous l’a ramené posé en travers sur un âne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il nous est revenu sur une charrette à bœufs, enfermé dans une cage, où il s’imaginait qu’il était enchanté. Il rentrait, le malheureux, dans un tel état, qu’il n’aurait pas été reconnu de la mère qui l’a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfoncés jusqu’au fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir, il m’en a coûté plus de cinquante douzaines d’œufs, comme Dieu le sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules qui ne me laisseront pas mentir.

 

– Oh ! cela, je le crois bien, répondit le bachelier, car elles sont si bonnes, si dodues et si bien élevées, qu’elles ne diraient pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame gouvernante, il n’y a rien de plus, et il n’est pas arrivé d’autre malheur que celui que vous craignez pour le seigneur don Quichotte ?

 

– Non, seigneur, répliqua-t-elle.

 

– Eh bien ! ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier ; mais retournez paisiblement chez vous, préparez-m’y quelque chose de chaud pour déjeuner, et, chemin faisant, récitez l’oraison de sainte Apolline, si vous la savez ; je vous suivrai de près, et vous verrez merveille.

 

– Jésus Maria ! répliqua la gouvernante, vous dites que je récite l’oraison de sainte Apolline ? ce serait bon si mon maître avait le mal de dents, mais il n’est pris que de la cervelle.[55]

 

– Je sais ce que je dis, dame gouvernante, répondit Carrasco ; allez, allez, et ne vous mettez pas à disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l’université de Salamanque. »

 

Là-dessus la gouvernante s’en retourna, et le bachelier alla sur-le-champ trouver le curé pour comploter avec lui ce qui se dira dans son temps.

 

Pendant celui que demeurèrent enfermés don Quichotte et Sancho, ils eurent l’entretien suivant, dont l’histoire fait, avec toute ponctualité, une relation véridique.

 

Sancho dit à son maître :

 

« Seigneur, je tiens enfin ma femme réluite à ce qu’elle me laisse aller avec Votre Grâce où il vous plaira de m’emmener.

 

– Réduite, il faut dire, Sancho, dit don Quichotte, et non réluite.

 

– Deux ou trois fois, si je m’en souviens bien, reprit Sancho, j’ai supplié Votre Grâce de ne pas me reprendre les paroles, si vous entendez ce que je veux dire avec elles, et si vous ne m’entendez pas, de dire : « Sancho, ou Diable, parle autrement, je ne t’entends pas. » Et alors, si je ne m’explique pas clairement, vous pourrez me reprendre, car je suis très-fossile.

 

– Eh bien ! je ne t’entends pas, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je ne sais ce que veut dire : « Je suis très-fossile. »

 

– Très-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis très… comme ça.

 

– Je t’entends encore moins maintenant, répliqua don Quichotte.

 

– Ma foi, si vous ne pouvez m’entendre, dit Sancho, je ne sais comment le dire ; c’est tout ce que je sais, et que Dieu m’assiste.

 

– J’y suis, j’y suis, reprit don Quichotte ; tu veux dire que tu es très-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras l’avis que je te donnerai, et feras comme je t’enseignerai.

 

– Je parie, s’écria Sancho, que dès l’abord vous m’avez saisi et compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux cents balourdises.

 

– Cela pourrait bien être, répondit don Quichotte ; mais en définitive, que dit Thérèse ?

 

– Thérèse dit, répliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le vôtre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car ce qui s’attache bien se détache bien, et qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Et moi je dis que, si le conseil de la femme n’est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou.

 

– C’est ce que je dis également, répondit don Quichotte ; allons, ami Sancho, continuez ; vous parlez d’or aujourd’hui.

 

– Le cas est, reprit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, que nous sommes tous sujets à la mort, qu’aujourd’hui nous vivons et demain plus, que l’agneau s’en va aussi vite que le mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus d’heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder ; car la mort est sourde, et, quand elle vient frapper aux portes de notre vie, elle est toujours pressée, et rien ne peut la retenir, ni prières, ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et suivant qu’on nous le dit du haut de la chaire.

 

– Tout cela est la pure vérité, dit don Quichotte ; mais je ne sais pas où tu veux en venir.

 

– J’en veux venir, reprit Sancho, à ce que Votre Grâce m’alloue des gages fixes ; c’est-à-dire à ce que vous me donniez tant par mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient payés sur vos biens. J’aime mieux cela que d’être à merci ; car les récompenses viennent, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce que j’ai que Dieu m’assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je gagne, peu ou beaucoup, car c’est sur un œuf que la poule en pond d’autres, et beaucoup de peu font un beaucoup, et tant qu’on gagne quelque chose on ne perd rien. À la vérité, s’il arrivait (ce que je ne crois ni n’espère) que Votre Grâce me donnât l’île qu’elle m’a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas tellement les choses par les cheveux, que je ne consente à ce qu’on évalue le montant des revenus de cette île, et qu’on la rabatte de mes gages au marc la livre.

 

– Ami Sancho, répondit don Quichotte, à bon rat bon chat.[56]

 

– Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire à bon chat bon rat ; mais qu’importe, puisque vous m’avez compris ?

 

– Si bien compris, continua don Quichotte, que j’ai pénétré le fond de tes pensées, et deviné à quel blanc tu tires avec les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, je te fixerais bien volontiers des gages, si j’avais trouvé dans quelqu’une des histoires de chevaliers errants un exemple qui me fît découvrir ou me laissât seulement entrevoir par une fente ce que les écuyers avaient coutume de gagner par mois ou par année ; mais, quoique j’aie lu toutes ces histoires ou la plupart d’entre elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu’aucun chevalier errant eût fixé des gages à son écuyer. Je sais seulement que tous les écuyers servaient à merci, et que, lorsqu’ils y pensaient le moins, si la chance tournait bien à leurs maîtres, ils se trouvaient récompensés par une île ou quelque chose d’équivalent, et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie. Si, avec ces espérances et ces augmentations, il vous plaît, Sancho, de rentrer à mon service, à la bonne heure ; mais si vous pensez que j’ôterai de ses gonds et de ses limites l’antique coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et déclarez ma résolution à votre Thérèse. S’il lui plaît à elle et s’il vous plaît à vous de me servir à merci, bene quidem ; sinon, amis comme devant ; car si l’appât ne manque point au colombier, les pigeons n’y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils, que mieux vaut bonne espérance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais payement. Je vous parle de cette manière, Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous lâcher des proverbes comme s’il en pleuvait. Finalement, je veux vous dire, et je vous dis en effet que, si vous ne voulez pas me suivre à merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous bénisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d’écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins gauches et moins bavards que vous. »

 

Lorsque Sancho entendit la ferme résolution de son maître, il sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du cœur lui tombèrent, car il s’était persuadé que son seigneur ne partirait pas sans lui pour tous les trésors du monde.

 

Tandis qu’il était indécis et rêveur, Samson Carrasco entra, et, derrière lui, la gouvernante et la nièce, empressées de savoir par quelles raisons il persuaderait à leur seigneur de ne pas retourner à la quête des aventures. Samson s’approcha, et, toujours prêt à rire et à gausser, ayant embrassé don Quichotte comme la première fois, il lui dit d’une voix éclatante :

 

« Ô fleur de la chevalerie errante ! ô brillante lumière des armes ! ô honneur et miroir de la nation espagnole ! plaise à Dieu tout-puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui voudraient mettre obstacle à ta troisième sortie ne trouvent plus elles-mêmes de sortie dans le labyrinthe de leurs désirs, et qu’elles ne voient jamais s’accomplir ce qu’elles ne souhaitent point ! »

 

Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit :

 

« Vous pouvez bien, dame gouvernante, vous dispenser de réciter l’oraison de sainte Apolline ; je sais qu’il est arrêté, par une immuable détermination des sphères célestes, que le seigneur don Quichotte doit mettre à exécution ses hautes et nouvelles pensées. Je chargerais lourdement ma conscience si je ne persuadais à ce chevalier, et ne lui intimais, au besoin, de ne pas tenir davantage au repos et dans la retraite la force de son bras valeureux et la bonté de son cœur imperturbable, pour qu’il ne prive pas plus longtemps le monde, par son retard, du redressement des torts, de la protection des orphelins, de l’honneur des filles, de l’appui des veuves, du soutien des femmes mariées, et autres choses de la même espèce qui touchent, appartiennent et adhèrent à l’ordre de la chevalerie errante. Allons, sus, mon bon seigneur don Quichotte, chevalier beau et brave, qu’aujourd’hui plutôt que demain Votre Grandeur se mette en route. Si quelque chose manque pour l’exécution de vos desseins, je suis là, prêt à y suppléer de mes biens et de ma personne, et, s’il fallait servir d’écuyer à Votre Magnificence, je m’en ferais un immense bonheur. »

 

Aussitôt don Quichotte, se tournant vers Sancho :

 

« Ne te l’ai-je pas dit, Sancho, que j’aurais des écuyers de reste ? Vois un peu qui s’offre à l’être ; rien moins que l’inouï bachelier Samson Carrasco, joie et perpétuel boute-en-train des galeries universitaires de Salamanque, sain de sa personne, agile de ses membres, discret et silencieux, patient dans le chaud comme dans le froid, dans la faim comme dans la soif, ayant enfin toutes les qualités requises pour être écuyer d’un chevalier errant. Mais à Dieu ne plaise que, pour satisfaire mon goût, je renverse la colonne des lettres, que je brise le vase de la science, que j’arrache la palme des beaux-arts. Non, que le nouveau Samson demeure dans sa patrie ; qu’en l’honorant, il honore aussi les cheveux blancs de son vieux père ; et moi je me contenterai du premier écuyer venu, puisque Sancho ne daigne plus venir avec moi.

 

– Si fait, je daigne, s’écria Sancho, tout attendri et les yeux pleins de larmes ; oh ! non, ce n’est pas de moi, mon seigneur, qu’on dira : « Pain mangé, compagnie faussée. » Je ne viens pas, Dieu merci, de cette race ingrate ; tout le monde sait, et mon village surtout, quels furent les Panza dont je descends ; d’autant plus que je connais et reconnais à beaucoup de bonnes œuvres, et plus encore à de bonnes paroles, le désir qu’a Votre Grâce de me faire merci ; et si je me suis mis en compte de tant et à quand au sujet de mes gages, ç’a été pour complaire à ma femme ; car dès qu’elle se met dans la tête de vous persuader une chose, il n’y a pas de maillet qui serre autant les cercles d’une cuve qu’elle vous serre le bouton pour que vous fassiez ce qu’elle veut. Mais enfin, l’homme doit être homme, et la femme femme ; et puisque je suis homme en quelque part que ce soit, sans qu’il me soit possible de le nier, je veux l’être aussi dans ma maison, en dépit de quiconque y trouverait à redire. Ainsi, il n’y a plus rien à faire, sinon que Votre Grâce couche par écrit son testament et son codicille, en manière qu’il ne se puisse rétorquer[57], et mettons-nous tout de suite en route, pour ne pas laisser dans la peine l’âme du seigneur Samson, qui dit que sa conscience l’oblige à persuader à Votre Grâce de sortir une troisième fois à travers ce monde. Quant à moi, je m’offre de nouveau à servir Votre Grâce fidèlement et loyalement, aussi bien et mieux encore qu’aucun écuyer ait servi chevalier errant dans les temps passés et présents. »

 

Le bachelier resta tout émerveillé quand il entendit de quelle manière parlait Sancho Panza ; car, bien qu’ayant lu la première histoire de son maître, il ne pouvait s’imaginer que Sancho fût aussi gracieux qu’il y est dépeint. Mais en le voyant dire un testament et un codicille qu’on ne puisse rétorquer, au lieu d’un testament qu’on ne puisse révoquer, il crut tout ce qu’il avait lu sur son compte, et le tint bien décidément pour un des plus solennels insensés de notre siècle. Il dit même, entre ses dents, que deux fous tels que le maître et le valet ne s’étaient jamais vus au monde.

 

Finalement, don Quichotte et Sancho s’embrassèrent et restèrent bons amis ; puis, sur l’avis et de l’agrément du grand Carrasco, qui était devenu leur oracle, il fut décidé qu’ils partiraient sous trois jours. Ce temps suffisait pour se munir de toutes les choses nécessaires au voyage, et pour chercher une salade à visière ; car don Quichotte voulait absolument en porter une. Samson s’offrit à la lui procurer, parce qu’il savait, dit-il, qu’un de ses amis qui en avait une ne la lui refuserait pas, bien qu’elle fût plus souillée par la rouille et la moisissure que luisante et polie par l’émeri.

 

Les malédictions que donnèrent au bachelier la gouvernante et la nièce furent sans mesure et sans nombre. Elles s’arrachèrent les cheveux, s’égratignèrent le visage, et, à la façon des pleureuses qu’on louait pour les enterrements[58], elles se lamentaient sur le départ de leur seigneur, comme si c’eût été sur sa mort.

 

Le projet qu’avait Samson, en lui persuadant de se mettre encore une fois en campagne, était de faire ce que l’histoire rapportera plus loin ; toute cela sur le conseil du curé et du barbier, avec lesquels il s’était consulté d’abord. Enfin, pendant ces trois jours, don Quichotte et Sancho se pourvurent de ce qui leur sembla convenable ; puis, ayant apaisé, Sancho sa femme, don Quichotte sa gouvernante et sa nièce, un beau soir, sans que personne les vît, sinon le bachelier, qui voulut les accompagner à une demi-lieue du village, ils prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur son bon cheval Rossinante, Sancho sur son ancien grison, le bissac bien fourni de provisions touchant la bucolique, et la bourse pleine d’argent que lui avait donné don Quichotte pour ce qui pouvait arriver.

 

Samson embrassa le chevalier, et le supplia de lui faire savoir sa bonne ou sa mauvaise fortune, pour s’attrister de l’une et se réjouir de l’autre, comme l’exigeaient les lois de leur amitié. Don Quichotte lui en ayant fait la promesse, Samson prit la route de son village, et les deux autres celle de la grande ville du Toboso.

 

Chapitre VIII

 

Où l’on raconte ce qui arriva à don Quichotte tandis qu’il allait voir sa dame Dulcinée du Toboso

 

 

Béni soit le tout-puissant Allah ! s’écrie Hamet Ben-Engéli au commencement de ce huitième chapitre ; béni soit Allah ! répète-t-il à trois reprises. Puis il ajoute que, s’il donne à Dieu ces bénédictions, c’est en voyant qu’à la fin il tient en campagne don Quichotte et Sancho, et que les lecteurs de son agréable histoire peuvent compter que désormais commencent les exploits du seigneur et les facéties de l’écuyer. Il les invite à oublier les prouesses passées de l’ingénieux hidalgo, pour donner toute leur attention à ses prouesses futures, lesquelles commencent dès à présent sur le chemin du Toboso, comme les autres commencèrent jadis dans la plaine de Montiel. Et vraiment ce qu’il demande est peu de chose en comparaison de ce qu’il promet. Puis il continue de la sorte :

 

Don Quichotte et Sancho restèrent seuls ; et Samson Carrasco s’était à peine éloigné, que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire, ce que les deux voyageurs, chevalier et écuyer, tinrent à bon signe et à très-favorable augure. Cependant, s’il faut dire toute la vérité, les soupirs et les braiments du grison furent plus nombreux et plus forts que les hennissements du bidet, d’où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son maître, fondant cette opinion sur je ne sais quelle astrologie judiciaire, qu’il savait peut-être, bien que l’histoire ne s’en explique pas. Seulement, on lui entendit souvent dire que, quand il trébuchait ou tombait, il aurait été bien aise de ne pas être sorti de sa maison, parce qu’à trébucher ou à tomber on ne tirait d’autre profit que de déchirer son soulier ou de se rompre les côtes ; et, ma foi, tout sot qu’il était, il n’allait pas en cela très-hors du droit chemin.

 

Don Quichotte lui dit :

 

« Ami Sancho, plus nous avançons, plus la nuit se ferme ; elle va devenir plus noire qu’il ne faudrait pour qu’avec le point du jour nous puissions apercevoir le Toboso. C’est là que j’ai résolu d’aller avant de m’engager dans aucune aventure ; là je demanderai l’agrément et la bénédiction de la sans pareille Dulcinée, et avec cet agrément, je pense et crois fermement mettre à bonne fin toute périlleuse aventure ; car rien dans cette vie ne rend plus braves les chevaliers errants que de se voir favorisés de leurs dames.

 

– Je le crois bien ainsi, répondit Sancho ; mais il me semble fort difficile que Votre Grâce puisse lui parler et avoir avec elle une entrevue, en un lieu du moins où vous puissiez recevoir sa bénédiction, à moins qu’elle ne vous la donne par-dessus les murs de la basse-cour où je la vis la première fois, quand je lui portai la lettre qui contenait les nouvelles des folies et des niaiseries que faisait Votre Grâce dans le cœur de la Sierra-Moréna.

 

– Des murs de basse-cour, dis-tu, Sancho ! reprit don Quichotte. Quoi ! tu t’es mis dans la tête que c’était là ou par là que tu avais vu cette fleur jamais dignement louée de gentillesse et de beauté ? Ce ne pouvaient être que des galeries ou des corridors, ou des vestibules de riches et somptueux palais.

 

– Cela se peut bien, répondit Sancho, mais ils m’ont paru des murs de basse-cour, si je n’ai pas perdu la mémoire.

 

– En tout cas, allons-y, Sancho, répliqua don Quichotte ; pourvu que je la voie, il m’est aussi égal que ce soit par des murs de basse-cour que par des balcons ou des grilles de jardin ; quelque rayon du soleil de sa beauté qui arrive à mes yeux, il éclairera mon entendement et fortifiera mon cœur de façon que je reste unique et sans égal pour l’esprit et pour la vaillance.

 

– Eh bien, par ma foi, seigneur, répondit Sancho, quand j’ai vu ce soleil de madame Dulcinée du Toboso, il n’était pas assez clair pour jeter aucun rayon. C’était sans doute parce que Sa Grâce étant à cribler ce grain que je vous ai dit, la poussière épaisse qui en sortait se mit comme un nuage devant sa face, et l’obscurcit.

 

– Comment ! Sancho, s’écria don Quichotte, tu persistes à penser, à croire, à dire et à prétendre que ma dame Dulcinée criblait du blé, tandis que c’est un exercice et un métier tout à fait étrangers à ce que font et doivent faire les personnes de qualité, lesquelles sont réservées à d’autres exercices et à d’autres passe-temps qui montrent, à portée de mousquet, l’élévation de leur naissance ! Oh ! que tu te rappelles mal, Sancho, ces vers de notre poëte[59], où il nous dépeint les ouvrages délicats que faisaient dans leur séjour de cristal ces quatre nymphes qui sortirent la tête des ondes du Tage, et s’assirent sur la verte prairie pour travailler à ces riches étoffes que nous décrit l’ingénieux poëte, et qui étaient tissues d’or, de soie et de perles ! Ainsi devait être l’ouvrage de ma dame, quand tu la vis, à moins que l’envie que porte à tout ce qui me regarde un méchant enchanteur ne change et ne transforme sous des figures différentes toutes les choses qui pourraient me faire plaisir. Aussi je crains bien que, dans cette histoire de mes exploits qui circule imprimée, si par hasard elle a pour auteur quelque sage, mon ennemi, celui-ci n’ait mis des choses pour d’autres, mêlant mille mensonges à une vérité, et s’égarant à compter d’autres actions que celles qu’exige la suite d’une histoire véridique. Ô envie, racine de tous les maux, et ver rongeur de toutes les vertus ! Tous les vices, Sancho, portent avec eux je ne sais quoi d’agréable ; mais celui de l’envie ne porte que des déboires, des rancunes et des rages furieuses.

 

– C’est justement là ce que je dis, répliqua Sancho, et je parie que, dans cette légende ou histoire que le bachelier Carrasco dit avoir vue de nous, mon honneur roule comme voiture versée, pêle-mêle d’un côté, et de l’autre balayant les rues. Eh bien ! foi de brave homme, je n’ai pourtant jamais dit de mal d’aucun enchanteur, et je n’ai pas assez de biens pour faire envie à personne, Il est vrai que je suis un peu malicieux, avec quelque pointe d’aigrefin. Mais tout cela se couvre et se cache sous le grand manteau de ma simplicité, toujours naturelle et jamais artificieuse. Quand je n’aurais d’autre mérite que de croire, comme j’ai toujours cru, sincèrement et fermement, en Dieu et en tout ce que croit la Sainte Église catholique romaine, et d’être, comme je le suis, ennemi mortel des juifs, les historiens devraient me faire miséricorde, et me bien traiter dans leurs écrits. Mais, au reste, qu’ils disent ce qu’ils voudront ; nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne ; et pour me voir mis en livre, circulant par ce monde de main en main, je me soucie comme d’une figue qu’on dise de moi tout ce qu’on voudra.

 

– Cela ressemble, Sancho, reprit don Quichotte, à l’histoire d’un fameux poëte de ce temps-ci, lequel, ayant fait une maligne satire contre toutes les dames courtisanes, omit d’y comprendre et d’y nommer une dame de qui l’on pouvait douter si elle l’était ou non. Celle-ci, voyant qu’elle n’était pas sur la liste de ces dames, se plaignit au poëte, lui demanda ce qu’il avait vu en elle qui l’eût empêché de la mettre au nombre des autres, et le pria d’allonger la satire pour lui faire place, sinon qu’il prît garde à lui, Le poëte lui donna satisfaction, et l’arrangea mieux que n’eussent fait des langues de duègnes ; alors la dame demeura satisfaite en se voyant fameuse, quoique infâme. À ce propos vient aussi l’histoire de ce berger qui, seulement pour que son nom vécût dans les siècles à venir, incendia le fameux temple de Diane à Éphèse, lequel était compté parmi les sept merveilles du monde. Malgré l’ordre qui fut donné que personne ne nommât ce berger, de vive voix ou par écrit, afin qu’il n’atteignît pas le but de son désir, cependant on sut qu’il s’appelait Érostrate. On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à Rome au grand empereur Charles Quint, avec un gentilhomme de cette ville. L’empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde qu’on appela, dans l’antiquité, temple de tous les dieux, et maintenant, sous une meilleure invocation, temple de tous les saints[60], C’est l’édifice le mieux conservé et le plus complet qui soit resté de tous ceux qu’éleva le paganisme à Rome, celui qui rappelle le mieux la grandeur et la magnificence de ses fondateurs. Il est construit en coupole, d’une étendue immense, et très-bien éclairé, quoique la lumière ne lui arrive que par une fenêtre, ou pour mieux dire, une claire-voie ronde, qui est au sommet. C’était de là que l’empereur regardait l’édifice, ayant à ses côtés un gentilhomme romain qui lui expliquait les détails et les curiosités de ce chef-d’œuvre d’architecture. Quand l’empereur eut quitté la claire-voie, le gentilhomme lui dit : « Mille fois, sacrée Majesté, le désir m’est venu de saisir Votre Majesté dans mes bras, et de me précipiter de cette ouverture en bas, pour laisser de moi une éternelle renommée dans le monde. – Je vous remercie beaucoup, répondit l’empereur, de n’avoir pas exécuté cette mauvaise pensée ; je ne vous mettrai plus dans le cas de faire une autre épreuve de votre loyauté. Ainsi, je vous ordonne de ne plus m’adresser la parole et de n’être jamais où je serai. » Après avoir dit cela, il lui accorda une grande faveur. Je veux dire, Sancho, que l’envie de faire parler de soi est prodigieusement active et puissante. Que penses-tu qui précipita du haut du pont, dans les flots profonds du Tibre, Horatius Coclès, tout chargé du poids de ses armes ? qui brûla la main de Mutius Scévola ? qui poussa Curtius à se jeter dans l’abîme ardent qui s’était ouvert au milieu de Rome ? qui fit, en dépit de tous les augures contraires[61], passer le Rubicon à Jules César ? et, pour prendre un exemple plus moderne, qui faisant couler à fond leurs vaisseaux, laissa sans retraite et sans appui les vaillants Espagnols que guidait le grand Cortez dans le Nouveau Monde ? Tous ces exploits, et mille autres encore, furent et seront l’œuvre de la renommée que les mortels désirent pour récompense, et comme une partie de l’immortalité que méritent leurs hauts faits. Cependant, nous autres chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons plutôt prétendre à la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions éthérées des cieux, qu’à la vanité de la renommée qui s’obtient dans ce siècle présent et périssable. Car enfin, cette renommée, si longtemps qu’elle dure, doit périr avec le monde lui-même, dont la fin est marquée. Ainsi donc, ô Sancho, que nos actions ne sortent point des bornes tracées par la religion chrétienne que nous professons. Nous devons tuer l’orgueil dans les géants ; nous devons vaincre l’envie par la générosité et la grandeur d’âme, la colère par le sang-froid et la quiétude d’esprit, la gourmandise et le sommeil en mangeant peu et en veillant beaucoup, l’incontinence et la luxure par la fidélité que nous gardons à celles que nous avons faites dames de nos pensées, la paresse en courant les quatre parties du monde, cherchant les occasions qui puissent nous rendre, outre bons chrétiens, fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les moyens d’atteindre au faîte glorieux où porte la bonne renommée.

 

– Tout ce que Votre Grâce a dit jusqu’à présent, reprit Sancho, je l’ai parfaitement compris. Cependant, je voudrais que vous eussiez la complaisance de m’absoudre un doute qui vient de me tomber dans l’esprit.

 

– Résoudre, tu veux dire, Sancho, répondit don Quichotte. Eh bien, à la bonne heure, parle, et je te répondrai du mieux que je pourrai le faire.

 

– Dites-moi, seigneur, poursuivit Sancho, ces Juillet, ces Août[62], et tous ces chevaliers à prouesses dont vous avez parlé, et qui sont déjà morts, où sont-ils à présent ?

 

– Les gentils, répliqua don Quichotte, sont, sans aucun doute, en enfer ; les chrétiens, s’ils ont été bons chrétiens, sont dans le purgatoire ou dans le paradis.

 

– Voilà qui est bien, reprit Sancho ; mais sachons maintenant une chose ; les sépultures où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-elles à leur porte des lampes d’argent, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de chevelures, de jambes et d’yeux en cire ? Si ce n’est pas de cela, de quoi sont-elles ornées ? »

 

Don Quichotte répondit :

 

« Les sépulcres des gentils ont été, pour la plupart, des temples fastueux. Les cendres de Jules César sont placées sur une pyramide en pierre d’une grandeur démesurée, qu’on appelle aujourd’hui à Rome l’aiguille de Saint-Pierre[63]. L’empereur Adrien eut pour sépulture un château grand comme un gros village, qui fut appelé moles Hadriani, et qui est maintenant le château Saint-Ange. La reine Artémise fit ensevelir son mari Mausole dans un sépulcre qui passa pour une des sept merveilles du monde. Mais aucune de ces sépultures, ni beaucoup d’autres qu’eurent les gentils, n’ont été ornées de suaires et d’autres offrandes, qui montrent que ceux qu’elles renferment soient devenus des saints.

 

– Nous y voilà ! répliqua Sancho ; dites-moi maintenant quel est le plus beau, de ressusciter un mort ou de tuer un géant ?

 

– La réponse est toute prête, repartit don Quichotte ; c’est de ressusciter un mort.

 

– Ah ! je vous tiens ! s’écria Sancho. Ainsi, la renommée de ceux qui ressuscitent les morts, qui donnent la vue aux aveugles, qui redressent les boiteux, qui rendent la santé aux malades, de ceux dont les sépultures sont éclairées par des lampes, dont les chapelles sont remplies d’âmes dévotes qui adorent à genoux leurs reliques, la renommée de ceux-là, dis-je, vaudra mieux, pour ce siècle et pour l’autre, que celle qu’ont laissée et que laisseront autant d’empereurs idolâtres et de chevaliers errants qu’il y en ait eu dans le monde.

 

– C’est une vérité que je confesse également, répondit don Quichotte.

 

– Eh bien, cette renommée, continua Sancho, ces grâces, ces privilèges, ou comme vous voudrez appeler cela, appartiennent aux corps et aux reliques des saints, auxquels l’approbation et la dispense de notre sainte mère Église accordent des lampes, des cierges, des suaires, des béquilles, des chevelures, des yeux, des jambes, qui grandissent leur renommée chrétienne et augmentent la dévotion des fidèles. C’est sur leurs épaules que les rois portent les reliques des saints[64] ; ils baisent les fragments de leurs os, ils en décorent leurs oratoires, ils en enrichissent leurs autels.

 

– Et que faut-il en conclure, Sancho, de tout ce que tu viens de dire ? demanda don Quichotte.

 

– Que nous ferions mieux, répondit Sancho, de nous adonner à devenir saints ; nous atteindrions plus promptement la renommée à laquelle nous prétendons. Faites attention, seigneur, qu’hier ou avant-hier (il y a si peu de temps qu’on peut le dire ainsi), l’Église a canonisé et béatifié deux petits moines déchaussés[65], si bien qu’on tient à grand bonheur de baiser ou même de toucher les chaînes de fer dont ils ceignaient et tourmentaient leur corps, et que ces chaînes sont, à ce qu’on dit, en plus grande vénération que l’épée de Roland, qui est dans la galerie d’armes du roi notre seigneur, que Dieu conserve. Ainsi donc, mon seigneur, il vaut mieux être humble moinillon, de quelque ordre qu’on soit, que valeureux chevalier errant ; on obtient plus de Dieu avec deux douzaines de coups de discipline qu’avec deux mille coups de lance, qu’on les donne à des géants ou à des vampires et des andriaques.

 

– J’en conviens, répondit don Quichotte, mais nous ne pouvons pas tous être moines, et Dieu n’a pas qu’un chemin pour mener ses élus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis.

 

– Oui, reprit Sancho, mais j’ai ouï dire qu’il y a plus de moines au ciel que de chevaliers errants.

 

– C’est que le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers, répliqua don Quichotte.

 

– Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.

 

– Beaucoup, répondit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de chevalier. »

 

Ce fut dans cet entretien et d’autres semblables qu’ils passèrent cette nuit et le jour suivant, sans qu’il leur arrivât rien qui mérite d’être conté, ce qui ne chagrina pas médiocrement don Quichotte. Enfin, le second jour, à l’entrée de la nuit, ils découvrirent la grande cité du Toboso. Cette vue réjouit l’âme de don Quichotte et attrista celle de Sancho, car il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et n’avait vu la dame de sa vie, pas plus que son seigneur ; de façon que, l’un pour la voir, et l’autre pour ne l’avoir pas vue, ils étaient tous deux inquiets et agités, et Sancho n’imaginait pas ce qu’il aurait à faire quand son maître l’enverrait au Toboso, finalement, don Quichotte résolut de n’entrer dans la ville qu’à la nuit close. En attendant l’heure, ils restèrent cachés dans un bouquet de chênes qui est proche du Toboso, et, le moment venu, ils entrèrent dans la ville, où il leur arriva des choses qui peuvent s’appeler ainsi.

 

Chapitre IX

 

Où l’on raconte ce que l’on y verra

 

 

Il était tout juste minuit[66], ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent leur petit bois et entrèrent dans le Toboso. Le village était enseveli dans le repos et le silence, car tous les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait être demi-claire, et Sancho aurait bien voulu qu’elle fût tout à fait noire, pour trouver dans son obscurité une excuse à ses sottises. On n’entendait dans tout le pays que des aboiements de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient le cœur de Sancho. De temps en temps, un âne se mettait à braire, des cochons à grogner, des chats à miauler, et tous les bruits de ces voix différentes s’augmentaient par le silence de la nuit. L’amoureux chevalier les prit à mauvais augure. Cependant il dit à Sancho :

 

« Conduis-nous au palais de Dulcinée, mon fils Sancho ; peut-être la trouverons-nous encore éveillée.

 

– À quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil ? s’écria Sancho ; celui où j’ai vu Sa Grandeur n’était qu’une très-petite maison.

 

– Sans doute, reprit don Quichotte, elle s’était retirée dans quelque petit appartement de son alcazar[67], pour s’y récréer dans la solitude avec ses femmes, comme c’est l’usage et la coutume des hautes dames et des princesses.

 

– Seigneur, dit Sancho, puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, dites-moi, est-ce l’heure d’en trouver la porte ouverte ? Ferons-nous bien de frapper à tour de bras pour qu’on nous entende et qu’on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme ? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper à la porte de nos donzelles, comme font les amants argent comptant, qui arrivent, frappent et entrent à toute heure, si tard qu’il soit ?

 

– Trouvons d’abord l’alcazar, répliqua don Quichotte ; alors je te dirai, Sancho, ce qu’il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois guère, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu’on aperçoit là-bas doit être le palais de Dulcinée.

 

– Eh bien, que Votre Grâce nous mène, répondit Sancho ; peut-être en sera-t-il ainsi ; et pourtant, quand je l’aurai vu avec les yeux et touché avec les mains, j’y croirai comme je crois qu’il fait jour maintenant. »

 

Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre, Il vit une haute tour, et reconnut aussitôt que cet édifice n’était pas un alcazar, mais bien l’église paroissiale du pays.

 

« C’est l’église, Sancho, dit-il, que nous avons rencontrée.

 

– Je le vois bien, répondit Sancho, et plaise à Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre sépulture ! car c’est un mauvais signe que de courir les cimetières à ces heures-ci, surtout quand j’ai dit à Votre Grâce, si je m’en souviens bien, que la maison de cette dame doit être dans un cul-de-sac.

 

– Maudit sois-tu de Dieu ! s’écria don Quichotte. Où donc as-tu trouvé, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient bâtis dans des culs-de-sac ?

 

– Seigneur, répondit Sancho, à chaque pays sa mode ; peut-être est-ce l’usage au Toboso de bâtir dans des culs-de-sac les palais et les grands édifices. Aussi, je supplie Votre Grâce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi, peut-être trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.

 

– Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit don Quichotte ; passons la fête en paix, et ne jetons pas le manche après la cognée.

 

– Je tiendrai ma langue, reprit Sancho ; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que Votre Grâce veuille à toute force que, pour une fois que j’ai vu la maison de notre maîtresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous qui l’avez vue des milliers de fois ?

 

– Tu me feras désespérer, Sancho ! s’écria don Quichotte. Viens çà, hérétique ; ne t’ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n’ai vu la sans pareille Dulcinée, que je n’ai jamais franchi le seuil de son palais, qu’enfin je ne suis amoureux que par ouï-dire, et sur la grande renommée qu’elle a de beauté et d’esprit.

 

– Maintenant je le saurai, répondit Sancho, et je dis que, puisque Votre Grâce ne l’a pas vue, moi je ne l’ai pas vue davantage.

 

– Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, car tu m’as dit pour le moins que tu l’avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que tu lui portas de ma part.

 

– Ne faites pas attention à cela, seigneur, repartit Sancho ; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ouï-dire, aussi bien que la réponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu’est madame Dulcinée que de donner un coup de poing dans la lune.

 

– Sancho ! Sancho ! s’écria don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps où les plaisanteries viennent fort mal à propos. Ce n’est pas, j’imagine, parce que je dis que je n’ai jamais vu ni entendu la dame de mon âme, qu’il t’est permis de dire également que tu ne l’as ni vue ni entretenue, quand c’est tout le contraire, comme tu le sais bien. »

 

Tandis que nos deux aventuriers en étaient là de leur entretien, ils virent passer auprès d’eux un homme avec deux mules ; et, au bruit que faisait la charrue que traînaient ces animaux, ils jugèrent que ce devait être quelque laboureur qui s’était levé avant le jour pour aller à sa besogne ; ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux romance qui dit : « Il vous en a cuit, Français, à la chasse de Roncevaux.[68] »

 

« Qu’on me tue, Sancho, s’écria don Quichotte, s’il nous arrive quelque chose de bon cette nuit ; entends-tu ce que chante ce manant ?

 

– Oui, je l’entends, répondit Sancho ; mais que fait à notre affaire la chasse de Roncevaux ? il pouvait aussi bien chanter le romance de Calaïnos[69] ; ce serait la même chose pour le bien ou le mal qui peut nous arriver. »

 

Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et don Quichotte lui demanda :

 

« Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prospérités !), où sont par ici les palais de la sans pareille princesse doña Dulcinée du Toboso ?

 

– Seigneur, répondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j’y suis venu me mettre au service d’un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais, tenez, dans cette maison vis-à-vis demeurent le curé et le sacristain du village ; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso ; quoique, à vrai dire, je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualité, oh ! pour le sûr, dont chacune d’elles peut bien être princesse dans sa maison.

 

– Eh bien, c’est parmi ces dames, reprit don Quichotte, que doit être, mon ami, celle dont je m’informe auprès de vous.

 

– Cela se peut bien, reprit le laboureur ; mais adieu, car le jour vient. » Et, fouettant ses mules, il s’en alla sans attendre d’autres questions. Sancho, qui vit que son maître était indécis et fort peu content :

 

« Seigneur, lui dit-il, voilà le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que Votre Grâce s’embusque dans quelque bois près d’ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays où je ne cherche le palais ou l’alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas ; et quand je l’aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce, et je lui dirai où et comment vous attendez qu’elle arrange et règle de quelle façon vous pouvez la voir sans détriment de son honneur et de sa réputation.

 

– Tu as dit, Sancho, s’écria don Quichotte, un millier de sentences enveloppées dans le cercle de quelques paroles. Je reçois et j’accepte de bon cœur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit où je m’embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrétion me font espérer plus que de miraculeuses faveurs. »

 

Sancho grillait d’envie de tirer son maître hors du pays, de crainte qu’il ne vînt à découvrir le mensonge de cette réponse qu’il lui avait remise de la part de Dulcinée, dans la Sierra-Moréna. Il se hâta donc de l’emmener, et, à deux milles environ, ils trouvèrent un petit bois où don Quichotte s’embusqua pendant que Sancho retournait à la ville. Mais il lui arriva dans son ambassade des choses qui demandent et méritent un nouveau crédit.

 

Chapitre X

 

Où l’on raconte quel moyen prit l’industrieux Sancho pour enchanter madame Dulcinée, avec d’autres événements non moins risibles que véritables

 

 

En arrivant à raconter ce que renferme le présent chapitre, l’auteur de cette grande histoire dit qu’il aurait voulu le passer sous silence, dans la crainte de n’être pas cru, parce que les folies de don Quichotte touchèrent ici au dernier terme que puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et qu’elles allèrent même deux portées d’arquebuse au-delà. Mais finalement, malgré cette appréhension, il les écrivit de la même manière que le chevalier les avait faites, sans ôter ni ajouter à l’histoire un atome de la vérité, et sans se soucier davantage du reproche qu’on pourrait lui adresser d’avoir menti. Il eut raison, parce que la vérité, si fine qu’elle soit, ne casse jamais, et qu’elle nage sur le mensonge comme l’huile au-dessus de l’eau.

 

Continuant donc son récit, l’historien dit qu’aussitôt que don Quichotte se fut embusqué dans le bosquet, bois ou forêt proche du Toboso, il ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne point reparaître en sa présence qu’il n’eût d’abord parlé de sa part à sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de son captif chevalier, et de daigner lui donner sa bénédiction, afin qu’il pût se promettre une heureuse issue dans toutes les entreprises qu’il affronterait désormais.

 

Sancho se chargea de ce que lui commandait son maître, et promit de lui rapporter une aussi bonne réponse que la première fois.

 

« Va, mon fils, répliqua don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumière du soleil de beauté à la quête de qui tu vas, heureux par-dessus tous les écuyers du monde ! Aie bonne mémoire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra, si elle change de couleur pendant que tu exposeras l’objet de ton ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans le cas où tu la trouverais assise sur la riche estrade d’une femme de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses coussins, mais si elle est debout, regarde si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, si elle répète deux ou trois fois la réponse qu’elle te donnera, si elle la change de douce en amère, ou d’aigre en amoureuse ; si elle porte la main à sa chevelure pour l’arranger, quoiqu’elle ne soit pas en désordre. Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous ses mouvements ; car, si tu me les rapportes bien tels qu’ils se sont passés, j’en tirerai la connaissance de ce qu’elle a de caché dans le fond du cœur au sujet de mes amours. Il faut que je t’apprenne, Sancho, si tu l’ignores, que les gestes et les mouvements extérieurs qui échappent aux amants, quand on parle de leurs amours, sont de fidèles messagers qui apportent des nouvelles de ce qui se passe dans l’intérieur de leur âme. Pars, ami ; sois guidé par un plus grand bonheur que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui que je resterai à espérer et à craindre dans cette amère solitude où tu me laisses.

 

– J’irai et reviendrai vite, répondit Sancho. Voyons, seigneur de mon âme, laissez gonfler un peu ce petit cœur qui ne doit pas être maintenant plus gros qu’une noisette. Considérez ce qu’on a coutume de dire, que « bon cœur brise mauvaise fortune », et que « où il n’y a pas de lard, il n’y a pas de crochet pour le pendre. » On dit aussi : « Où l’on s’y attend le moins, saute le lièvre. » Je dis cela, parce que si, cette nuit, nous n’avons pas trouvé le palais ou l’alcazar de ma dame, maintenant qu’il est jour, j’espère le trouver quand j’y penserai le moins ; et quand je l’aurai trouvé, laissez-moi démêler mes flûtes avec elle.

 

– Assurément, Sancho, reprit don Quichotte, tu amènes les proverbes si bien à propos sur ce que nous traitons, que je ne dois pas demander à Dieu plus de bonheur en ce que je désire. »

 

À ces mots, Sancho tourna le dos, et bâtonna son grison, tandis que don Quichotte restait à cheval, s’appuyant sur ses étriers et sur le bois de sa lance, la tête pleine de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons là pour aller avec Sancho, lequel s’éloignait de son seigneur non moins pensif et troublé qu’il ne le laissait ; tellement qu’à peine hors du bois, il tourna la tête, et, voyant que don Quichotte n’était plus en vue, il descendit de son âne, s’assit au pied d’un arbre, et commença de la sorte à se parler à lui-même :

 

« Maintenant, mon frère Sancho, sachons un peu où va Votre Grâce. Allez-vous chercher quelque âne que vous ayez perdu !

 

– Non, assurément.

 

– Eh bien ! qu’allez-vous donc chercher ?

 

– Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le soleil de la beauté et toutes les étoiles du ciel.

 

– Et où pensez-vous trouver ce que vous dites là, Sancho ?

 

– Où ? dans la grande ville du Toboso.

 

– C’est fort bien ; et de quelle part l’allez-vous chercher ?

 

– De la part du fameux don Quichotte de la Manche, qui défait les torts, qui donne à boire à ceux qui ont faim et à manger à ceux qui ont soif.

 

– C’est encore très-bien ; mais savez-vous sa demeure, Sancho ?

 

– Mon maître dit que ce doit être un palais royal ou un superbe alcazar.

 

– Et l’avez-vous vue quelquefois, par hasard ?

 

– Ni moi ni mon maître ne l’avons jamais vue.

 

– Mais ne vous semble-t-il pas qu’il serait bien trouvé et bien fait aux gens du Toboso, s’ils savaient que vous êtes ici avec l’intention d’embaucher leur princesse et de débaucher leurs dames, de vous moudre les côtes à grands coups de gourdin, sans vous laisser place nette sur tout le corps ?

 

– Oui, ils auraient en vérité bien raison, s’ils ne considéraient pas que j’agis par ordre d’autrui, et que vous êtes messager, mon ami, vous ne méritez aucune peine.[70]

 

– Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent aussi colère qu’estimable, et ils ne se laissent chatouiller par personne. Vive Dieu ! s’ils vous dépistent, vous n’êtes pas dans de beaux draps.

 

– Oh ! oh ! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je à chercher midi à quatorze heures pour les beaux yeux d’un autre ? D’ailleurs, chercher Dulcinée par le Toboso, c’est demander le comte à la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c’est le diable, le diable tout seul qui m’a fourré dans cette affaire. »

 

Sancho disait ce monologue avec lui-même, et la conclusion qu’il en tira fut de se raviser tout à coup.

 

« Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur remède, si ce n’est la mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque dépit que nous en ayons, à la fin de la vie. Mon maître, à ce que j’ai vu dans mille occasions, est un fou à lier, et franchement, je ne suis guère en reste avec lui ; au contraire, je suis encore plus imbécile, puisque je l’accompagne et le sers, s’il faut croire au proverbe qui dit : « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es ; » ou cet autre : « Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais. » Eh bien, puisqu’il est fou, et d’une folie qui lui fait la plupart du temps prendre une chose pour l’autre, le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il prétendit que les moulins à vent étaient des géants aux grands bras, les mules des religieux des dromadaires, les hôtelleries des châteaux, les troupeaux de moutons des armées ennemies, ainsi que bien d’autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire qu’une paysanne, la première que je trouverai ici sous ma main, est madame Dulcinée. S’il ne le croit pas, j’en jurerai ; s’il en jure aussi, j’en jurerai plus fort, et s’il s’opiniâtre, je n’en démordrai pas ; de cette manière, j’aurai toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut-être le dégoûterai-je ainsi de m’envoyer une autre fois à de semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui en rapporte. Peut-être aussi pensera-t-il, à ce que j’imagine, que quelque méchant enchanteur, de ceux qui lui en veulent, à ce qu’il dit, aura changé, pour lui jouer pièce, la figure de sa dame. »

 

Sur cette pensée, Sancho Panza se remit l’esprit en repos et tint son affaire pour heureusement conclue. Il resta couché sous son arbre jusqu’au tantôt, pour laisser croire à don Quichotte qu’il avait eu le temps d’aller et de revenir. Tout se passa si bien, que, lorsqu’il se leva pour remonter sur le grison, il aperçut venir du Toboso trois paysannes, montées sur trois ânes, ou trois ânesses, car l’auteur ne s’explique pas clairement ; mais on peut croire que c’étaient plutôt des bourriques, puisque c’est la monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n’est pas un point de haut intérêt, il est inutile de nous arrêter davantage à le vérifier. Finalement, dès que Sancho vit les paysannes, il revint au grand trot chercher son seigneur don Quichotte, qu’il trouva jetant des soupirs au vent et faisant mille lamentations amoureuses. Aussitôt que don Quichotte l’aperçut, il lui dit :

 

« Qu’y a-t-il, ami Sancho ? Pourrai-je marquer ce jour avec une pierre blanche ou avec une pierre noire[71] ?

 

– Vous ferez mieux, répondit Sancho, de le marquer en lettres rouges comme les écriteaux de collège, afin que ceux qui le verront puissent le lire de loin.

 

– De cette manière, reprit don Quichotte, tu apportes de bonnes nouvelles ?

 

– Si bonnes, répliqua Sancho, que vous n’avez rien de mieux à faire que d’éperonner Rossinante, et de sortir en rase campagne pour voir madame Dulcinée du Toboso, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à Votre Grâce.

 

– Sainte Vierge ! s’écria don Quichotte ; qu’est-ce que tu dis, ami Sancho ? Ah ! je t’en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point par de fausses joies à réjouir mes véritables tristesses.

 

– Qu’est-ce que je gagnerais à vous tromper, répliqua Sancho, surtout quand vous seriez si près de découvrir mon mensonge ? Donnez de l’éperon, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez venir notre maîtresse la princesse, vêtue et parée comme il lui convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n’est qu’une châsse d’or, que des épis de perles, que des diamants, des rubis, des toiles de brocart à dix étages de haut. Les cheveux leur tombent sur les épaules, si bien qu’on dirait autant de rayons de soleil qui s’amusent à jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont à cheval sur trois cananées pies qui font plaisir à regarder.

 

– Haquenées, tu as voulu dire, Sancho ? dit don Quichotte.

 

– De haquenées à cananées, il n’y a pas grande distance, reprit Sancho ; mais, qu’elles soient montées sur ce qu’elles voudront, elles n’en sont pas moins les plus galantes dames qu’on puisse souhaiter, notamment la princesse Dulcinée, ma maîtresse, qui ravit les cinq sens.

 

– Marchons, mon fils Sancho, s’écria don Quichotte, et, pour te payer les étrennes de ces nouvelles aussi bonnes qu’inattendues, je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la première aventure qui m’arrivera ; et si cela ne te suffit pas encore, je te donne les poulains que me feront cette année mes trois juments, qui sont prêtes à mettre bas, comme tu sais, dans le pré communal du pays.

 

– Je m’en tiens aux poulains, répondit Sancho, car il n’est pas bien sûr que le butin de la première aventure soit bon à garder. »

 

En disant cela, ils sortirent du bois et découvrirent tout près d’eux les trois villageoises. Don Quichotte étendit les regards sur toute la longueur du chemin du Toboso ; mais, ne voyant que ces trois paysannes, il se troubla et demanda à Sancho s’il avait laissé ces dames, hors de la ville.

 

« Comment, hors de la ville ? s’écria Sancho ; est-ce que par hasard Votre Grâce a les yeux dans le chignon ? Ne voyez-vous pas celles qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi ?

 

– Je ne vois, Sancho, répondit don Quichotte, que trois paysannes sur trois bourriques.

 

– À présent, que Dieu me délivre du diable ! reprit Sancho ; est-il possible que trois hacanées, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques ? Vive le Seigneur ! je m’arracherais la barbe si c’était vrai.

 

– Eh bien, je t’assure, ami Sancho, répliqua don Quichotte, qu’il est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des ânes, que je suis don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels.

 

– Taisez-vous, seigneur, s’écria Sancho Panza, ne dites pas une chose pareille, mais frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées, que voilà près de vous. »

 

À ces mots, il s’avança pour recevoir les trois villageoises, et, sautant à bas du grison, il prit au licou l’âne de la première ; puis, se mettant à deux genoux par terre, il s’écria :

 

« Reine, princesse et duchesse de la beauté, que votre hautaine Grandeur ait la bonté d’admettre en grâce et d’accueillir avec faveur ce chevalier votre captif, qui est là comme une statue de pierre, tout troublé, pâle et sans haleine de se voir en votre magnifique présence, je suis Sancho Panza, son écuyer ; et lui, c’est le fugitif et vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, appelé de son autre nom le chevalier de la Triste-Figure. »

 

En cet instant, don Quichotte s’était déjà jeté à genoux aux côtés de Sancho ; il regardait avec des yeux hagards et troublés celle que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne découvrait en elle qu’une fille de village, encore d’assez pauvre mine, car elle avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stupéfait, sans oser découdre la bouche. Les paysannes n’étaient pas moins émerveillées, en voyant ces deux hommes, de si différent aspect, agenouillés sur la route, et qui ne laissaient point passer leur compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d’une mine toute rechignée :

 

« Gare du chemin, à la male heure, dit-elle, et laissez-nous passer, que nous sommes pressées.

 

– Ô princesse ! répondit Sancho Panza, ô dame universelle du Toboso ! comment ! votre cœur magnanime ne s’attendrit pas en voyant agenouillé devant votre sublime présence la colonne et la gloire de la chevalerie errante ? »

 

L’une des deux autres entendant ce propos :

 

« Ohé ! dit-elle, ohé ! viens donc que je te torche, bourrique du beau-père.[72] Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu’eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre, si vous ne voulez qu’il vous en cuise.

 

– Lève-toi, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a fermé tous les chemins par où pouvait venir quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair.[73] Et toi, ô divin extrême de tous les mérites, terme de l’humaine gentillesse, remède unique de ce cœur affligé qui t’adore ! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d’autres, il a transformé ta beauté sans égale et ta figure céleste en celle d’une pauvre paysanne, pourvu qu’il n’ait pas aussi métamorphosé mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible à tes yeux, oh ! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beauté contrefaite, avec quelle humilité mon âme t’adore.

 

– Holà ! vous me la baillez belle, répondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien obligées. »

 

Sancho se détourna et la laissa partir, enchanté d’avoir si bien conduit sa fourberie. À peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre, qu’elle piqua sa cananée avec un clou qu’elle avait au bout d’un bâton, et se mit à courir le long du pré ; mais comme la bourrique sentait la pointe de l’aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit à lâcher des ruades, de manière qu’elle jeta madame Dulcinée par terre. À la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le bât, qui était tombé sous le ventre de la bête. Quand le bât fut remis et sanglé, don Quichotte voulut enlever sa dame enchantée, et la porter dans ses bras sur l’ânesse ; mais la dame lui en épargna la peine ; elle se releva, fit quelques pas en arrière, prit son élan, et, posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bât, plus légère qu’un faucon, et y resta plantée à califourchon comme un homme.

 

« Vive saint Roch ! s’écria Sancho, notre maîtresse saute mieux qu’un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit écuyer de Cordoue ou du Mexique ; elle a passé d’un seul bond par-dessus l’arçon de la selle, et, sans éperons, elle fait détaler son hacanée comme un zèbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste ; elles courent toutes comme le vent. »

 

C’était la vérité ; car, voyant Dulcinée à cheval, elles avaient donné du talon, et toutes trois enfilèrent la venelle, sans tourner la tête, l’espace d’une grande demi-lieue.

 

Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho :

 

« Que t’en semble, Sancho ? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs ! vois jusqu’où s’étend leur malice et leur rancune, puisqu’ils ont voulu me priver du bonheur que j’aurais eu à contempler ma dame dans son être véritable ! Oh ! oui, je suis né pour être le modèle des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux flèches de la mauvaise fortune. D’ailleurs, remarque, Sancho, que ces traîtres ne se sont point contentés de transformer Dulcinée, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise ; mais encore ils lui ont ôté ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu’elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums ; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je m’approchai pour mettre Dulcinée sur sa monture (haquenée, suivant toi, mais qui m’a toujours paru une ânesse), elle m’a envoyé une odeur d’ail cru qui m’a soulevé le cœur et empesté l’âme.

 

– Ô canaille ! s’écria Sancho de toutes ses forces ; ô enchanteurs pervers et malintentionnés ! que ne puis-je vous voir tous enfilés par les ouïes, comme les sardines à la brochette ! Beaucoup vous savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d’avoir changé les perles des yeux de ma dame en méchantes noix de chêne, ses cheveux d’or pur en poils de vache rousse, et finalement tous ses traits de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore à son odeur ! Par elle, du moins, nous aurions conjecturé ce qui était caché sous cette laide écorce ; bien qu’à dire vrai, moi je n’aie jamais vu sa laideur, mais seulement sa beauté, que relevait encore un gros signe qu’elle a sur la lèvre droite, en manière de moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d’or, et longs de plus d’un palme.

 

– Outre ce signe, dit don Quichotte, et suivant la correspondance qu’ont entre eux ceux du visage et ceux du corps.[74] Dulcinée doit en avoir un sur le plat de la cuisse, qui correspond au côté où elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as mentionnée sont bien longs pour des signes.

 

– Eh bien ! je puis dire à Votre Grâce, répondit Sancho, qu’ils semblaient là comme nés tout exprès.

 

– Je le crois bien, ami, répliqua don Quichotte, car la nature n’a rien mis en Dulcinée qui ne fût la perfection même ; aussi aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait autant de signes du zodiaque et d’étoiles resplendissantes.[75] Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un bât, et que tu remis en place, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil ?

 

– C’était, pardieu, une selle à l’écuyère[76], répondit Sancho, avec une housse de campagne qui vaut la moitié d’un royaume, tant elle est riche.

 

– Faut-il que je n’aie pas vu tout cela, Sancho ! s’écria don Quichotte ; oh ! je le répète et le répéterai mille fois, je suis le plus malheureux des hommes ! »

 

Le sournois de Sancho avait fort à faire pour ne pas éclater de rire en écoutant les extravagances de son maître, si délicatement dupé. Finalement, après bien d’autres propos, ils remontèrent tous deux sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils espéraient arriver assez à temps pour assister à des fêtes solennelles qui se célébraient chaque année dans cette ville insigne[77]. Mais avant de s’y rendre il leur arriva des aventures si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu’elles méritent d’être écrites et lues, ainsi qu’on le verra en poursuivant.

 

Chapitre XI

 

De l’étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le char ou la charrette des Cortès de la mort

 

 

Don Quichotte s’en allait tout pensif le long de son chemin, préoccupé de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les enchanteurs en transformant sa dame en une paysanne de méchante mine, et n’imaginait point quel remède il pourrait trouver pour la remettre en son premier état. Ces pensées le mettaient tellement hors de lui que, sans y prendre garde, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, s’apercevant de la liberté qu’on lui laissait, s’arrêtait à chaque pas pour paître l’herbe fraîche qui croissait abondamment en cet endroit.

 

Sancho tira son maître de cette silencieuse extase :

 

« Seigneur, lui dit-il, les tristesses n’ont pas été faites pour les bêtes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s’y abandonnent outre mesure, ils deviennent des bêtes. Allons, revenez à vous, prenez courage, relevez les rênes à Rossinante, ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux chevaliers errants. Que diable est cela ? Pourquoi cet abattement ? Sommes-nous en France, ou bien ici ? Que Satan emporte plutôt autant de Dulcinées qu’il y en a dans le monde, puisque la santé d’un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements et toutes les transformations de la terre !

 

– Tais-toi, Sancho, répondit don Quichotte d’une voix qui n’était pas éteinte ; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasphèmes contre cette dame enchantée, dont la disgrâce et le malheur ne peuvent s’attribuer qu’à ma faute. Oui, c’est de l’envie que me portent les méchants qu’est née sa méchante aventure.

 

– C’est ce que je dis également, reprit Sancho ; de qui l’a vue et la voit, le cœur se fend à bon droit.

 

– Ah ! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l’as vue dans tout l’éclat de sa beauté, puisque l’enchantement ne s’étendit point à troubler ta vue et à te voiler ses charmes ; contre moi seul et contre mes yeux s’est dirigée la force de son venin. Cependant, Sancho, il m’est venu un scrupule ; c’est que tu as mal dépeint sa beauté ; car, si j’ai bonne mémoire, tu as dit qu’elle avait des yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plutôt à ceux d’un poisson qu’à ceux d’une dame. À ce que je crois, ceux de Dulcinée doivent être de vertes émeraudes, bien fendus, avec des arcs-en-ciel qui lui servent de sourcils. Quant à ces perles, ôte-les des yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu, Sancho, prenant les yeux pour les dents.

 

– Cela peut bien être, répondit Sancho, car sa beauté m’avait troublé autant que sa laideur troublait Votre Grâce. Mais recommandons-nous à Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde que nous avons pour séjour, où l’on ne trouve rien qui soit sans mélange de tromperie et de malignité. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus que les autres ; quel moyen prendre, quand Votre Grâce vaincra quelque géant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d’aller se présenter devant les charmes de madame Dulcinée ? Où diable la trouvera ce pauvre géant ou ce malheureux chevalier vaincu ? Il me semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des badauds, le nez en l’air, cherchant madame Dulcinée, qu’ils pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconnaître plus que mon père.

 

– Peut-être, Sancho, répondit don Quichotte, que l’enchantement ne s’étendra pas jusqu’à ôter la connaissance de Dulcinée aux géants et aux chevaliers vaincus qui se présenteront de ma part. Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui enverrai, nous en ferons l’expérience, et nous saurons s’ils la voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre compte de ce qu’ils auront éprouvé à ce sujet.

 

– Je vous assure, seigneur, répliqua Sancho, que je trouve fort bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous parviendrons à connaître ce que nous désirons savoir. Si ce n’est qu’à vous seul qu’elle est cachée, le malheur sera plutôt pour vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcinée ait bonne santé et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c’est le meilleur médecin de ces maladies et de bien d’autres. »

 

Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza ; mais il en fut empêché par la vue d’une charrette qui parut tout à coup à un détour du chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l’office de charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert, sans pavillon de toile ou d’osier. La première figure qui s’offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort elle-même, ayant un visage humain. Tout près d’elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l’autre côté était un empereur, portant, à ce qu’il paraissait, une couronne d’or sur la tête. Aux pieds de la Mort était assis le dieu qu’on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec l’arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un chevalier armé de toutes pièces ; seulement il n’avait ni morion, ni salade, mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là se trouvaient encore d’autres personnages de différents costumes et aspects. Tout cela, se montrant à l’improviste, troubla quelque peu don Quichotte et jeta l’effroi dans le cœur de Sancho. Mais bientôt don Quichotte se réjouit, croyant qu’enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse aventure. Dans cette pensée, et s’animant d’un courage prêt à tout affronter, il alla se camper devant la charrette, et s’écria d’une voix forte et menaçante :

 

« Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char à bancs, qui a plus l’air de la barque à Caron que des chariots dont on fait usage. »

 

Le diable, arrêtant sa voiture, répondit avec douceur :

 

« Seigneur, nous sommes les comédiens de la compagnie d’Angulo le Mauvais.[78] Ce matin, jour de l’octave de la Fête-Dieu, nous avons joué, dans un village qui est derrière cette colline, la divine comédie des Cortès de la Mort[79], et nous devons la jouer ce tantôt dans cet autre village qu’on voit d’ici. Comme c’est tout proche, et pour nous éviter la peine de nous déshabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la représentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur[80], est vêtue en reine, celui-ci en soldat, celui-là en empereur, et moi en démon ; et je suis un des principaux personnages de l’acte sacramentel, car je fais les premiers rôles de cette compagnie. Si Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n’a qu’à parler ; je saurai bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon, rien ne m’échappe et tout m’est connu.

 

– Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je vis ce chariot, j’imaginai que quelque grande aventure venait s’offrir à moi, et je dis à présent qu’il faut toucher de la main les apparences pour parvenir à se détromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre fête, et voyez si je peux vous être bon à quelque chose ; je vous servirai de grand cœur et de bonne volonté, car, depuis l’enfance, je suis très-amateur du masque de théâtre, et, quand j’étais jeune, la comédie était ma passion.[81] »

 

Tandis qu’ils discouraient ainsi, le sort voulut qu’un des acteurs de la compagnie, resté en arrière, arrivât près d’eux. Celui-là était vêtu en fou de cour, avec quantité de grelots, et portant au bout d’un bâton trois vessies de bœuf enflées. Quand ce magot s’approcha de don Quichotte, il se mit à escrimer avec son bâton, à frapper la terre de ses vessies, à sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique épouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte fût capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se sauva à travers la campagne avec plus de légèreté que n’en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le péril où était son maître d’être jeté bas, sauta du grison, et courut à toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don Quichotte, celui-ci était déjà couché par terre, et auprès de lui Rossinante, qui avait entraîné son maître dans sa chute ; fin ordinaire et dernier résultat des vivacités et des hardiesses de Rossinante. Mais à peine Sancho eut-il laissé là sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du côté du village où la fête allait se passer. Sancho regardait la fuite de son âne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux nécessités il fallait d’abord accourir. Mais pourtant, en bon écuyer, en fidèle serviteur, l’amour de son seigneur l’emporta sur celui de son âne ; bien que chaque fois qu’il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c’était pour lui des angoisses de mort, et il aurait préféré que ces coups lui fussent donnés sur la prunelle des yeux plutôt que sur le plus petit poil de la queue de son âne. Dans cette cruelle perplexité, il s’approcha de l’endroit où gisait don Quichotte, beaucoup plus maltraité qu’il ne l’aurait voulu, et, tandis qu’il l’aidait à remonter sur Rossinante :

 

« Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l’âne.

 

– Quel diable ? demanda don Quichotte.

 

– Celui des vessies, reprit Sancho.

 

– Eh bien, je le lui reprendrai, répliqua don Quichotte, allât-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l’enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et, avec les mules qui la traînent, je couvrirai la perte du grison.

 

– Il n’est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, répondit Sancho ; que Votre Grâce calme sa colère. À ce qu’il me paraît, le diable a laissé le grison, et la pauvre bête revient à son gîte. »

 

Sancho disait vrai, car le diable étant tombé avec l’âne, pour imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s’en alla à pied au village, et l’âne revint à son maître.

 

« Il sera bon, toutefois, dit don Quichotte, de châtier l’insolence de ce démon sur quelqu’un des gens de la charrette, fût-ce l’empereur lui-même.

 

– Ôtez-vous cela de l’esprit ! s’écria Sancho, et suivez mon conseil, qui est de ne jamais se prendre de querelle avec les comédiens, car c’est une classe favorisée. J’ai vu tel d’entre eux arrêté pour deux meurtres, et sortir de prison sans dépens. Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaieté ; tout le monde les protège, les aide et les estime, surtout quand ils sont des compagnies royales et titrées[82], car alors, à leurs habits et à leur tournure, on les prendrait pour des princes.

 

– C’est égal, répondit don Quichotte, le diable histrion ne s’en ira pas en se moquant de moi, quand il serait protégé de tout le genre humain. »

 

En parlant ainsi, il tourna bride du côté de la charrette, qui était déjà près d’entrer au village, et il criait en courant :

 

« Arrêtez, arrêtez, troupe joyeuse et bouffonne ; je veux vous apprendre comment il faut traiter les ânes et autres animaux qui servent de montures aux écuyers de chevaliers errants. »

 

Les cris que poussait don Quichotte étaient si forts, que ceux de la charrette les entendirent, et ils jugèrent par les paroles de l’intention de celui qui les prononçait. En un instant, la Mort sauta par terre, puis l’empereur, puis le démon cocher, puis l’ange, sans que la reine restât, non plus que le dieu Cupidon ; ils ramassèrent tous des pierres et se mirent en bataille, prêts à recevoir don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le chevalier, qui les vit rangés en vaillant escadron, les bras levés et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride à Rossinante, et se mit à penser de quelle manière il les attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant qu’il s’arrêtait, Sancho arriva, et le voyant disposé à l’attaque de l’escadron :

 

« Ce serait trop de folie, s’écria-t-il, que d’essayer une telle entreprise. Considérez, mon cher seigneur, que, contre des amandes de rivière, il n’y a point d’armes défensives au monde, à moins de se blottir sous une cloche de bronze. Considérez aussi qu’il y aurait plus de témérité que de valeur à ce qu’un homme seul attaquât une armée qui a la Mort à sa tête, où les empereurs combattent en personne, où prennent part les bons et les mauvais anges. Si cette considération ne suffit pas pour vous faire rester tranquille, qu’il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous ces gens qui sont là, et bien qu’ils paraissent rois, princes et empereurs, il n’y en a pas un qui soit chevalier errant.

 

– À présent, oui, Sancho, s’écria don Quichotte, tu as touché le point qui peut et doit changer ma résolution. Je ne puis ni ne dois tirer l’épée, comme je te l’ai dit maintes fois, contre les gens qui ne soient pas armés chevaliers. C’est toi, Sancho, que l’affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l’outrage fait à ton âne ; d’ici, je t’aiderai par mes encouragements et par des avis salutaires.

 

– Il n’y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne, répondit Sancho. D’ailleurs, ce n’est pas d’un bon chrétien de se venger des outrages, d’autant mieux que je m’arrangerai avec mon âne pour qu’il remette son offense aux mains de ma volonté, laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu’il plaira au ciel de me laisser vivre.

 

– Eh bien, répliqua don Quichotte, puisque telle est ta décision, bon Sancho, avisé Sancho, chrétien Sancho, laissons là ces fantômes, et allons chercher des aventures mieux caractérisées ; car ce pays me semble de taille à nous en fournir beaucoup, et de miraculeuses. »

 

Aussitôt il tourna bride, Sancho alla reprendre son âne, la Mort avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour continuer son voyage, et telle fut l’heureuse issue qu’eut la terrible aventure du char de la Mort. Grâces en soient rendues au salutaire conseil que donna Sancho à son maître, auquel arriva, le lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre aventure non moins intéressante, non moins curieuse que celle-ci.

 

Chapitre XII

 

De l’étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le brave chevalier des Miroirs

 

 

La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son écuyer la passèrent sous de grands arbres touffus, et, d’après le conseil de Sancho, don Quichotte mangea des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper, Sancho dit à son maître :

 

« Hein ! seigneur, que j’aurais été bête si j’avais choisi pour étrennes le butin de votre première aventure, plutôt que les poulains des trois juments ! En vérité, en vérité, mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.

 

– Néanmoins, Sancho, répondit don Quichotte, si tu m’avais laissé faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part de butin, au moins la couronne d’or de l’impératrice et les ailes peintes de Cupidon, que je lui aurais arrachées à rebrousse-poil pour te les mettre dans la main.

 

– Bah ! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des empereurs de comédie n’ont été d’or pur, mais bien de similor ou de fer-blanc.

 

– Cela est vrai, répliqua don Quichotte, car il ne conviendrait pas que les ajustements de la comédie fussent de fine matière ; ils doivent être, comme elle-même, simulés et de simple apparence. Quant à la comédie, je veux, Sancho, que tu la prennes en affection, ainsi que ceux qui représentent les pièces et ceux qui les composent ; car ils servent tous grandement au bien de la république, en nous offrant à chaque pas un miroir où se voient au naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et ce que nous devrions être, que la comédie et les comédiens. Sinon, dis-moi, n’as-tu pas vu jouer quelque pièce où l’on introduit des rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et d’autres personnages divers ? l’un fait le fanfaron, l’autre le trompeur, celui-ci le soldat, celui-là le marchand, cet autre le benêt sensé, cet autre encore l’amoureux benêt ; et quand la comédie finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs redeviennent égaux dans les coulisses.

 

– Oui, j’ai vu cela, répondit Sancho.

 

– Eh bien, reprit don Quichotte, la même chose arrive dans la comédie de ce monde, où les uns font les empereurs, d’autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu’on en peut introduire dans une comédie. Mais quand ils arrivent à la fin de la pièce, c’est-à-dire quand la vie finit, la mort leur ôte à tous les oripeaux qui faisaient leur différence, et tous redeviennent égaux dans la sépulture.

 

– Fameuse comparaison ! s’écria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l’aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des échecs ; tant que le jeu dure, chaque pièce a sa destination particulière ; mais quand il finit, on les mêle, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la sépulture.

 

– Chaque jour, dit don Quichotte, je m’aperçois que tu deviens moins simple, que tu te fais plus avisé, plus spirituel.

 

– Il faut bien, répondit Sancho, qu’en touchant votre esprit il m’en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont naturellement sèches et stériles, quand on les fume et qu’on les cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la conversation de Votre Grâce a été le fumier qui est tombé sur l’aride terrain de mon stérile esprit, et sa culture, le temps qui s’est passé depuis que je vous sers et vous fréquente. Avec cela j’espère porter des fruits qui soient de bénédiction, tels qu’ils ne dégénèrent point et ne s’écartent jamais des sentiers de la bonne éducation qu’a donnée Votre Grâce à mon entendement desséché. »

 

Don Quichotte se mit à rire des expressions prétentieuses de Sancho ; mais il lui parut dire la vérité quant à ses progrès ; car, de temps en temps, Sancho parlait de manière à surprendre son maître ; bien que, chaque fois à peu près qu’il voulait s’exprimer en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa harangue en se précipitant du faîte de sa simplicité dans l’abîme de son ignorance. La chose où il montrait le plus d’élégance et de mémoire, c’était à citer des proverbes, qu’ils vinssent à tort ou à raison, comme on l’a vu et comme on le verra dans le cours de cette histoire.

 

Cet entretien et d’autres encore les occupèrent une grande partie de la nuit. Enfin, Sancho sentit l’envie de laisser tomber les rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et, débâtant le grison, il le laissa librement paître en pleine herbe. Pour Rossinante, il ne lui ôta pas la selle, car c’était l’ordre exprès de son seigneur que, tout le temps qu’ils seraient en campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante ne fût jamais dessellé, suivant l’antique usage respecté des chevaliers errants. Ôter la bride et la pendre à l’arçon de la selle, bien ; mais ôter la selle au cheval, halte-là ! Ainsi fit Sancho, pour lui donner la même liberté qu’au grison, dont l’amitié avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre, qu’à en croire certaine tradition conservée de père en fils, l’auteur de cette véritable histoire consacra plusieurs chapitres à cette amitié ; mais ensuite, pour garder la décence et la dignité qui conviennent à une si héroïque histoire, il les supprima. Cependant, il oublie quelquefois sa résolution, et écrit, par exemple, que, dès que les deux bêtes pouvaient se rejoindre, elles s’empressaient de se gratter l’une l’autre, et, quand elles étaient bien fatiguées et bien satisfaites de ce mutuel service, Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien qu’il en passait de l’autre côté plus d’une demi-aune, et tous deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu’on les laissait ou que la faim ne les talonnait pas. L’auteur, à ce qu’on dit, comparait leur amitié à celle de Nisus avec Euryale, et d’Oreste avec Pylade. S’il en est ainsi, l’auteur aurait fait voir combien fut sincère et solide l’amitié de ces deux pacifiques animaux, tant pour l’admiration générale que, pour la confusion des hommes, qui savent si mal se garder amitié les uns aux autres. C’est pour cela qu’on dit : « Il n’y a point d’ami pour l’ami, les cannes de jonc deviennent des lances[83] » et qu’on a fait ce proverbe : « De l’ami à l’ami, la puce à l’oreille.[84] » Il ne faut pas, d’ailleurs, s’imaginer que l’auteur se soit égaré quelque peu du droit chemin en comparant l’amitié de ces animaux à celle des hommes, car les hommes ont reçu des bêtes bien des avertissements, et en ont appris bien des choses d’importance ; par exemple, ils ont appris des cigognes le clystère, des chiens le vomissement et la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la prévoyance, des éléphants la pudeur, et du cheval la loyauté.[85]

 

Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d’un liége, et don Quichotte s’étendit sous un robuste chêne. Il y avait peu de temps encore qu’il sommeillait, quand il fut éveillé par un bruit qui se fit entendre derrière sa tête. Se levant en sursaut, il se mit à regarder et à écouter d’où venait le bruit. Il aperçut deux hommes à cheval, et entendit que l’un d’eux, se laissant glisser de la selle, dit à l’autre :

 

« Mets pied à terre, ami, et détache la bride aux chevaux ; ce lieu, à ce qu’il me semble, abonde aussi bien en herbes pour eux qu’en solitude et en silence pour mes amoureuses pensées. »

 

Dire ce peu de mots et s’étendre par terre fut l’affaire du même instant ; et, quand l’inconnu se coucha, il fit résonner les armes dont il était couvert. À ce signe manifeste, don Quichotte reconnut que c’était un chevalier errant. S’approchant de Sancho, qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine, il lui fit ouvrir les yeux ; puis il dit à voix basse :

 

« Sancho, mon frère, nous tenons une aventure.

 

– Dieu nous l’envoie bonne ! répondit Sancho ; mais où est, seigneur, Sa Grâce madame l’aventure ?

 

– Où, Sancho ? répliqua don Quichotte ; tourne les yeux et regarde par là ; tu y verras étendu par terre un chevalier errant, qui, à ce que je m’imagine, ne doit pas être trop joyeux, car je l’ai vu se jeter à bas de cheval et se coucher par terre avec quelques marques de chagrin, et, quand il est tombé, j’ai entendu bruire ses armes.

 

– Mais où trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit là une aventure ?

 

– Je ne prétends pas dire, reprit don Quichotte, que ce soit là une aventure complète, mais c’en est le commencement ; car c’est ainsi que commencent les aventures. Mais chut ! écoutons ; il me semble qu’il accorde un luth ou une mandoline, et, à la manière dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se préparer à chanter quelque chose.

 

– En bonne foi, c’est vrai, repartit Sancho, et ce doit être un chevalier amoureux.

 

– Il n’y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit don Quichotte ; mais écoutons-le, et, s’il chante, par le fil de sa voix nous tirerons le peloton de ses pensées, car l’abondance du cœur fait parler la langue.[86] »

 

Sancho voulait répliquer à son maître, mais il en fut empêché par la voix du chevalier du Bocage, qui n’était ni bonne ni mauvaise. Ils prêtèrent tous deux attention et l’entendirent chanter ce Sonnet :

 

« Donnez-moi, madame, une ligne à suivre, tracée suivant votre volonté ; la mienne s’y conformera tellement que jamais elle ne s’en écartera d’un point.

 

« Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi déjà pour trépassé, et si vous voulez que je vous le confie d’une manière inusitée, je ferai en sorte que l’amour lui-même parle pour moi.

 

« Je suis devenu à l’épreuve des contraires, de cire molle et de dur diamant, et aux lois de l’amour mon âme se résigne.

 

« Mol ou dur, je vous offre mon cœur ; taillez ou gravez-y ce qui vous fera plaisir ; je jure de le garder éternellement. »

 

Avec un hélas ! qui semblait arraché du fond de ses entrailles, le chevalier du Bocage termina son chant ; puis, après un court intervalle, il s’écria d’une voix dolente et plaintive :

 

« Ô la plus belle et la plus ingrate des femmes de l’univers ! Comment est-il possible, sérénissime Cassildée de Vandalie, que tu consentes à user et à faire périr en de continuels pèlerinages, en d’âpres et pénibles travaux, ce chevalier ton captif ? N’est-ce pas assez que j’aie fait confesser que tu étais la plus belle du monde à tous les chevaliers de la Navarre, à tous les Léonères, à tous les Tartésiens, à tous les Castillans, et finalement à tous les chevaliers de la Manche ?

 

– Oh ! pour cela non, s’écria don Quichotte, car je suis de la Manche, et jamais je n’ai rien confessé de semblable, et je n’aurais pu ni dû confesser une chose aussi préjudiciable à la beauté de ma dame. Tu le vois, Sancho, ce chevalier divague ; mais écoutons, peut-être se découvrira-t-il davantage ?

 

– Sans aucun doute, répliqua Sancho, car il prend le chemin de se plaindre un mois durant. »

 

Toutefois il n’en fut pas ainsi ; le chevalier du Bocage, ayant entr’ouï qu’on parlait à ses côtés, interrompit ses lamentations, et, se levant debout, dit d’une voix sonore et polie :

 

« Qui est là ? quelles gens y a-t-il ? Est-ce par hasard du nombre des heureux ou du nombre des affligés ?

 

– Des affligés, répondit don Quichotte.

 

– Eh bien ! venez à moi, reprit le chevalier du Bocage, et vous pouvez compter que vous approchez de l’affliction même et de la tristesse en personne. »

 

Don Quichotte, qui s’entendit répondre avec tant de sensibilité et de courtoisie, s’approcha de l’inconnu, et Sancho fit de même. Le chevalier aux lamentations saisit don Quichotte par le bras :

 

« Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il ; car, pour deviner que vous l’êtes, et de ceux qui professent la chevalerie errante, il me suffit de vous avoir trouvé dans cet endroit, où la solitude et le serein vous font compagnie, appartement ordinaire et lit naturel des chevaliers errants. »

 

Don Quichotte répondit :

 

« Je suis chevalier, en effet, de la profession que vous dites, et, quoique les chagrins et les disgrâces aient fixé leur séjour dans mon âme, cependant ils n’en ont pas chassé la compassion que je porte aux malheurs d’autrui. De ce que vous chantiez tout à l’heure, j’ai compris que les vôtres sont amoureux, je veux dire nés de l’amour que vous portez à cette belle ingrate dont le nom vous est échappé dans vos plaintes. »

 

Quand les deux chevaliers discouraient ainsi, ils étaient assis côte à côte sur le dur siège de la terre, en paix et en bonne intelligence, comme si, aux premiers rayons du jour, ils n’eussent pas dû se couper la gorge.

 

« Seigneur chevalier, demanda celui du Bocage à don Quichotte, seriez-vous par bonheur amoureux ?

 

– Par malheur je le suis, répondit don Quichotte, quoique, après tout, les souffrances qui naissent d’une affection bien placée doivent plutôt passer pour des biens que pour des maux.

 

– Telle est la vérité, répliqua le chevalier du Bocage, quand toutefois le dédain ne nous trouble pas l’entendement et la raison, car il peut être poussé au point de ressembler à de la vengeance.

 

– Jamais je ne fus dédaigné par ma dame, répondit don Quichotte.

 

– Non, par ma foi, ajouta Sancho, qui se tenait près de lui, car notre dame est plus douce qu’un mouton et plus tendre que du beurre.

 

– Est-ce là votre écuyer ? demanda le chevalier du Bocage.

 

– Oui, c’est lui, répondit don Quichotte.

 

– Je n’ai jamais vu d’écuyer, répliqua l’inconnu, qui osât parler où parle son seigneur. Du moins, voilà le mien, qui est grand comme père et mère, et duquel on ne saurait prouver qu’il ait desserré les dents où j’avais parlé.

 

– Eh bien, ma foi, s’écria Sancho, moi j’ai parlé, et je parlerai devant un autre aussi… et même plus… Mais laissons cela : c’est pire à remuer. »

 

Alors l’écuyer du Bocage empoigna Sancho par le bras :

 

« Compère, lui dit-il, allons-nous-en tous deux où nous puissions parler tout notre soûl, et laissons ces seigneurs nos maîtres s’en conter l’un à l’autre avec l’histoire de leurs amours. En bonne foi de Dieu, le jour les surprendra qu’ils n’auront pas encore fini.

 

– Très-volontiers, répondit Sancho, et je dirai à Votre Grâce qui je suis, pour que vous voyiez si l’on peut me compter à la douzaine parmi les écuyers parlants. »

 

À ces mots, les deux écuyers s’éloignèrent, et ils eurent ensemble un dialogue aussi plaisant que celui de leurs maîtres fut grave et sérieux.

 

Chapitre XIII

 

Où se poursuit l’aventure du chevalier du Bocage, avec le piquant, suave et nouveau dialogue qu’eurent ensemble les deux écuyers

 

 

S’étant séparés ainsi, d’un côté étaient les chevaliers, de l’autre les écuyers, ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là leurs amours. Mais l’histoire rapporte d’abord la conversation des valets, et passe ensuite à celle des maîtres. Suivant elle, quand les écuyers se furent éloignés un peu, celui du Bocage dit à Sancho :

 

« C’est une rude et pénible vie que nous menons, mon bon seigneur, nous qui sommes écuyers de chevaliers errants. On peut en toute vérité nous appliquer l’une des malédictions dont Dieu frappa nos premiers parents, et dire que nous mangeons le pain à la sueur de nos fronts.[87]

 

– On peut bien dire aussi, ajouta Sancho, que nous le mangeons à la gelée de nos corps ; car qui souffre plus du froid et du chaud que les misérables écuyers de la chevalerie errante ? Encore n’y aurait-il pas grand mal si nous mangions, puisque suivant le proverbe, avec du pain tous les maux sont vains. Mais quelquefois il nous arrive de passer un jour, et même deux, sans rompre le jeûne, si ce n’est avec l’air qui court.

 

– Tout cela pourtant peut se prendre en patience, reprit l’écuyer du Bocage, avec l’espoir du prix qui nous attend ; car si le chevalier errant que l’on sert n’est point par trop ingrat, on se verra bientôt récompensé tout au moins par un aimable gouvernement de quelque île, ou par un comté de bonne mine.

 

– Moi, répliqua Sancho, j’ai déjà dit à mon maître qu’avec le gouvernement d’une île j’étais satisfait, et lui, il est si noble et si libéral, qu’il me l’a promis bien des fois, et à bien des reprises.

 

– Quant à moi, reprit l’écuyer du Bocage, un canonicat payera mes services, et mon maître me l’a déjà délégué.

 

– Holà ! s’écria Sancho, le maître de Votre Grâce est donc chevalier à l’ecclésiastique[88], puisqu’il fait de semblables grâces à ses bons écuyers ? Pour le mien, il est tout bonnement laïque, et pourtant je me rappelle que des gens d’esprit, quoique, à mon avis, mal intentionnés, voulaient lui conseiller de devenir archevêque. Heureusement qu’il ne voulut pas être autre chose qu’empereur, et je tremblais alors qu’il ne lui prît fantaisie de se mettre dans l’Église, me trouvant point en état d’y occuper des bénéfices. Car il faut que vous sachiez une chose, c’est que, bien que je paraisse un homme, je ne suis qu’une bête pour être de l’Église.

 

– Eh bien ! en vérité. Votre Grâce a tort, reprit l’écuyer du Bocage, car les gouvernements insulaires ne sont pas tous de bonne pâte. Il y en a de pauvres, il y en a de mélancoliques, il y en a qui vont, tout de travers, et le mieux bâti, le plus pimpant de tous, traîne une pesante charge d’incommodités et de soucis, que prend sur ses épaules le malheureux auquel il tombe en partage. Il vaudrait mille fois mieux vraiment que nous autres, qui faisons ce maudit métier de servir, nous retournassions chez nous pour y passer le temps à des exercices plus doux, comme qui dirait la chasse ou la pêche ; car enfin, quel écuyer si pauvre y a-t-il au monde qui manque d’un bidet, d’une paire de lévriers et d’une ligne à pêcher pour se divertir dans son village ?

 

– À moi, rien de tout cela ne manque, répondit Sancho. Il est vrai pourtant que je n’ai pas de bidet, mais j’ai un âne qui vaut deux fois mieux que le cheval de mon maître. Que Dieu me donne mauvaise Pâque, fût-ce la plus prochaine, si je changeais mon âne pour son cheval, quand même il me donnerait quatre boisseaux d’orge en retour ! Votre Grâce se moquera si elle veut de la valeur de mon grison : je dis, grison, car c’est le gris qui est la couleur de mon âne. Quant aux lévriers, c’est bien le diable s’ils me manquaient, lorsqu’il y en a de reste au pays, d’autant mieux que la chasse est bien plus agréable quand on la fait avec le bien d’autrui.

 

– Réellement, seigneur écuyer, répondit celui du Bocage, j’ai résolu et décidé de laisser là ces sottes prouesses de ces chevaliers, pour m’en retourner dans mon village et élever mes petits enfants, car j’en ai trois, jolis comme trois perles orientales.

 

– Moi, j’en ai deux, reprit Sancho, qu’on peut bien présenter au pape en personne, notamment une jeune fille que j’élève pour être comtesse, s’il plaît à Dieu, bien qu’en dépit de sa mère.

 

– Et quel âge a cette dame que vous élevez pour être comtesse ? demanda l’écuyer du Bocage.

 

– Quinze ans, à deux de plus ou de moins, répondit Sancho. Mais elle est grande comme une perche, fraîche comme une matinée d’avril, et forte comme un portefaix.

 

– Diable ! ce sont là des qualités, reprit l’écuyer du Bocage, de quoi être non-seulement comtesse, mais encore nymphe du Vert-Bosquet. Ô gueuse, fille de gueuse ! quelle carrure doit avoir la luronne !

 

– Tout beau, interrompit Sancho, quelque peu fâché ; ni elle n’est gueuse, ni sa mère ne le fut, ni aucune des deux le sera, si Dieu le permet, tant que je vivrai. Et parlez, seigneur, un peu plus poliment ; car, pour un homme élevé parmi les chevaliers errants, qui sont la politesse même, vos paroles ne me semblent pas trop bien choisies.

 

– Oh ! que vous ne vous entendez guère en fait de louanges, seigneur écuyer ! s’écria celui du Bocage. Comment donc, ne savez-vous pas que lorsqu’un chevalier donne un bon coup de lance au taureau dans le cirque, ou bien quand une personne fait quelque chose proprement, on a coutume de dire dans le peuple : « Ô fils de gueuse ! comme il s’en est bien tiré[89] ! » Et ces mots, qui semblent une injure, sont un notable éloge. Allez, seigneur, reniez plutôt les fils et les filles qui ne méritent point par leurs œuvres qu’on adresse à leurs parents de semblables louanges.

 

– Oui, pardieu, je les renie, s’il en est ainsi, s’écria Sancho, et, par la même raison, vous pouviez nous jeter, à moi, à mes enfants et à ma femme, toute une gueuserie sur le corps ; car, en vérité, tout ce qu’ils disent et tout ce qu’ils font sont des perfections dignes de tels éloges. Ah ! pour le revoir, je prie Dieu qu’il me tire de péché mortel, et ce sera la même chose s’il me tire de ce périlleux métier d’écuyer errant, où je me suis fourré une seconde fois, alléché par une bourse pleine de cent ducats que j’ai trouvée un beau jour au milieu de la Sierra-Moréna ; et le diable me met toujours devant les yeux, ici, là, de ce côté, de cet autre, un gros sac de doublons, si bien qu’il me semble à chaque pas que je le touche avec la main, que je le prends dans mes bras, que je l’emporte à la maison, que j’achète du bien, que je me fais des rentes, et que je vis comme un prince. Le moment où je pense à cela, voyez-vous, il me semble facile de prendre en patience toutes les peines que je souffre avec mon timbré de maître, qui tient plus, je le sais bien, du fou que du chevalier.

 

– C’est pour cela, répondit l’écuyer du Bocage, qu’on dit que l’envie d’y trop mettre rompt le sac ; et, s’il faut parler de nos maîtres, il n’y a pas de plus grand fou dans le monde que le mien, car il est de ces gens de qui l’on dit : « Les soucis du prochain tuent l’âne ; » en effet, pour rendre la raison à un chevalier qui l’a perdue, il est devenu fou lui-même, et s’est mis à chercher telle chose que, s’il la trouvait, il pourrait bien lui en cuire.

 

– Est-ce que, par hasard, il est amoureux ? demanda Sancho.

 

– Oui, répondit l’écuyer du Bocage, il s’est épris d’une certaine Cassildée de Vandalie, la dame la plus crue et la plus rôtie qui se puisse trouver dans tout l’univers ; mais ce n’est pas seulement du pied de la crudité qu’elle cloche ; bien d’autres supercheries lui grognent dans le ventre, comme on pourra le voir avant peu d’heures[90].

 

– Il n’y a pas de chemin si uni, répliqua Sancho, qu’il n’ait quelque pierre à faire broncher ; si l’on fait cuire des fèves chez les autres, chez moi c’est à pleine marmite ; et la folie, plus que la raison, doit avoir des gens pendus à ses crochets. Mais si ce qu’on dit est vrai, que d’avoir des compagnons dans la peine doit nous soulager, je pourrai m’en consoler avec Votre Grâce, puisque vous servez un maître aussi bête que le mien.

 

– Bête, oui, mais vaillant, répondit l’écuyer du Bocage, et encore plus coquin que bête et que vaillant.

 

– Oh ! ce n’est plus là le mien, s’écria Sancho. Il n’est pas coquin le moins du monde ; au contraire, il a un cœur de pigeon, ne sait faire de mal à personne, mais du bien à tous, et n’a pas la moindre malice. Un enfant lui ferait croire qu’il fait nuit en plein midi. C’est pour cette bonhomie que je l’aime comme la prunelle de mes yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter, quelques sottises qu’il fasse.

 

– Avec tout cela, frère et seigneur, reprit l’écuyer du Bocage, si l’aveugle conduit l’aveugle, tous deux risquent de tomber dans le trou[91]. Il vaut encore mieux battre en retraite sur la pointe du pied et regagner nos gîtes ; car qui cherche les aventures ne les trouve pas toujours bien mûres. »

 

Tout en parlant, Sancho paraissait de temps à autre cracher une certaine espèce de salive un peu sèche et collante. Le charitable écuyer s’en aperçut :

 

« Il me semble, dit-il, qu’à force de jaser, nos langues s’épaississent et nous collent au palais. Mais je porte à l’arçon de ma selle un remède à décoller la langue, qui n’est pas à dédaigner. »

 

Cela dit, il se leva, et revint un instant après, avec une grande outre de vin et un pâté long d’une demi-aune. Et ce n’est pas une exagération ; car il était fait d’un lapin de choux d’une telle grosseur, que Sancho, quand il toucha le pâté, crut qu’il y avait dedans, non pas un chevreau, mais un bouc. Aussi il s’écria :

 

« C’est cela que porte Votre Grâce en voyage, seigneur ?

 

– Eh bien, que pensiez-vous donc ? répondit l’autre ; suis-je, par hasard, quelque écuyer au pain et à l’eau ? Oh ! je porte plus de provisions sur la croupe de mon bidet qu’un général en campagne. »

 

Sancho mangea sans se faire prier davantage. Favorisé par la nuit, il avalait en cachette des morceaux gros comme le poing.

 

« On voit bien, dit-il, que Votre Grâce est un écuyer fidèle et légal, en bonne forme et de bon aloi, généreux et magnifique, comme le prouve ce banquet, qui, s’il n’est pas arrivé par voie d’enchantement, en a du moins tout l’air. Ce n’est pas comme moi, chétif et misérable, qui n’ai dans mon bissac qu’un morceau de fromage, si dur qu’on en pourrait casser la tête à un géant, avec quatre douzaines de caroubles qui lui font compagnie, et autant de noix et de noisettes, grâce à la détresse de mon maître et à l’opinion qu’il s’est faite, et qu’il observe comme article de foi, que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de fruits secs et d’herbes des champs.

 

– Par ma foi, frère, répliqua l’écuyer, je n’ai pas l’estomac fait aux chardons et aux poires sauvages, non plus qu’aux racines des bois. Que nos maîtres aient tant qu’ils voudront des opinions et des lois chevaleresques, et qu’ils mangent ce qui leur conviendra. Quant à moi, je porte des viandes froides pour l’occasion, ainsi que cette outre pendue à l’arçon de la selle. J’ai pour elle tant de dévotion et d’amour, qu’il ne se passe guère de moments que je ne lui donne mille embrassades et mille baisers. »

 

En disant cela, il la mit entre les mains de Sancho, qui, portant le goulot à sa bouche, se mit à regarder les étoiles un bon quart d’heure. Quand il eut fini de boire, il laissa tomber la tête sur une épaule, et jetant un grand soupir :

 

« Oh ! le fils de gueuse, s’écria-t-il, comme il est catholique !

 

– Voyez-vous, reprit l’écuyer du Bocage, dès qu’il eut entendu l’exclamation de Sancho, comme vous avez loué ce vin en l’appelant fils de gueuse !

 

– Aussi je confesse, répondit Sancho, que ce n’est déshonorer personne que de l’appeler fils de gueuse, quand c’est avec l’intention de le louer. Mais dites-moi, seigneur, par le salut que vous aimez le mieux, est-ce que ce vin n’est pas de Ciudad-Réal[92] ?

 

– Fameux gourmet ! s’écria l’écuyer du Bocage ; il ne vient pas d’ailleurs, en vérité, et il a quelques années de vieillesse.

 

– Comment donc ! reprit Sancho ; croyez-vous que la connaissance de votre vin me passe par-dessus la tête ? Eh bien ! sachez, seigneur écuyer, que j’ai un instinct si grand et si naturel pour connaître les vins, qu’il me suffit d’en sentir un du nez pour dire son pays, sa naissance, son âge, son goût, toutes ses circonstances et dépendances. Mais il ne faut point s’étonner de cela, car j’ai eu dans ma race, du côté de mon père, les deux plus fameux gourmets qu’en bien des années la Manche ait connus ; et, pour preuve, il leur arriva ce que je vais vous conter. Un jour, on fit goûter du vin d’une cuve, en leur demandant leur avis sur l’état et les bonnes ou mauvaises qualités de ce vin. L’un le goûta du bout de la langue, l’autre ne fit que le flairer du bout du nez. Le premier dit que ce vin sentait le fer, et le second qu’il sentait davantage le cuir de chèvre. Le maître assura que la cuve était propre, et que son vin n’avait reçu aucun mélange qui pût lui donner l’odeur de cuir ou de fer. Cependant les deux fameux gourmets persistèrent dans leur déclaration. Le temps marcha, le vin se vendit, et, quand on nettoya la cuve, on y trouva une petite clef pendue à une courroie de maroquin. Maintenant, voyez si celui qui descend d’une telle race peut donner son avis en semblable matière[93].

 

– C’est pour cela que je dis, reprit l’écuyer du Bocage, que nous cessions d’aller à la quête des aventures, et que nous ne cherchions pas des tourtes quand nous avons une miche de pain. Croyez-moi, retournons à nos chaumières, où Dieu saura bien nous trouver s’il lui plaît.

 

– Non, répondit Sancho, jusqu’à ce que mon maître arrive à Saragosse, je le servirai ; une fois là, nous saurons quel parti prendre. »

 

Finalement, tant parlèrent et tant burent les deux bons écuyers, que le sommeil eut besoin de leur attacher la langue et de leur étancher la soif ; car, pour l’ôter entièrement, ce n’eût pas été possible. Ainsi donc, tenant tous deux amoureusement embrassée l’outre à peu près vide, et les morceaux encore à demi mâchés dans la bouche, ils restèrent endormis sur la place, où nous les laisserons, pour conter maintenant ce qui se passa entre le chevalier du Bocage et celui de la Triste-Figure.

 

Chapitre XIV

 

Où se poursuit l’aventure du chevalier du Bocage

 

 

Parmi bien des propos qu’échangèrent don Quichotte et le chevalier de la Forêt, l’histoire raconte que celui-ci dit à don Quichotte :

 

« Finalement, seigneur chevalier, je veux vous apprendre que ma destinée, ou mon choix pour mieux dire, m’a enflammé d’amour pour la sans pareille Cassildée de Vandalie[94] ; je l’appelle sans pareille, parce qu’elle n’en a point, ni pour la grandeur de la taille ni pour la perfection de la beauté. Eh bien, cette Cassildée, dont je vous fais l’éloge, a payé mes honnêtes pensées et mes courtois désirs en m’exposant, comme la marâtre d’Hercule, à une foule de périls, me promettant, à la fin de chacun d’eux, qu’à la fin de l’autre arriverait le terme de mes espérances. Mais ainsi mes travaux ont été si bien s’enchaînant l’un à l’autre, qu’ils sont devenus innombrables, et je ne sais quand viendra le dernier pour donner ouverture à l’accomplissement de mes chastes désirs. Une fois, elle m’a commandé de combattre en champ clos la fameuse géante de Séville, appelée la Giralda, qui est vaillante et forte en proportion de ce qu’elle est de bronze, et qui, sans bouger de place, est la plus changeante et la plus volage des femmes du monde[95]. J’arrivai, je vis et je vainquis, et je l’obligeai à se tenir immobile (car, en plus d’une semaine, il ne souffla d’autre vent que celui du nord). Une autre fois, elle m’ordonna d’aller prendre et peser les antiques pierres des formidables taureaux de Guisando[96], entreprise plus faite pour un portefaix que pour un chevalier. Une autre fois encore, elle me commanda de me précipiter dans la caverne de Cabra, péril inouï, épouvantable ! et de lui rapporter une relation détaillée de ce que renferme cet obscur et profond abîme[97]. J’arrêtai le mouvement de la Giralda, je pesai les taureaux de Guisando, je me précipitai dans la caverne, et je mis au jour tout ce que cachait son obscurité ; et pourtant mes espérances n’en furent pas moins mortes, ses exigences et ses dédains pas moins vivants. À la fin, elle m’a dernièrement ordonné de parcourir toutes les provinces d’Espagne, pour faire confesser à tous les chevaliers errants qui vaguent par ce royaume qu’elle est la plus belle de toutes les belles qui vivent actuellement, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux chevalier du monde. Dans cette entreprise, j’ai couru déjà la moitié de l’Espagne, et j’y ai vaincu bon nombre de chevaliers qui avaient osé me contredire ; mais l’exploit dont je m’enorgueillis par-dessus tout, c’est d’avoir vaincu en combat singulier ce fameux chevalier don Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait avouer que ma Cassildée de Vandalie est plus belle que sa Dulcinée du Toboso. Par cette seule victoire, je compte avoir vaincu tous les chevaliers du monde, car ce don Quichotte, dont je parle, les a vaincus tous, et, puisqu’à mon tour je l’ai vaincu, sa gloire, sa renommée, son honneur ont passé en ma possession, comme a dit le poëte : « Le vainqueur acquiert d’autant plus de gloire que le vaincu a plus de célébrité.[98] » Ainsi donc, c’est pour mon propre compte, et comme m’appartenant, que courent de bouche en bouche les innombrables exploits du susdit don Quichotte. »

 

Don Quichotte resta stupéfait d’entendre ainsi parler le chevalier du Bocage, et fut mille fois sur le point de lui donner le démenti de ses paroles. Il eut même un tu en as menti sur le bout de la langue ; mais il se contint du mieux qu’il put, afin de lui faire confesser son mensonge de sa propre bouche. Il lui dit donc avec beaucoup de calme :

 

« Que Votre Grâce, seigneur chevalier, ait vaincu la plupart des chevaliers errants d’Espagne, et même du monde entier, à cela je n’ai rien à dire ; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la Manche, c’est là ce que je mets en doute. Il pourrait se faire que ce fût un autre qui lui ressemblât, bien que cependant peu de gens lui ressemblent.

 

– Comment, non ! répliqua le chevalier du Bocage ; par le ciel qui nous couvre ! j’ai combattu contre don Quichotte, je l’ai vaincu, je l’ai fait rendre à merci. C’est un homme haut de taille, sec de visage, long de membres, ayant le teint jaune, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et un peu courbe, les moustaches grandes, noires et tombantes. Il fait la guerre sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan qui s’appelle Sancho Panza. Il presse les flancs et dirige le frein d’un fameux coursier nommé Rossinante, et finalement il a pour dame une certaine Dulcinée du Toboso, appelée dans le temps Aldonza Lorenzo, tout comme la mienne, que j’appelle Cassildée de Vandalie, parce qu’elle a nom Cassilda et qu’elle est Andalouse. Maintenant, si tous ces indices ne suffisent pas pour donner crédit à ma véracité, voici mon épée qui saura bien me rendre justice de l’incrédulité même.

 

– Calmez-vous, seigneur chevalier, reprit don Quichotte, et écoutez ce que je veux vous dire. Il faut que vous sachiez que ce don Quichotte est le meilleur ami que j’aie au monde, tellement que je puis dire qu’il m’est aussi cher que moi-même. Par le signalement que vous m’avez donné de lui, si ponctuel et si véritable, je suis forcé de croire que c’est lui-même que vous avez vaincu. D’un autre côté, je vois avec les yeux et je touche avec les mains qu’il est impossible que ce soit lui ; à moins toutefois que, comme il a beaucoup d’ennemis parmi les enchanteurs, un notamment qui le persécute d’ordinaire, quelqu’un d’eux n’ait pris sa figure pour se laisser vaincre, pour lui enlever la renommée que ses hautes prouesses de chevalerie lui ont acquise sur toute la face de la terre. Pour preuve encore de cela, je veux vous apprendre que ces maudits enchanteurs, ses ennemis, ont transformé, il n’y a pas deux jours, la figure et la personne de la charmante Dulcinée du Toboso en une vile et sale paysanne. Ils auront, de la même manière, transformé don Quichotte. Mais si tout cela ne suffit pas pour vous convaincre de la vérité de ce que je vous dis, voici don Quichotte lui-même, qui la soutiendra les armes à la main, à pied ou à cheval, ou de toute autre manière qui vous conviendra. »

 

À ces mots, il se leva tout debout, et, saisissant la garde de son épée, il attendit quelle résolution prendrait le chevalier du Bocage.

 

Celui-ci répondit d’une voix également tranquille :

 

« Le bon payeur ne regrette point ses gages ; celui qui, une première fois, seigneur don Quichotte, a pu vous vaincre transformé, peut bien avoir l’espérance de vous vaincre sous votre forme véritable. Mais comme il n’est pas convenable que les chevaliers accomplissent leurs faits d’armes en cachette et dans la nuit, ainsi que des brigands ou des souteneurs de mauvais lieux, attendons le jour pour que le soleil éclaire nos œuvres. La condition de notre bataille sera que le vaincu reste à la merci du vainqueur, pour que celui-ci fasse de l’autre tout ce qui lui plaira, pourvu toutefois qu’il soit décemment permis à un chevalier de s’y soumettre.

 

– Je suis plus que satisfait, répondit don Quichotte, de cette condition et de cet arrangement. »

 

Cela dit, ils allèrent chercher leurs écuyers, qu’ils trouvèrent dormant et ronflant, dans la même posture que celle qu’ils avaient quand le sommeil les surprit. Ils les éveillèrent, et leur commandèrent de tenir leurs chevaux prêts, parce qu’au lever du soleil ils devaient se livrer ensemble un combat singulier, sanglant et formidable.

 

À ces nouvelles, Sancho frissonna de surprise et de peur, tremblant pour le salut de son maître, à cause des actions de bravoure qu’il avait entendu conter du sien par l’écuyer du Bocage. Cependant, et sans mot dire, les deux écuyers s’en allèrent chercher leur troupeau de bêtes, car les trois chevaux et l’âne, après s’être flairés, paissaient tous ensemble.

 

Chemin faisant, l’écuyer du Bocage dit à Sancho :

 

« Il faut que vous sachiez, frère, que les braves de l’Andalousie ont pour coutume, quand ils sont parrains dans quelque duel, de ne pas rester les bras croisés tandis que les filleuls combattent[99]. Je dis cela pour que vous soyez averti que, tandis que nos maîtres ferrailleront, nous aurons, nous autres, à jouer aussi du couteau.

 

– Cette coutume, seigneur écuyer, répondit Sancho, peut bien avoir cours parmi les bravaches dont vous parlez ; mais parmi les écuyers des chevaliers errants, pas le moins du monde ; au moins je n’ai jamais ouï citer à mon maître une semblable coutume, lui qui sait par cœur tous les règlements de la chevalerie errante. D’ailleurs, je veux bien que ce soit une règle expresse de faire battre les écuyers tandis que leurs seigneurs se battent ; moi, je ne veux pas la suivre ; j’aime mieux payer l’amende imposée aux écuyers pacifiques ; elle ne passera pas, j’en suis sûr, deux livres de cire[100], et je préfère payer les cierges, car je sais qu’ils me coûteront moins que la charpie qu’il faudrait acheter pour me panser la tête, que je tiens déjà pour cassée et fendue en deux. Il y a plus, c’est que je suis dans l’impossibilité de me battre, n’ayant pas d’épée, et de ma vie je n’en ai porté.

 

– À cela, je sais un bon remède, répliqua l’écuyer du Bocage ; j’ai là deux sacs de toile de la même grandeur ; vous prendrez l’un, moi l’autre, et nous nous battrons à coups de sacs, avec des armes égales.

 

– De cette façon-là, s’écria Sancho, à la bonne heure, car un tel combat nous servira plutôt à nous épousseter qu’à nous faire du mal.

 

– Oh ! ce n’est pas ainsi que je l’entends, repartit l’autre ; nous allons mettre dans chacun des sacs, pour que le vent ne les emporte pas, une demi-douzaine de jolis cailloux, bien ronds, bien polis, qui pèseront autant les uns que les autres. Ensuite nous pourrons nous étriller à coups de sacs tout à l’aise, sans nous écorcher seulement la peau.

 

– Voyez un peu, mort de ma vie ! s’écria Sancho, quelle ouate de coton et quelles martes ciboulines il vous met dans les sacs, pour nous empêcher de nous moudre le crâne et de nous mettre les os en poussière ! Eh bien ! quand on les remplirait de cocons de soie, sachez, mon bon seigneur, que je ne me battrais pas. Laissons battre nos maîtres, et qu’ils s’en tirent comme ils pourront ; mais nous, buvons, mangeons et vivons, car le temps prend bien assez soin de nous ôter nos vies, sans que nous cherchions des excitants pour qu’elles finissent avant leur terme et qu’elles tombent avant d’être mûres.

 

– Avec tout cela, reprit l’écuyer du Bocage, nous nous battrons bien au moins une demi-heure.

 

– Pour cela non, répondit Sancho ; je ne serai pas si peu courtois et si peu reconnaissant qu’avec un homme qui m’a fait boire et manger j’engage jamais aucune querelle, si minime qu’elle soit. D’autant plus que, n’ayant ni colère ni ressentiment, qui diable va s’aviser de se battre à froid ?

 

– Oh ! pour cela, reprit l’écuyer du Bocage, je vous fournirai un remède suffisant. Avant que nous commencions la bataille, je m’approcherai tout doucement de Votre Grâce, et je vous donnerai trois ou quatre soufflets qui vous jetteront par terre à mes pieds ; avec cela j’éveillerai bien votre colère, fût-elle plus endormie qu’une marmotte.

 

– Contre cette botte je sais une parade, répondit Sancho, et qui la vaut bien. Je couperai, moi, une bonne gaule, et, avant que Votre Grâce vienne m’éveiller la colère, je ferai si bien dormir la sienne à coups de bâton, qu’elle ne s’éveillera plus, si ce n’est dans l’autre monde, où l’on sait fort bien que je ne suis pas homme à me laisser manier le visage par personne. Que chacun prenne garde à ce qu’il fait ; le plus sage serait que chacun laissât dormir sa colère, car personne ne connaît l’âme de personne, et tel va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit les querelles, et si un chat qu’on enferme et qu’on excite se change en lion, moi qui suis homme, Dieu sait en quoi je pourrais me changer. Ainsi donc, seigneur écuyer, j’intime à Votre Grâce que dès à présent elle est responsable de tout le mal qui pourrait résulter de notre bataille.

 

– C’est fort bien, répliqua l’écuyer du Bocage ; Dieu ramènera le jour, et nous y verrons clair. »

 

En ce moment commençaient à gazouiller dans les arbres mille espèces de brillants oiseaux, qui semblaient, par leurs chants joyeux et variés, souhaiter la bienvenue à la fraîche aurore, dont le charmant visage se montrait peu à peu sur les balcons de l’orient. Elle secouait de ses cheveux dorés un nombre infini de perles liquides, et les plantes baignées de cette suave liqueur paraissaient elles-mêmes jeter et répandre des gouttes de diamant. À sa venue, les saules distillaient une manne savoureuse, les fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois se réjouir, et les prairies étaler leur tapis de verdure.

 

Mais à peine la clarté du jour eut-elle permis d’apercevoir et de discerner les objets, que la première chose qui s’offrit aux regards de Sancho fut le nez de l’écuyer du Bocage, si grand, si énorme, qu’il lui faisait ombre sur tout le corps. On raconte, en effet, que ce nez était d’une grandeur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de verrues, d’une couleur violacée comme des mûres, et descendant deux doigts plus bas que la bouche. Cette longueur de nez, cette couleur, ces verrues et cette bosse lui faisaient un visage si horriblement laid, que Sancho commença à trembler des pieds et des mains comme un enfant qui tombe d’épilepsie, et résolut dans son cœur de se laisser plutôt donner deux cents soufflets que de laisser éveiller sa colère pour se battre avec ce vampire.

 

Don Quichotte aussi regarda son adversaire ; mais celui-ci avait déjà mis sa salade et baissé sa visière, de façon qu’il ne put voir son visage ; seulement il remarqua que c’était un homme bien membré, et non de très-haute taille. L’inconnu portait sur ses armes une courte tunique d’une étoffe qui semblait faite de fils d’or, toute parsemée de brillants miroirs en forme de petites lunes, et ce riche costume lui donnait une élégance toute particulière. Sur le cimier de son casque voltigeaient une grande quantité de plumes vertes, jaunes et blanches, et sa lance, qu’il avait appuyée contre un arbre, était très-haute, très-grosse, et terminée par une pointe d’acier d’un palme de long. Don Quichotte remarqua tous ces détails, et en tira la conséquence que l’inconnu devait être un chevalier de grande force.

 

Cependant il ne fut pas glacé de crainte comme Sancho Panza ; au contraire, il dit d’un ton dégagé au chevalier des Miroirs :

 

« Si le grand désir d’en venir aux mains, seigneur chevalier, n’altère pas votre courtoisie, je vous prie en son nom de lever un peu votre visière, pour que je voie si la beauté de votre visage répond à l’élégance de votre ajustement.

 

– Vainqueur ou vaincu, seigneur chevalier, répondit celui des Miroirs, vous aurez du temps de reste pour voir ma figure ; et si je refuse maintenant de satisfaire à votre désir, c’est parce qu’il me semble que je fais une notable injure à la belle Cassildée de Vandalie en tardant, seulement le temps de lever ma visière, à vous faire confesser ce que vous savez bien.

 

– Mais du moins, reprit don Quichotte, pendant que nous montons à cheval, vous pouvez bien me dire si je suis ce même don Quichotte que vous prétendez avoir vaincu.

 

– À cela nous vous répondons[101], reprit le chevalier des Miroirs, que vous lui ressemblez comme un œuf ressemble à un autre ; mais, puisque vous assurez que des enchanteurs vous persécutent, je n’oserais affirmer si vous êtes ou non le même en son contenu.

 

– Cela me suffit, à moi, répondit don Quichotte, pour que je croie à l’erreur où vous êtes ; mais pour vous en tirer entièrement, qu’on amène nos chevaux. En moins de temps que vous n’en auriez mis à lever votre visière (si Dieu, ma dame et mon bras me sont favorables), je verrai votre visage, et vous verrez que je ne suis pas le don Quichotte que vous pensez avoir vaincu. »

 

Coupant ainsi brusquement l’entretien, ils montèrent à cheval, et don Quichotte fit tourner bride à Rossinante afin de prendre le champ nécessaire pour revenir à la rencontre de son ennemi, qui faisait la même chose. Mais don Quichotte ne s’était pas éloigné de vingt pas, qu’il s’entendit appeler par le chevalier des Miroirs, et chacun ayant fait la moitié du chemin, celui-ci dit à l’autre :

 

« Rappelez-vous, seigneur chevalier, que la condition de notre bataille est que le vaincu, comme je vous l’ai déjà dit, reste à la discrétion du vainqueur.

 

– Je le sais déjà, répondit don Quichotte, pourvu qu’il ne soit rien ordonné ni imposé au vaincu qui sorte des limites de la chevalerie.

 

– C’est entendu », reprit le chevalier des Miroirs.

 

En ce moment, l’écuyer avec son nez étrange s’offrit aux regards de don Quichotte, qui ne fut pas moins interdit de le voir que Sancho, tellement qu’il le prit pour quelque monstre, ou pour un homme nouveau, de ceux qui ne sont pas d’usage en ce monde. Sancho, qui vit partir son maître pour prendre champ, ne voulut pas rester seul avec le monstre au grand nez, dans la crainte que, d’une seule pichenette de cette trompe, leur bataille ne fût finie, et que, du coup ou de la peur, il ne restât couché par terre. Il courut donc derrière son maître, pendu à une étrivière de Rossinante, et, quand il lui sembla que don Quichotte allait tourner bride :

 

« Je supplie Votre Grâce, mon cher seigneur, lui dit-il, de vouloir bien, avant de retourner à l’attaque, m’aider à monter sur ce liège, d’où je pourrai voir plus à mon aise que par terre la gaillarde rencontre que vous allez faire avec ce chevalier.

 

– Il me semble plutôt, Sancho, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger la course des taureaux.

 

– S’il faut dire la vérité, répondit Sancho, les effroyables narines de cet écuyer me tiennent en émoi, et je n’ose pas rester à côté de lui.

 

– Elles sont telles en effet, reprit don Quichotte, que, si je n’étais qui je suis, elles me feraient aussi trembler. Ainsi, je viens, je vais t’aider à monter où tu veux. »

 

Pendant que don Quichotte s’arrêtait pour faire grimper Sancho sur le liége, le chevalier des Miroirs avait pris tout le champ nécessaire, et, croyant que don Quichotte en aurait fait de même, sans attendre son de trompette ni autre signal d’attaque[102], il avait fait tourner bride à son cheval, lequel n’était ni plus léger ni de meilleure mine que Rossinante ; puis, à toute sa course, qui n’était qu’un petit trot, il revenait à la rencontre de son ennemi. Mais, le voyant occupé à faire monter Sancho sur l’arbre, il retint la bride, et s’arrêta au milieu de la carrière, chose dont son cheval lui fut très-reconnaissant, car il ne pouvait déjà plus remuer.

 

Don Quichotte, qui crut que son adversaire fondait comme un foudre sur lui, enfonça vigoureusement les éperons dans les flancs efflanqués de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte que, si l’on croit l’histoire, ce fut la seule fois où l’on put reconnaître qu’il avait quelque peu galopé, car jusque-là ses plus brillantes courses n’avaient été que de simples trots[103]. Avec cette furie inaccoutumée, don Quichotte s’élança sur le chevalier des Miroirs, qui enfonçait les éperons dans le ventre de son cheval jusqu’aux talons, sans pouvoir le faire avancer d’un doigt de l’endroit où il s’était comme ancré au milieu de sa course. Ce fut dans cette favorable conjoncture que don Quichotte surprit son adversaire, lequel, empêtré de son cheval et embarrassé de sa lance, ne put jamais venir à bout de la mettre seulement en arrêt. Don Quichotte, qui ne regardait pas de si près à ces inconvénients, vint en toute sûreté, et sans aucun risque, heurter le chevalier des Miroirs, et ce fut avec tant de vigueur, qu’il le fit, bien malgré lui, rouler à terre par-dessus la croupe de son cheval. La chute fut si lourde, que l’inconnu, ne remuant plus ni bras ni jambe, parut avoir été tué sur le coup.

 

À peine Sancho le vit-il en bas, qu’il se laissa glisser de son arbre, et vint rejoindre son maître. Celui-ci, ayant mis pied à terre, s’était jeté sur le chevalier des Miroirs, et, lui détachant les courroies de l’armet pour voir s’il était mort, et pour lui donner de l’air, si par hasard il était encore vivant, il aperçut… qui pourra dire ce qu’il aperçut, sans frapper d’étonnement, d’admiration et de stupeur ceux qui l’entendront ? Il vit, dit l’histoire, il vit le visage même, la figure, l’aspect, la physionomie, l’effigie et la perspective du bachelier Samson Carrasco. À cette vue, il appela Sancho de toutes ses forces :

 

« Accours, Sancho, s’écria-t-il, viens voir ce que tu verras sans y croire. Dépêche-toi, mon enfant, et regarde ce que peut la magie, ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs. »

 

Sancho s’approcha, et, quand il vit la figure du bachelier Carrasco, il commença à faire mille signes de croix et à réciter autant d’oraisons. Cependant le chevalier renversé ne donnait aucun signe de vie, et Sancho dit à don Quichotte :

 

« Je suis d’avis, mon bon seigneur, que, sans plus de façon, vous fourriez votre épée dans la bouche à celui-là qui ressemble au bachelier Samson Carrasco ; peut-être tuerez-vous en lui quelqu’un de vos ennemis les enchanteurs.

 

– Tu as, pardieu, raison, dit don Quichotte ; car, en fait d’ennemis, le moins c’est le meilleur. »

 

Il tirait déjà son épée pour mettre à exécution le conseil de Sancho, quand arriva tout à coup l’écuyer du chevalier des Miroirs, n’ayant plus le nez qui le rendait si laid :

 

« Ah ! prenez garde, seigneur don Quichotte, disait-il à grands cris, prenez garde à ce que vous allez faire. Cet homme étendu à vos pieds, c’est le bachelier Samson Carrasco, votre ami, et moi je suis son écuyer. »

 

Sancho, le voyant sans sa première laideur :

 

« Et le nez ? lui dit-il.

 

– Il est là, dans ma poche » répondit l’autre.

 

Et, mettant la main dans sa poche de droite, il en tira un nez postiche en carton vernissé, fabriqué comme on l’a dépeint tout à l’heure. Mais Sancho regardait l’homme de tous ses yeux, et, jetant un cri de surprise :

 

« Jésus Maria ! s’écria-t-il, n’est-ce pas là Tomé Cécial, mon voisin et mon compère ?

 

– Comment, si je le suis ! répondit l’écuyer sans nez ; oui, Sancho Panza, je suis Tomé Cécial, votre ami, votre compère ; et je vous dirai tout à l’heure les tours et les détours qui m’ont conduit ici ; mais, en attendant, priez et suppliez le seigneur votre maître qu’il ne touche, ni ne frappe, ni ne blesse, ni ne tue le chevalier des Miroirs, qu’il tient sous ses pieds ; car c’est, sans nul doute, l’audacieux et imprudent bachelier Samson Carrasco, notre compatriote. »

 

En ce moment le chevalier des Miroirs revint à lui, et don Quichotte, s’apercevant qu’il remuait, lui mit la pointe de l’épée entre les deux yeux, et lui dit :

 

« Vous êtes mort, chevalier, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcinée du Toboso l’emporte en beauté sur votre Cassildée de Vandalie. En outre, il faut que vous promettiez, si de cette bataille et de cette chute vous restez vivant, d’aller à la ville du Toboso, et de vous présenter de ma part en sa présence, pour qu’elle fasse de vous ce qu’ordonnera sa volonté. Si elle vous laisse en possession de la vôtre, vous serez tenu de venir me retrouver (et la trace de mes exploits vous servira de guide pour vous amener où je serai), afin de me dire ce qui se sera passé entre elle et vous ; conditions qui, suivant celles que nous avons faites avant notre combat, ne sortent point des limites de la chevalerie errante.

 

– Je confesse, répondit le chevalier abattu, que le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso vaut mieux que la barbe mal peignée, quoique propre, de Cassildée. Je promets d’aller en sa présence et de revenir en la vôtre, pour vous rendre un compte fidèle et complet de ce que vous demandez.

 

– Il faut encore confesser et croire, ajouta don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu ne fut pas et ne put être don Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressemblait ; tout comme je confesse et crois que vous, qui ressemblez au bachelier Samson Carrasco, ne l’êtes pas cependant, mais un autre qui lui ressemble, et que mes ennemis me l’ont présenté sous la figure du bachelier pour calmer la fougue de ma colère, et me faire user avec douceur de la gloire du triomphe.

 

– Tout cela, répondit le chevalier éreinté, je le confesse, je le juge et le sens, comme vous le croyez, jugez et sentez. Mais laissez-moi relever, je vous prie, si la douleur de ma chute le permet, car elle m’a mis en bien mauvais état. »

 

Don Quichotte l’aida à se relever, assisté de son écuyer Tomé Cécial, duquel Sancho n’ôtait pas les yeux, tout en faisant des questions dont les réponses prouvaient bien que c’était véritablement le Tomé Cécial qu’il se disait être. Mais l’impression qu’avait produite dans la pensée de Sancho l’assurance donnée par son maître que les enchanteurs avaient changé la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier Carrasco l’empêchait d’ajouter foi à la vérité qu’il avait sous les yeux.

 

Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, tandis que le chevalier des Miroirs et son écuyer, confus et rompus, s’éloignaient de don Quichotte et de Sancho, dans l’intention de chercher quelque village où l’on pût graisser et remettre les côtes au blessé. Quant à don Quichotte et à Sancho, ils reprirent leur chemin dans la direction de Saragosse, où l’histoire les laisse pour faire connaître qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer au nez effroyable.[104]

 

Chapitre XV

 

Où l’on raconte et l’on explique qui étaient le chevalier des Miroirs et son écuyer

 

 

Don Quichotte s’en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux d’avoir remporté la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu’il s’imaginait être celui des Miroirs, duquel il espérait savoir bientôt, sur sa parole de chevalier, si l’enchantement de sa dame continuait encore, puisque force était que le vaincu, sous peine de ne pas être chevalier, revînt lui rendre compte de ce qui lui arriverait avec elle. Mais autre chose pensait don Quichotte, autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment, celui-ci n’eût, comme on l’a dit, d’autre pensée que de chercher où se faire couvrir d’emplâtres. Or l’histoire dit que lorsque le bachelier Samson Carrasco conseilla à don Quichotte de reprendre ses expéditions un moment abandonnées, ce fut après avoir tenu conseil avec le curé et le barbier sur le moyen qu’il fallait prendre pour obliger don Quichotte à rester dans sa maison tranquillement et patiemment, sans s’inquiéter davantage d’aller en quête de ses malencontreuses aventures. Le résultat de cette délibération fut, d’après le vote unanime, et sur la proposition particulière de Carrasco, qu’on laisserait partir don Quichotte, puisqu’il semblait impossible de le retenir ; que Samson irait le rencontrer en chemin, comme chevalier errant ; qu’il engagerait une bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point ; qu’il le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, après être formellement convenu que le vaincu demeurerait à la merci du vainqueur ; qu’enfin don Quichotte une fois vaincu, le bachelier chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa maison, avec défense d’en sortir avant deux années entières, ou jusqu’à ce qu’il lui commandât autre chose. Il était clair que don Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie ; alors il devenait possible que, pendant la durée de sa réclusion, il oubliât ses vaines pensées, ou qu’on eût le temps de trouver quelque remède à sa folie.

 

Carrasco se chargea du rôle, et, pour lui servir d’écuyer, s’offrit Tomé Cécial, compère et voisin de Sancho Panza, homme jovial et d’esprit éveillé. Samson s’arma comme on l’a rapporté plus haut, et Tomé Cécial arrangea sur son nez naturel le nez postiche en carton qu’on a dépeint, afin de n’être pas reconnu de son compère quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils suivirent la même route que don Quichotte, et peu s’en fallut qu’ils n’arrivassent assez à temps pour se trouver à l’aventure du char de la Mort. À la fin ils trouvèrent leurs deux hommes dans le bois où leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire ; et, si ce n’eût été grâce à la cervelle dérangée de don Quichotte, qui s’imagina que le bachelier n’était pas le bachelier, le seigneur bachelier demeurait à tout jamais hors d’état de recevoir des licences, pour n’avoir pas même trouvé de nid là où il croyait prendre des oiseaux.

 

Tomé Cécial, qui vit le mauvais succès de leur bonne envie et le pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier :

 

« Assurément, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous méritons. C’est avec facilité qu’on imagine et qu’on commence une entreprise, mais la plupart du temps il n’est pas si aisé d’en sortir. Don Quichotte était fou, nous sensés ; pourtant il s’en va riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons maintenant une chose, s’il vous plaît ; quel est le plus fou, de celui qui l’est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l’est par sa volonté ?

 

– La différence qu’il y a entre ces deux fous, répondit Samson, c’est que celui qui l’est par force le sera toujours, tandis que celui qui l’est volontairement cessera de l’être quand il lui plaira.

 

– À ce train-là, reprit Tomé Cécial, j’ai été fou par ma volonté quand j’ai voulu me faire écuyer de Votre Grâce, et maintenant, par la même volonté, je veux cesser de l’être, et retourner à ma maison.

 

– Cela vous regarde, répondit Carrasco ; mais penser que je retourne à la mienne avant d’avoir moulu don Quichotte à coups de bâton, c’est penser qu’il fait jour à minuit ; et ce n’est plus maintenant le désir de lui rendre la raison qui me le fera chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes côtes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours. »

 

En devisant ainsi, les deux compagnons arrivèrent à un village, où ce fut grand bonheur de trouver un algébriste[105] pour panser l’infortuné Samson. Tomé Cécial le quitta et retourna chez lui ; mais le bachelier resta pour préparer sa vengeance, et l’histoire, qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec don Quichotte.

 

Chapitre XVI

 

De ce qui arriva à don Quichotte avec un discret gentilhomme de la Manche

 

 

Dans cette joie, ce ravissement et cet orgueil qu’on vient de dire, don Quichotte poursuivait sa route, s’imaginant, à l’occasion de sa victoire passée, qu’il était le plus vaillant chevalier que possédât le monde en cet âge. Il tenait pour achevées et menées à bonne fin autant d’aventures qu’il pourrait dorénavant lui en arriver ; il ne faisait plus aucun cas des enchantements et des enchanteurs ; il ne se souvenait plus des innombrables coups de bâton qu’il avait reçus dans le cours de ses expéditions chevaleresques, ni de la pluie de pierres qui lui cassa la moitié des dents, ni de l’ingratitude des galériens, ni de l’insolence et de la volée de gourdins des muletiers yangois. Finalement, il se disait tout bas que, s’il trouvait quelque moyen, quelque invention pour désenchanter sa dame Dulcinée, il n’envierait pas le plus grand bonheur dont jouit ou put jouir le plus heureux chevalier errant des siècles passés. Il marchait tout absorbé dans ces rêves agréables, lorsque Sancho lui dit :

 

« N’est-il pas drôle, seigneur, que j’aie encore devant les yeux cet effroyable nez, ce nez démesuré de mon compère Tomé Cécial ?

 

– Est-ce que tu crois, par hasard, Sancho, répondit don Quichotte, que le chevalier des Miroirs était le bachelier Carrasco, et son écuyer, Tomé Cécial, ton compère ?

 

– Je ne sais que dire à cela, reprit Sancho ; tout ce que je sais, c’est que les enseignes qu’il m’a données de ma maison, de ma femme et de mes enfants, sont telles, que personne autre que lui ne pourrait me les donner. Quant à la figure, ma foi, le nez ôté, c’était bien celle de Tomé Cécial, comme je l’ai vu mille et mille fois dans le pays, où nous demeurons porte à porte, et le son de voix était le même aussi.

 

– Soyons raisonnables, Sancho, répliqua don Quichotte. Viens ici, et dis-moi : en quel esprit peut-il tomber que le bachelier Samson Carrasco s’en vienne, comme chevalier errant, pourvu d’armes offensives et défensives, combattre avec moi ? Ai-je été son ennemi par hasard ? lui ai-je donné jamais occasion de me porter rancune ? suis-je son rival, ou bien professe-t-il les armes, pour être jaloux de la renommée que je m’y suis acquise ?

 

– Eh bien, que dirons-nous, seigneur, repartit Sancho, de ce que ce chevalier, qu’il soit ce qu’il voudra, ressemble tant au bachelier Carrasco, et son écuyer à Tomé Cécial, mon compère ? Et si c’est de l’enchantement, comme Votre Grâce a dit, est-ce qu’il n’y avait pas dans le monde deux autres hommes à qui ceux-là pussent ressembler ?

 

– Tout cela, reprit don Quichotte, n’est qu’artifice et machination des méchants magiciens qui me persécutent ; prévoyant que je resterais vainqueur dans la bataille, ils se sont arrangés pour que le chevalier vaincu montrât le visage de mon ami le bachelier, afin que l’amitié que je lui porte se mît entre sa gorge et le fil de mon épée, pour calmer la juste colère dont mon cœur était enflammé et que je laissasse la vie à celui qui cherchait, par des prestiges et des perfidies, à m’enlever la mienne. S’il faut t’en fournir des preuves, tu sais déjà bien, ô Sancho, par une expérience qui ne saurait te tromper, combien il est facile aux enchanteurs de changer les visages en d’autres, rendant beau ce qui est laid, et laid ce qui est beau, puisqu’il n’y a pas encore deux jours que tu as vu de tes propres yeux les charmes et les attraits de la sans pareille Dulcinée dans toute leur pureté, dans tout leur éclat naturel, tandis que moi je la voyais sous la laideur et la bassesse d’une grossière paysanne, avec de la chassie aux yeux et une mauvaise odeur dans la bouche. Est-il étonnant que l’enchanteur pervers qui a osé faire une si détestable transformation ait fait également celle de Samson Carrasco et de ton compère, pour m’ôter des mains la gloire du triomphe ? Mais, avec tout cela, je me console, parce qu’enfin, quelque figure qu’il ait prise, je suis resté vainqueur de mon ennemi.

 

– Dieu sait la vérité de toutes choses », répondit Sancho ; et, comme il savait que la transformation de Dulcinée était une œuvre de sa ruse, il n’était point satisfait des chimériques raisons de son maître ; mais il ne voulait pas lui répliquer davantage, crainte de dire quelque parole qui découvrît sa supercherie.

 

Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un homme qui suivait le même chemin qu’eux, monté sur une belle jument gris pommelé. Il portait un gaban[106] de fin drap vert garni d’une bordure de velours fauve, et, sur la tête, une montéra du même velours. Les harnais de la jument étaient ajustés à l’écuyère et garnis de vert et de violet. Le cavalier portait un cimeterre moresque, pendu à un baudrier vert et or. Les brodequins étaient du même travail que le baudrier. Quant aux éperons, ils n’étaient pas dorés, mais simplement enduits d’un vernis vert, et si bien brunis, si luisants, que, par leur symétrie avec le reste du costume, ils avaient meilleure façon que s’ils eussent été d’or pur. Quand le voyageur arriva près d’eux, il les salua poliment, et, piquant des deux à sa monture, il allait passer outre ; mais don Quichotte le retint :

 

« Seigneur galant, lui dit-il, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et n’est pas trop pressée, je serais flatté que nous fissions route ensemble.

 

– En vérité, répondit le voyageur, je n’aurais point passé si vite si je n’eusse craint que le voisinage de ma jument n’inquiétât ce cheval.

 

– Oh ! seigneur, s’écria aussitôt Sancho, vous pouvez bien retenir la bride à votre jument, car notre cheval est le plus honnête et le mieux appris du monde. Jamais, en semblable occasion, il n’a fait la moindre fredaine, et, pour une seule fois qu’il s’est oublié, nous l’avons payé, mon maître et moi, à de gros intérêts. Mais enfin je répète que Votre Grâce peut s’arrêter si bon lui semble, car on servirait au cheval cette jument entre deux plats, qu’à coup sûr il n’y mettrait pas la dent. »

 

Le voyageur retint la bride, étonné des façons et du visage de don Quichotte, lequel marchait tête nue, car Sancho portait sa salade comme une valise pendue à l’arçon du bât de son âne. Et si l’homme à l’habit vert regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte regardait l’homme à l’habit vert encore plus attentivement, parce qu’il lui semblait un homme d’importance et de distinction. Son âge paraissait être de cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient à peine ; il avait le nez aquilin, le regard moitié gai, moitié grave ; enfin, dans sa tenue et dans son maintien, il représentait un homme de belles qualités. Quant à lui, le jugement qu’il porta de don Quichotte fut qu’il n’avait jamais vu homme de semblable façon et de telle apparence. Tout l’étonnait, la longueur de son cheval, la hauteur de son corps, la maigreur et le teint jaune de son visage, ses armes, son air, son accoutrement, toute cette figure enfin, comme on n’en avait vu depuis longtemps dans le pays. Don Quichotte remarqua fort bien avec quelle attention l’examinait le voyageur, et dans sa surprise il lut son désir. Courtois comme il l’était, et toujours prêt à faire plaisir à tout le monde, avant que l’autre lui eût fait aucune question, il le prévint et dit :

 

« Cette figure que Votre Grâce voit en moi est si nouvelle, si hors de l’usage commun, que je ne m’étonnerais pas que vous en fussiez étonné. Mais Votre Grâce cessera de l’être quand je lui dirai que je suis chevalier, de ceux-là dont les gens disent qu’ils vont à leurs aventures. J’ai quitté ma patrie, j’ai engagé mon bien, j’ai laissé le repos de ma maison, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, pour qu’elle m’emmenât où il lui plairait. J’ai voulu ressusciter la défunte chevalerie errante, et, depuis bien des jours, bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j’ai rempli mon désir en grande partie, en secourant des veuves, en protégeant des filles, en favorisant des mineurs et des orphelins, office propre aux chevaliers errants. Aussi, par mes nombreuses, vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de courir en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire se sont imprimés déjà, et elle prend le chemin de s’imprimer trente mille milliers de fois, si le ciel n’y remédie. Finalement, pour tout renfermer en peu de paroles, ou même en une seule, je dis que je suis le chevalier don Quichotte de la Manche, appelé par surnom le chevalier de la Triste-Figure. Et, bien que les louanges propres avilissent, force m’est quelquefois de dire les miennes, j’entends lorsqu’il n’y a personne autre pour les dire. Ainsi donc, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, ni cette lance, ni cet écu, ni cet écuyer, ni toutes ces armes ensemble, ni la pâleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne pourront plus vous surprendre désormais, puisque vous savez qui je suis et la profession que j’exerce. »

 

En achevant ces mots, don Quichotte se tut, et l’homme à l’habit vert tardait tellement à lui répondre, qu’on aurait dit qu’il ne pouvait en venir à bout. Cependant, après une longue pause, il lui dit :

 

« Vous avez bien réussi, seigneur cavalier, à reconnaître mon désir dans ma surprise ; mais vous n’avez pas réussi de même à m’ôter l’étonnement que me cause votre vue ; car, bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir qui vous êtes suffirait pour me l’ôter, il n’en est point ainsi ; au contraire, maintenant que je le sais, je reste plus surpris, plus émerveillé que jamais. Comment ! est-il possible qu’il y ait aujourd’hui des chevaliers errants dans le monde, et des histoires imprimées de véritables chevaleries ? Je ne puis me persuader qu’il y ait aujourd’hui sur la terre quelqu’un qui protége les veuves, qui défende les filles, qui respecte les femmes mariées, qui secoure les orphelins ; et je ne le croirais pas si, dans Votre Grâce, je ne le voyais de mes yeux. Béni soit le ciel, qui a permis que cette histoire, que vous dites être imprimée, de vos nobles et véritables exploits de chevalerie, mette en oubli les innombrables prouesses des faux chevaliers errants dont le monde était plein, si fort au préjudice des bonnes œuvres et au discrédit des bonnes histoires ?

 

– Il y a bien des choses à dire, répondit don Quichotte, sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont ou non controuvées.

 

– Comment ! reprit l’homme vert, y aurait-il quelqu’un qui doutât de la fausseté de ces histoires ?

 

– Moi, j’en doute, répliqua don Quichotte ; mais laissons cela pour le moment, et, si notre voyage dure quelque peu, j’espère en Dieu de faire comprendre à Votre Grâce que vous avez mal fait de suivre le courant de ceux qui tiennent pour certain que ces histoires ne sont pas véritables. »

 

À ce dernier propos de don Quichotte, le voyageur eut le soupçon que ce devait être quelque cerveau timbré, et il attendit que d’autres propos vinssent confirmer son idée ; mais, avant de passer à de nouveaux sujets d’entretien, don Quichotte le pria de lui dire à son tour qui il était, puisqu’il lui avait rendu compte de sa condition et de sa manière de vivre. À cela, l’homme au gaban vert répondit :

 

« Moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je suis un hidalgo, natif d’un bourg où nous irons dîner aujourd’hui, s’il plaît à Dieu. Je suis plus que médiocrement riche, et mon nom est don Diego de Miranda. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices sont la chasse et la pêche ; mais je n’entretiens ni faucons, ni lévriers de course ; je me contente de quelque chien d’arrêt docile, ou d’un hardi furet. J’ai environ six douzaines de livres, ceux-là en espagnol, ceux-ci en latin, quelques-uns d’histoire, d’autres de dévotion. Quant aux livres de chevalerie, ils n’ont pas encore passé le seuil de ma porte. Je feuillette les ouvrages profanes de préférence à ceux de dévotion, pourvu qu’ils soient d’honnête passe-temps, qu’ils satisfassent par le bon langage, qu’ils étonnent et plaisent par l’invention ; et de ceux-là, il y en a fort peu dans notre Espagne. Quelquefois je dîne chez mes voisins et mes amis, plus souvent je les invite. Mes repas sont servis avec propreté, avec élégance, et sont assez abondants. Je n’aime point mal parler des gens, et je ne permets point qu’on en parle mal devant moi, Je ne scrute pas la vie des autres, et je ne suis pas à l’affût des actions d’autrui. J’entends la messe chaque jour ; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade des bonnes œuvres, pour ne pas ouvrir accès dans mon âme à l’hypocrisie et à la vanité, ennemis qui s’emparent tout doucement du cœur le plus modeste et le plus circonspect. J’essaye de réconcilier ceux qui sont en brouille, je suis dévot à Notre-Dame, et j’ai toujours pleine confiance en la miséricorde infinie de Dieu Notre-Seigneur. »

 

Sancho avait écouté très-attentivement cette relation de la vie et des occupations de l’hidalgo. Trouvant qu’une telle vie était bonne et sainte, et que celui qui la menait devait faire des miracles, il sauta à bas du grison, et fut en grande hâte saisir l’étrier droit du gentilhomme ; puis, d’un cœur dévot et les larmes aux yeux, il lui baisa le pied à plusieurs reprises. L’hidalgo voyant son action :

 

« Que faites-vous, frère ? s’écria-t-il. Quels baisers sont-ce là ?

 

– Laissez-moi baiser, répondit Sancho, car il me semble que Votre Grâce est le premier saint à cheval que j’aie vu en tous les jours de ma vie.

 

– Je ne suis pas un saint, reprit l’hidalgo, mais un grand pécheur. Vous, à la bonne heure, frère, qui devez être compté parmi les bons, à en juger par votre simplicité. »

 

Sancho remonta sur son bât, après avoir tiré le rire de la profonde mélancolie de son maître, et causé un nouvel étonnement à don Diego.

 

Don Quichotte demanda à celui-ci combien d’enfants il avait, et lui dit qu’une des choses en quoi les anciens philosophes, qui manquèrent de la connaissance du vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, fut de posséder les avantages de la nature et ceux de la fortune, d’avoir beaucoup d’amis, et des enfants nombreux et bons.

 

« Pour moi, seigneur don Quichotte, répondit l’hidalgo, j’ai un fils tel que, peut-être, si je ne l’avais pas, je me trouverais plus heureux que je ne suis ; non pas qu’il soit mauvais, mais parce qu’il n’est pas aussi bon que j’aurais voulu. Il peut avoir dix-huit ans ; les six dernières années, il les a passées à Salamanque, pour apprendre les langues latine et grecque ; mais quand j’ai voulu qu’il passât à l’étude d’autres sciences, je l’ai trouvé si imbu, si entêté de celle de la poésie (si toutefois elle peut s’appeler science), qu’il est impossible de le faire mordre à celle du droit, que je voudrais qu’il étudiât, ni à la reine de toutes les sciences, la théologie. J’aurais désiré qu’il fût comme la couronne de sa race, puisque nous vivons dans un siècle où nos rois récompensent magnifiquement les gens de lettres vertueux[107], car les lettres sans la vertu sont des perles sur le fumier. Il passe tout le jour à vérifier si Homère a dit bien ou mal dans tel vers de l’Iliade, si Martial fut ou non déshonnête dans telle épigramme, s’il faut entendre d’une façon ou d’une autre tel ou tel vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres de ces poëtes, ou avec ceux d’Horace, de Perse, de Juvénal, de Tibulle, car des modernes rimeurs il ne fait pas grand cas ; et pourtant ; malgré le peu d’affection qu’il porte à la poésie vulgaire, il a maintenant la tête à l’envers pour composer une glose sur quatre vers qu’on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, à ce que je crois, le sujet d’une joute littéraire.

 

– Les enfants, seigneur, répondit don Quichotte, sont une portion des entrailles de leurs parents ; il faut donc les aimer, qu’ils soient bons ou mauvais, comme on aime les âmes qui nous donnent la vie. C’est aux parents qu’il appartient de les diriger dès l’enfance dans le sentier de la vertu, de la bonne éducation, des mœurs sages et chrétiennes, pour qu’étant hommes, ils soient le bâton de la vieillesse de leurs parents et la gloire de leur postérité. Quant à les forcer d’étudier telle science plutôt que telle autre, je ne le trouve ni prudent ni sage, bien que leur donner des conseils sur ce point ne soit pas nuisible. Lorsqu’il ne s’agit pas d’étudier de pane lucrando, et si l’étudiant est assez heureux pour que le ciel lui ait donné des parents qui lui assurent du pain, je serais volontiers d’avis qu’on le laissât suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus d’inclination ; et, bien que celle de la poésie soit moins utile qu’agréable, du moins elle n’est pas de ces sciences qui déshonorent ceux qui les cultivent. La poésie, seigneur hidalgo, est, à mon avis, comme une jeune fille d’un âge tendre et d’une beauté parfaite, que prennent soin de parer et d’enrichir plusieurs autres jeunes filles, qui sont toutes les autres sciences, car elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne veut pas être maniée, ni traînée dans les rues, ni affichée dans les carrefours, ni publiée aux quatre coins des palais[108]. Elle est faite d’une alchimie de telle vertu, que celui qui la sait traiter la changera en or pur d’un prix inestimable. Il doit la tenir en laisse, et ne pas la laisser courir dans de honteuses satires ou des sonnets ignobles. Il ne faut la vendre en aucune façon, à moins que ce ne soit en poëmes héroïques, en lamentables tragédies, en comédies ingénieuses et divertissantes ; mais elle ne doit jamais tomber aux mains des baladins ou du vulgaire ignorant, qui ne sait ni reconnaître ni estimer les trésors qu’elle renferme. Et n’allez pas croire, seigneur, que j’appelle ici vulgaire seulement les gens du peuple et d’humble condition ; quiconque ne sait rien, fût-il seigneur et prince, doit être rangé dans le nombre du vulgaire. Ainsi donc, celui qui traitera la poésie avec toutes les qualités que je viens d’indiquer, rendra son nom célèbre et honorable parmi toutes les nations policées de la terre. Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils n’estime pas beaucoup la poésie en langue castillane, j’aime à croire qu’il se trompe en ce point, et voici ma raison ; le grand Homère n’a pas écrit en latin, parce qu’il était Grec, et Virgile n’a pas écrit en grec, parce qu’il était Latin.[109] En un mot, tous les poëtes anciens écrivirent dans la langue qu’ils avaient tétée avec le lait, et ne s’en allèrent pas chercher les langues étrangères pour exprimer leurs hautes pensées. Puisqu’il en est ainsi, rien ne serait plus raisonnable que d’étendre cette coutume à toutes les nations, et de ne pas déprécier le poëte allemand parce qu’il écrit dans sa langue, ni le Castillan, ni même le Biscayen, parce qu’il écrit dans la sienne. Mais, à ce que j’imagine, votre fils, seigneur, ne doit pas être indisposé contre la poésie vulgaire ; c’est plutôt contre les poëtes qui sont de simples faiseurs de couplets, sans savoir d’autres langues ni posséder d’autres sciences, pour éveiller, soutenir et parer leur talent naturel. Et même en cela on peut se tromper ; car, suivant l’opinion bien fondée, le poëte naît[110] ; c’est-à-dire que, du ventre de sa mère, le poëte de nature sort poëte ; et avec cette seule inclination que lui donne le ciel, sans plus d’étude ni d’effort, il fait des choses qui justifient celui qui a dit : Est deus in nobis[111], etc. J’ajoute encore que le poëte de nature qui s’aidera de l’art sera bien supérieur à celui qui veut être poëte uniquement parce qu’il connaît l’art. La raison en est que l’art ne l’emporte pas sur la nature, mais qu’il la perfectionne ; ainsi, que la nature se mêle à l’art, et l’art à la nature, alors ils formeront un poëte parfait. Or donc, la conclusion de mon discours, seigneur hidalgo, c’est que vous laissiez cheminer votre fils par où l’entraîne son étoile. Puisqu’il est aussi bon étudiant qu’il puisse être, puisqu’il a heureusement franchi la première marche des sciences, qui est celle des langues anciennes, avec leur secours il montera de lui-même au faîte des lettres humaines, lesquelles siéent aussi bien à un gentilhomme de cape et d’épée, pour le parer, l’honorer et le grandir, que les mitres aux évêques, ou les toges aux habiles jurisconsultes. Grondez votre fils, seigneur, s’il fait des satires qui nuisent à la réputation d’autrui ; punissez-le et mettez son ouvrage en pièces. Mais s’il fait des sermons à la manière d’Horace, où il gourmande les vices en général, avec autant d’élégance que l’a fait son devancier, alors louez-le, car il est permis au poëte d’écrire contre l’envie, de déchirer les envieux dans ses vers, et de traiter ainsi tous les autres vices, pourvu qu’il ne désigne aucune personne. Mais il y a des poëtes qui, pour dire une malice, s’exposeraient à se faire exiler dans les îles du Pont[112]. Si le poëte est chaste dans ses mœurs, il le sera aussi dans ses vers. La plume est la langue de l’âme ; telles pensées engendre l’une, tels écrits trace l’autre. Quand les rois et les princes trouvent la miraculeuse science de la poésie dans des hommes prudents, graves et vertueux, ils les honorent, les estiment, les enrichissent, et les couronnent enfin avec les feuilles de l’arbre que la foudre ne frappe jamais[113], pour annoncer que personne ne doit faire offense à ceux dont le front est paré de telles couronnes. »

 

L’homme au gaban vert resta tout interdit de la harangue de don Quichotte, au point de perdre peu à peu l’opinion qu’il avait conçue de la maladie de son cerveau. À la moitié de cette dissertation, qui n’était pas fort de son goût, Sancho s’était écarté du chemin pour demander un peu de lait à des bergers qui étaient près de là, occupés à traire leurs brebis. En ce moment l’hidalgo allait reprendre l’entretien, enchanté de l’esprit et du bon sens de don Quichotte, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir, sur le chemin qu’ils suivaient, un char surmonté de bannières aux armes royales. Croyant que ce devait être quelque nouvelle aventure, il appela Sancho à grands cris pour qu’il vînt lui apporter sa salade. Sancho, qui s’entendit appeler, laissa les bergers, talonna de toutes ses forces le grison, et accourut auprès de son maître, auquel il arriva, comme on va le voir, une insensée et épouvantable aventure.

 

Chapitre XVII

 

Où se manifeste le dernier terme qu’atteignit et que put atteindre la valeur inouïe de don Quichotte, dans l’heureuse fin qu’il donna à l’aventure des lions

 

 

L’histoire raconte que, lorsque don Quichotte appelait Sancho pour qu’il lui apportât son armet, l’autre achetait du fromage blanc auprès des bergers. Pressé par les cris de son maître, et ne sachant que faire de ce fromage, ni dans quoi l’emporter, il imagina, pour ne pas le perdre, car il l’avait déjà payé, de le jeter dans la salade de son seigneur ; puis, après cette belle équipée, il revint voir ce que lui voulait don Quichotte, lequel lui dit :

 

« Donne, ami, donne-moi cette salade ; car, ou je sais peu de chose en fait d’aventures, ou celle que je découvre par là va m’obliger et m’oblige dès à présent à prendre les armes. »

 

L’homme au gaban vert, qui entendit ces mots, jeta la vue de tous côtés, et ne découvrit autre chose qu’un chariot qui venait à leur rencontre, avec deux ou trois petites banderoles, d’où il conclut que le chariot portait de l’argent du roi. Il fit part de cette pensée à don Quichotte ; mais celui-ci ne voulut point y ajouter foi, toujours persuadé que tout ce qui lui arrivait devait être aventures sur aventures. Il répondit donc à l’hidalgo :

 

« L’homme prêt au combat s’est à demi battu ; je ne perds rien à m’apprêter, car je sais par expérience que j’ai des ennemis visibles et invisibles ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni dans quel temps, ni sous quelles figures ils penseront à m’attaquer. »

 

Se tournant alors vers Sancho, il lui demanda sa salade ; et celui-ci, qui n’avait pas le temps d’en tirer le fromage, fut obligé de la lui donner comme elle était. Don Quichotte, sans apercevoir ce qu’il y avait dedans, se l’emboîta sur la tête en toute hâte ; mais comme le fromage s’exprimait par la pression, le petit-lait commença à couler sur le visage et sur la barbe de don Quichotte ; ce qui lui causa tant d’effroi qu’il dit à Sancho :

 

« Qu’est-ce que cela, Sancho ? On dirait que mon crâne s’amollit, ou que ma cervelle fond, ou que je sue des pieds à la tête. S’il est vrai que je sue, par ma foi, ce n’est pas de peur. Sans doute que c’est une terrible aventure, celle qui va m’arriver. Donne-moi, je te prie, quelque chose pour m’essuyer les yeux, car la sueur me coule si fort du front qu’elle m’aveugle. »

 

Sancho, sans rien dire, lui donna un mouchoir, et rendit grâce à Dieu de ce que son seigneur n’avait pas deviné le fin mot. Don Quichotte s’essuya, puis ôta sa salade pour voir ce que c’était qui lui faisait froid à la tête. Quand il vit cette bouillie blanche au fond de sa salade, il se l’approcha du nez, et dès qu’il l’eut sentie :

 

« Par la vie de ma dame Dulcinée du Toboso, s’écria-t-il, c’est du fromage mou que tu as mis là-dedans, traître, impudent, écuyer malappris. »

 

Sancho répondit avec un grand flegme et une parfaite dissimulation :

 

« Si c’est du fromage blanc, donnez-le-moi, je le mangerai bien ; ou plutôt que le diable le mange, car c’est lui qui l’aura mis là. Est-ce que j’aurais eu l’audace de salir l’armet de Votre Grâce ? Vous avez joliment trouvé le coupable ! Par ma foi, seigneur, à ce que Dieu me fait comprendre, il faut que j’aie aussi des enchanteurs qui me persécutent, comme membre et créature de Votre Grâce. Ils auront mis là ces immondices pour exciter votre patience à la colère, et me faire, selon l’usage, moudre les côtes. Mais, en vérité, pour cette fois, ils auront sauté en l’air, et je me confie assez au bon jugement de mon seigneur, pour croire qu’il aura considéré que je n’ai ni fromage, ni lait, ni rien qui y ressemble, et que si je l’avais, je le mettrais plutôt dans mon estomac que dans la salade.

 

– Tout est possible » dit don Quichotte.

 

Cependant l’hidalgo regardait et s’étonnait, et il s’étonna bien davantage quand don Quichotte, après s’être essuyé la tête, le visage, la barbe et la salade, s’affermit bien sur ses étriers, dégaina à demi son épée, empoigna sa lance, et s’écria :

 

« Maintenant, advienne que pourra ; me voici en disposition d’en venir aux mains avec Satan même en personne. »

 

Sur ces entrefaites, le char aux banderoles arriva. Il n’y avait d’autres personnes que le charretier, monté sur ses mules, et un homme assis sur le devant de la voiture. Don Quichotte leur coupa le passage, et leur dit :

 

« Où allez-vous, frères ? Qu’est-ce que ce chariot ? Que menez-vous dedans, et quelles sont ces bannières ? »

 

Le charretier répondit :

 

« Ce chariot est à moi ; ce que j’y mène, ce sont deux beaux lions dans leurs cages, que le gouverneur d’Oran envoie à la cour pour être offerts à Sa Majesté, et les bannières sont celles du roi, notre seigneur, pour indiquer que c’est quelque chose qui lui appartient.

 

– Les lions sont-ils grands ? demanda don Quichotte.

 

– Si grands, répondit l’homme qui était juché sur la voiture, que jamais il n’en est venu d’aussi grands d’Afrique en Espagne. Je suis le gardien des lions, et j’en ai conduit bien d’autres, mais comme ceux-là, aucun. Ils sont mâle et femelle ; le lion est dans la cage de devant, la lionne dans celle de derrière, et ils sont affamés maintenant, car ils n’ont rien mangé d’aujourd’hui. Ainsi, que Votre Grâce se détourne, et dépêchons-nous d’arriver où nous puissions leur donner à manger. »

 

Alors don Quichotte, se mettant à sourire :

 

« De petits lions à moi, dit-il, à moi de petits lions ! et à ces heures-ci ? Eh bien ! pardieu, ces seigneurs les nécromants qui les envoient ici vont voir si je suis homme à m’effrayer de lions. Descendez, brave homme ; et, puisque vous êtes le gardien, ouvrez-moi ces cages, et mettez-moi ces bêtes dehors. C’est au milieu de cette campagne que je leur ferai connaître qui est don Quichotte de la Manche, en dépit et à la barbe des enchanteurs qui me les envoient.

 

– Ta, ta ! se dit alors l’hidalgo, notre bon chevalier vient de se découvrir. Le fromage blanc lui aura sans doute amolli le crâne et mûri la cervelle. »

 

En ce moment, Sancho accourut auprès de lui.

 

« Ah ! seigneur, s’écria-t-il, au nom de Dieu, que Votre Grâce fasse en sorte que mon seigneur don Quichotte ne se batte pas contre ces lions. S’il les attaque, ils nous mettront tous en morceaux.

 

– Comment ! votre maître est-il si fou, répondit l’hidalgo, que vous craigniez qu’il ne combatte ces animaux féroces ?

 

– Il n’est pas fou, reprit Sancho, mais audacieux.

 

– Je ferai en sorte qu’il ne le soit pas à ce point », répliqua l’hidalgo. Et, s’approchant de don Quichotte, qui pressait vivement le gardien d’ouvrir les cages, il lui dit :

 

« Seigneur chevalier, les chevaliers errants doivent entreprendre les aventures qui offrent quelque chance de succès, mais non celles qui ôtent toute espérance. La valeur qui va jusqu’à la témérité est plus près de la folie que du courage ; et d’ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous ; ils n’y songent pas seulement. C’est un présent offert à Sa Majesté ; vous feriez mal de les retenir et d’empêcher leur voyage.

 

– Allez, seigneur hidalgo, répondit don Quichotte, occupez-vous de votre chien d’arrêt docile ou de votre hardi furet, et laissez chacun faire son métier. Ceci me regarde, et je sais fort bien si c’est pour moi ou pour d’autres que viennent messieurs les lions. »

 

Puis, se tournant vers le gardien :

 

« Je jure Dieu, don maraud, lui dit-il, que, si vous n’ouvrez vite et vite ces cages, je vous cloue avec cette lance sur le chariot. »

 

Le charretier, qui vit la résolution de ce fantôme armé en guerre, lui dit alors :

 

« Que Votre Grâce, mon bon seigneur, veuille bien par charité me laisser dételer mes mules, et gagner avec elles un lieu de sûreté avant que les lions s’échappent. S’ils me les tuaient, je serais perdu le reste de mes jours, car je n’ai d’autre bien que ce chariot et ces mules.

 

– Ô homme de peu de foi ! répondit don Quichotte, descends et dételle tes bêtes, et fais ce que tu voudras ; mais tu verras bientôt que tu t’es donné de la peine inutilement, et que tu pouvais fort bien t’épargner celle que tu vas prendre. »

 

Le charretier sauta par terre, et détela ses mules en toute hâte, tandis que le gardien des lions disait à haute voix :

 

« Je vous prends tous à témoin que c’est contre ma volonté et par violence que j’ouvre les cages et que je lâche les lions ; je proteste à ce seigneur que tout le mal et préjudice que pourront faire ces bêtes courra pour son compte, y compris mes salaires et autres droits. Hâtez-vous tous, seigneurs, de vous mettre en sûreté avant que je leur ouvre, car pour moi je suis bien sûr qu’elles ne me feront aucun mal. »

 

L’hidalgo essaya une autre fois de persuader à don Quichotte de ne pas faire une semblable folie, lui disant que c’était tenter Dieu que de se lancer en une si extravagante entreprise. Don Quichotte se borna à répondre qu’il savait ce qu’il faisait.

 

« Prenez-y bien garde, reprit l’hidalgo, car moi, je sais que vous vous trompez.

 

– Maintenant, seigneur, répliqua don Quichotte, si vous ne voulez pas être spectateur de ce que vous croyez devoir être une tragédie, piquez des deux à la jument pommelée, et mettez-vous en lieu de sûreté. »

 

Lorsque Sancho l’entendit ainsi parler, il vint à son tour, les larmes aux yeux, le supplier d’abandonner cette entreprise, en comparaison de laquelle toutes les autres avaient été pain bénit, celle des moulins à vent, l’effroyable aventure des foulons, enfin tous les exploits qu’il avait accomplis dans le cours de sa vie.

 

« Prenez garde, seigneur, disait Sancho, qu’il n’y a point d’enchantement ici, ni chose qui y ressemble. J’ai vu à travers les grilles et les fentes de la cage une griffe de lion véritable, et j’en conclus que le lion auquel appartient une telle griffe est plus gros qu’une montagne.

 

– Allons donc, répondit don Quichotte, la peur te le fera bientôt paraître plus gros que la moitié du monde. Retire-toi, Sancho, et laisse-moi seul. Si je meurs ici, tu connais notre ancienne convention ; tu iras trouver Dulcinée, et je ne t’en dis pas davantage. »

 

À cela, il ajouta d’autres propos qui ôtèrent toute espérance de le voir abandonner son extravagante résolution.

 

L’homme au gaban vert aurait bien voulu s’y opposer de vive force ; mais ses armes étaient trop inégales, et d’ailleurs il ne lui parut pas prudent de se prendre de querelle avec un fou, comme don Quichotte lui semblait maintenant l’être de tout point. Celui-ci revenant à la charge auprès du gardien et réitérant ses menaces avec violence, l’hidalgo se décida à piquer sa jument, Sancho le grison, et le charretier ses mules, pour s’éloigner tous du chariot le plus qu’ils pourraient, avant que les lions sortissent de leurs cages. Sancho pleurait la mort de son seigneur, croyant bien que, cette fois, il laisserait la vie sous les griffes du lion ; il maudissait son étoile, il maudissait l’heure où lui était venue la pensée de rentrer à son service ; mais, tout en pleurant et se lamentant, il n’oubliait pas de rosser le grison à tour de bras pour s’éloigner du chariot au plus vite.

 

Quand le gardien des lions vit que ceux qui avaient pris la fuite étaient déjà loin, il recommença ses remontrances et ses intimations à don Quichotte.

 

« Je vous entends, répondit le chevalier, mais trêve d’intimations et de remontrances ; tout cela serait peine perdue, et vous ferez mieux de vous dépêcher. »

 

Pendant le temps qu’employa le gardien à ouvrir la première cage, don Quichotte se mit à considérer s’il ne vaudrait pas mieux livrer la bataille à pied qu’à cheval, et, à la fin, il résolut de combattre à pied, dans la crainte que Rossinante ne s’épouvantât à la vue des lions. Aussitôt il saute de cheval, jette sa lance, embrasse son écu, dégaine son épée ; puis, d’un pas assuré et d’un cœur intrépide, s’en va, avec une merveilleuse bravoure, se camper devant le chariot, en se recommandant du fond de l’âme, d’abord à Dieu, puis à sa Dulcinée.

 

Il faut savoir qu’en arrivant à cet endroit, l’auteur de cette véridique histoire s’écrie dans un transport d’admiration :

 

« Ô vaillant, ô courageux par-dessus toute expression don Quichotte de la Manche ! miroir où peuvent se mirer tous les braves du monde ! nouveau don Manuel Ponce de Léon, qui fut la gloire et l’honneur des chevaliers espagnols ! Avec quelles paroles conterai-je cette prouesse épouvantable ? avec quelles raisons persuasives la rendrai-je croyable aux siècles à venir ? quelles louanges trouverai-je qui puissent convenir et suffire à ta gloire, fussent-elles hyperboles sur hyperboles ? toi à pied, toi seul, toi intrépide, toi magnanime, n’ayant qu’une épée dans une main, et non de ces lames tranchantes marquées au petit chien[114], dans l’autre un écu, et non d’acier très-propre et très-luisant, tu attends de pied ferme les deux plus formidables lions qu’aient nourris les forêts africaines. Ah ! que tes propres exploits parlent à ta louange, valeureux Manchois ; quant à moi, je les laisse à eux-mêmes, car les paroles me manquent pour les louer dignement. »

 

Ici l’auteur termine l’exclamation qu’on vient de rapporter, et, passant outre, rattache le fil de son histoire. Quand le gardien de la ménagerie, dit-il, vit que don Quichotte s’était mis en posture, et qu’il fallait à toute force lâcher le lion mâle, sous peine d’encourir la disgrâce du colérique et audacieux chevalier, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait, comme on l’a dit, cet animal, lequel parut d’une grandeur démesurée et d’un épouvantable aspect. La première chose qu’il fit fut de se tourner et retourner dans la cage où il était couché, puis de s’étendre tout de son long en allongeant la patte et en desserrant la griffe. Ensuite il ouvrit la gueule, bâilla lentement, et, tirant deux pieds de langue, il s’en frotta les yeux et s’en lava toute la face. Cela fait, il mit la tête hors de la cage, et regarda de tous côtés avec des yeux ardents comme deux charbons ; regard et geste capables de jeter l’effroi dans le cœur de la témérité même. Don Quichotte seul l’observait attentivement, brûlant du désir que l’animal s’élançât du char et en vînt aux mains avec lui, car il comptait bien le mettre en pièces entre les siennes.

 

Ce fut jusqu’à ce point qu’alla son incroyable folie. Mais le généreux lion, plus courtois qu’arrogant, ne faisant nul cas d’enfantillages et de bravades, après avoir regardé de côté et d’autre, tourna le dos, montra son derrière à don Quichotte, et, avec un sang-froid merveilleux, alla se recoucher dans sa cage. Lorsque don Quichotte vit cela, il ordonna au gardien de prendre un bâton et de l’irriter en le frappant pour le faire sortir.

 

« Quant à cela, je n’en ferai rien, s’écria le gardien ; car si je l’excite, le premier qu’il mettra en pièces ce sera moi. Que Votre Grâce, seigneur chevalier, se contente de ce qu’elle a fait ; c’est tout ce qu’on peut dire en fait de vaillance, et n’ayez pas l’envie de tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte ouverte ; il est libre de sortir ou de rester ; s’il n’est pas encore sorti, il ne sortira pas de toute la journée. Mais Votre Grâce a bien manifesté la grandeur de son âme. Aucun brave, à ce que j’imagine, n’est tenu de faire plus que de défier son ennemi et de l’attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, sur lui tombe l’infamie, et le combattant exact au rendez-vous gagne la couronne de la victoire.

 

– Au fait, c’est la vérité, répondit don Quichotte ; ferme la porte, mon ami, et donne-moi un certificat, dans la meilleure forme que tu pourras trouver, de ce que tu viens de me voir faire, à savoir ; que tu as ouvert au lion, que je l’ai attendu, qu’il n’est pas sorti, que je l’ai attendu de nouveau, que de nouveau il a refusé de sortir, et qu’il s’est allé recoucher. Je ne dois rien de plus ; arrière les enchantements, et que l’aide de Dieu soit à la raison, à la justice, à la véritable chevalerie ! et ferme la porte, comme je l’ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards, pour qu’ils reviennent apprendre cette prouesse de ta propre bouche. »

 

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, mettant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé sur son visage la pluie du fromage blanc, se mit à appeler ceux qui ne cessaient de fuir et de tourner la tête à chaque pas, tous attroupés autour de l’hidalgo. Sancho aperçut le signal du mouchoir blanc :

 

« Qu’on me tue, dit-il, si mon seigneur n’a pas vaincu les bêtes féroces, car il nous appelle. »

 

Ils s’arrêtèrent tous trois et reconnurent que celui qui faisait les signes était bien don Quichotte. Perdant un peu de leur frayeur, ils se rapprochèrent peu à peu jusqu’à ce qu’ils pussent entendre les cris de don Quichotte qui les appelait. Finalement, ils revinrent auprès du chariot, et quand ils arrivèrent, don Quichotte dit au charretier :

 

« Allons, frère, attelez vos mules et continuez votre voyage. Et toi, Sancho, donne-lui deux écus d’or, pour lui et pour le gardien des lions, en récompense du temps que je leur ai fait perdre.

 

– Je les donnerai de bien bon cœur, répondit Sancho ; mais les lions, que sont-ils devenus ? sont-ils morts ou vifs ? »

 

Alors le gardien, prenant son temps et ses aises, se mit à conter par le menu la fin de la bataille, exagérant de son mieux la vaillance de don Quichotte.

 

« À la vue du chevalier, dit-il, le lion, intimidé, n’osa pas sortir de la cage, bien que j’aie tenu la porte ouverte un bon espace de temps ; et quand j’ai dit à ce chevalier que c’était tenter Dieu que d’exciter le lion pour l’obliger par force à sortir, comme il voulait que je fisse, ce n’est qu’à son corps défendant et contre sa volonté qu’il m’a permis de fermer la porte.

 

– Hein ! que t’en semble, Sancho ? s’écria don Quichotte ; y a-t-il des enchantements qui prévalent contre la véritable valeur ? Les enchanteurs pourront bien m’ôter la bonne chance ; mais le cœur et le courage, je les en défie. »

 

Sancho donna les deux écus, le charretier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains à don Quichotte en signe de reconnaissance, et lui promit de conter ce vaillant exploit au roi lui-même quand il le verrait à la cour.

 

« Eh bien, reprit don Quichotte, si par hasard Sa Majesté demande qui l’a fait, vous lui direz que c’est LE CHEVALIER DES LIONS ; car désormais je veux qu’en ce nom se change, se troque et se transforme celui que j’avais jusqu’à présent porté, de Chevalier de la Triste-fïgure. En cela, je ne fais que suivre l’antique usage des chevaliers errants, qui changeaient de nom quand il leur en prenait fantaisie, ou quand ils y trouvaient leur compte.[115] »

 

Cela dit, le chariot reprit sa route, et don Quichotte, Sancho et l’homme au gaban vert continuèrent la leur.[116]

 

Pendant tout ce temps, don Diego de Miranda n’avait pas dit un mot, tant il mettait d’attention à observer les actions et les paroles de don Quichotte, qui lui paraissait un homme sensé atteint de folie, et un fou doué de bon sens. Il n’avait pas encore connaissance de la première partie de son histoire ; car, s’il en eût fait la lecture, il ne serait pas tombé dans cette surprise où le jetaient les actions et les paroles du chevalier, puisqu’il aurait connu de quelle espèce était sa folie. Ne la connaissant pas, il le prenait, tantôt pour un homme sensé, tantôt pour un fou, car ce qu’il disait était raisonnable, élégant, bien exprimé, et ce qu’il faisait, extravagant, téméraire, absurde. L’hidalgo se disait :

 

« Quelle folie peut-il y avoir plus grande que celle de se mettre sur la tête une salade pleine de fromage blanc, et de s’imaginer que les enchanteurs vous amollissent le crâne ? quelle témérité, quelle extravagance plus grande que de vouloir se battre par force avec des lions ? »

 

Don Quichotte le tira de cette rêverie, et coupa court à ce monologue en lui disant :

 

« Je parierais, seigneur don Diego de Miranda, que Votre Grâce me tient dans son opinion pour un homme insensé, pour un fou. Et vraiment, je ne m’en étonnerais pas, car mes œuvres ne peuvent rendre témoignage d’autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire observer à Votre Grâce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi timbré que je dois en avoir l’air. Il sied bien à un brillant chevalier de donner, au milieu de la place, et sous les yeux de son roi, un coup de lance à un brave taureau[117] ; il sied bien à un chevalier, couvert d’armes resplendissantes, de parcourir la lice devant les dames, dans de joyeux tournois ; il sied bien enfin à tous ces chevaliers d’amuser la cour de leurs princes, et de l’honorer, si l’on peut ainsi dire, par tous ces exercices en apparence militaires. Mais il sied bien mieux encore à un chevalier errant d’aller par les solitudes, les déserts, les croisières de chemins, les forêts et les montagnes, chercher de périlleuses aventures avec le désir de leur donner une heureuse issue, seulement pour acquérir une célébrité glorieuse et durable. Il sied mieux, dis-je, à un chevalier errant de secourir une veuve dans quelque désert inhabitable, qu’à un chevalier de cour de séduire une jeune fille dans le sein des cités. Tous les chevaliers, d’ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que celui de cour serve les dames, qu’il rehausse par ses livrées la cour de son roi, qu’il défraye les gentilshommes pauvres au splendide service de sa table, qu’il porte un défi dans une joute, qu’il soit tenant dans un tournoi[118], qu’il se montre grand, libéral, magnifique, et surtout bon chrétien ; alors il remplira convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche les extrémités du monde, qu’il pénètre dans les labyrinthes les plus inextricables, qu’il affronte à chaque pas l’impossible, qu’il résiste, au milieu des déserts, aux ardents rayons du soleil dans la canicule, et, pendant l’hiver, à l’âpre inclémence des vents et de la gelée, qu’il ne s’effraye pas des lions, qu’il ne tremble pas en face des vampires et des andriaques ; car chercher ceux-ci, braver ceux-là, et les vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Moi donc, puisqu’il m’est échu en partage d’être membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser d’entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de ma profession. Ainsi, il m’appartenait directement d’attaquer ces lions tout à l’heure, quoique je connusse que c’était une témérité sans bornes. Je sais bien, en effet, ce que c’est que la valeur ; c’est une vertu placée entre deux vices extrêmes, la lâcheté et la témérité. Mais il est moins mal à l’homme vaillant de monter jusqu’à toucher le point où il serait téméraire, que de descendre jusqu’à toucher le point où il serait lâche. Car, ainsi qu’il est plus facile au prodigue qu’à l’avare de devenir libéral, il est plus facile au téméraire de se faire véritablement brave, qu’au lâche de monter à la véritable valeur. Quant à ce qui est d’affronter des aventures, croyez-moi, seigneur don Diego, il y a plus à perdre en reculant qu’en avançant ; car lorsqu’on dit : « Ce chevalier est audacieux et téméraire », cela résonne mieux aux oreilles des gens que de dire : « Ce chevalier est timide et poltron. »

 

– J’affirme, seigneur don Quichotte, répondit don Diego, que tout ce qu’a dit et fait Votre Grâce est tiré au cordeau de la droite raison, et je suis convaincu que, si les lois et les règlements de la chevalerie venaient à se perdre, ils se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dépôt naturel et leurs propres archives. Mais pressons-nous un peu, car il serait tard, d’arriver à mon village et à ma maison ; là, Votre Grâce se reposera du travail passé, qui, s’il n’a pas fatigué le corps, a du moins fatigué l’esprit, ce qui cause aussi d’habitude la fatigue du corps.

 

– Je tiens l’invitation à grand honneur et grand’merci, seigneur don Diego », répondit don Quichotte.

 

Ils se mirent alors à piquer leurs montures un peu plus qu’auparavant, et il pouvait être deux heures de l’après-midi quand ils arrivèrent à la maison de don Diego, que don Quichotte appelait le chevalier du Gaban-Vert.

 

Chapitre XVIII

 

De ce qui arriva à don Quichotte dans le château ou la maison du chevalier du Gaban-Vert, ainsi que d’autres choses extravagantes

 

 

Don Quichotte trouva la maison de don Diego spacieuse, comme elles le sont à la campagne, avec les armes sculptées en pierre brute sur la porte d’entrée ; la cave s’ouvrant dans la cour, et, sous le portail, plusieurs grandes cruches de terre à garder le vin, rangées en rond. Comme ces cruches se fabriquent au Toboso, elles lui rappelèrent le souvenir de sa dame enchantée ; et, soupirant aussitôt, sans prendre garde à ce qu’il disait ni à ceux qui pouvaient l’entendre, il s’écria :

 

« Ô doux trésor, trouvé pour mon malheur ! doux et joyeux quand Dieu le voulait bien[119] ! Ô cruches tobosines, qui avez rappelé à mon souvenir le doux trésor de mon amer chagrin ! »

 

Ces exclamations furent entendues de l’étudiant poëte, fils de don Diego, qui était venu le recevoir avec sa mère ; et la mère et le fils restèrent interdits devant l’étrange figure de don Quichotte. Celui-ci, mettant pied à terre, alla avec une courtoisie parfaite demander à la dame ses mains à baiser, et don Diego lui dit :

 

« Recevez, madame, avec votre bonne grâce accoutumée, le seigneur don Quichotte de la Manche, que je vous présente, chevalier errant de profession, et le plus vaillant, le plus discret qui soit au monde. »

 

La dame, qui se nommait doña Cristina, le reçut avec de grands témoignages de politesse et de bienveillance, tandis que don Quichotte s’offrait à son service avec les expressions les plus choisies et les plus courtoises. Il répéta presque les mêmes cérémonies avec l’étudiant, que don Quichotte, en l’écoutant parler, tint pour un jeune homme de sens et d’esprit.

 

Ici, l’auteur de cette histoire décrit avec tous ses détails la maison de don Diego, peignant dans cette description tout ce que contient la maison d’un riche gentilhomme campagnard. Mais le traducteur a trouvé bon de passer ces minuties sous silence, parce qu’elles ne vont pas bien à l’objet principal de l’histoire, laquelle tire plus de force de la vérité que de froides digressions.

 

On fit entrer don Quichotte dans une salle où Sancho le désarma, et il resta en chausses à la vallonne et en pourpoint de chamois tout souillé de la moisissure des armes. Il portait un collet vallon, à la façon des étudiants, sans amidon ni dentelle ; ses brodequins étaient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l’épaule sa bonne épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu’il ne ceignait pas autour de son corps, parce qu’il fut, dit-on, malade des reins pendant de longues années. Il jeta enfin sur son dos un petit manteau de bon drap brun. Mais, avant toutes choses, dans cinq ou six chaudronnées d’eau (car sur la quantité des chaudronnées il y a quelque différence) il se lava la tête et le visage, et pourtant la dernière eau restait encore couleur de petit-lait, grâce à la gourmandise de Sancho et à l’acquisition du fatal fromage blanc qui avait si bien barbouillé son maître.

 

Paré de ces beaux atours, et prenant une contenance aimable et dégagée, don Quichotte entra dans une autre pièce, où l’attendait l’étudiant pour lui faire compagnie jusqu’à ce que la table fût mise ; car, pour la venue d’un si noble hôte, madame Doña Christina avait voulu montrer qu’elle savait bien recevoir ceux qui arrivaient chez elle.

 

Pendant que don Quichotte se désarmait, don Lorenzo (ainsi se nommait le fils de don Diego) eut le temps de dire à son père :

 

« Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que Votre Grâce vient de nous amener à la maison ? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu’il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise.

 

– Je n’en sais vraiment rien, mon fils, répliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu’ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu’à vrai dire, je le tienne plutôt pour fou que pour sage. »

 

Après cela, don Lorenzo alla, comme on l’a dit, faire compagnie à don Quichotte, et, dans la conversation qu’ils eurent ensemble, don Quichotte dit, entre autres choses, à don Lorenzo :

 

« Le seigneur don Diego de Miranda, père de Votre Grâce, m’a fait part du rare talent et de l’esprit ingénieux que vous possédez ; il m’a dit surtout que Votre Grâce est un grand poëte.

 

– Poëte, c’est possible, répondit don Lorenzo ; mais grand, je ne m’en flatte pas. La vérité est que je suis quelque peu amateur de la poésie, et que j’aime à lire les bons poëtes ; mais ce n’est pas une raison pour qu’on me donne le nom de grand poëte, comme a dit mon père.

 

– Cette humilité me plaît, répondit don Quichotte, car il n’y a pas de poëte qui ne soit arrogant et ne pense de lui-même qu’il est le premier poëte du monde.

 

– Il n’y a pas non plus de règle sans exception, reprit don Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte et ne pense pas l’être.

 

– Peu sont dans ce cas, répondit don Quichotte ; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m’a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé. Si c’est quelque glose, par hasard, je m’entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S’il s’agit d’une joute littéraire[120], que Votre Grâce tâche d’avoir le second prix ; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s’obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n’est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Mais, cependant, c’est une grande chose que le nom de premier prix.

 

– Jusqu’à présent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou ; continuons. Il me semble, dit-il, que Votre Grâce a fréquenté les écoles ; quelles sciences avez-vous étudiées ?

 

– Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la poésie, et qui la passe même d’au moins deux doigts.

 

– Je ne sais quelle est cette science, répliqua don Lorenzo, et jusqu’à présent je n’en avais pas ouï parler.

 

– C’est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chrétienne qu’il professe, en quelque part qu’elle lui soit demandée. Il doit être médecin, et surtout botaniste, pour connaître, au milieu des déserts et des lieux inhabités, les herbes qui ont la vertu de guérir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher à tout bout de champ quelqu’un pour le panser. Il doit être astronome, pour connaître par les étoiles combien d’heures de la nuit sont passées, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car à chaque pas il aura besoin d’elles ; et laissant de côté, comme bien entendu, qu’il doit être orné de toutes les vertus théologales et cardinales, je passe à d’autres bagatelles, et je dis qu’il doit savoir nager comme on dit que nageait le poisson Nicolas[121]. Il doit savoir ferrer un cheval, mettre la selle et la bride ; et, remontant aux choses d’en haut, il doit garder sa foi à Dieu et à sa dame[122] ; il doit être chaste dans les pensées, décent dans les paroles, libéral dans les œuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les nécessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la vérité, dût-il, pour la défendre, exposer et perdre la vie. De toutes ces grandes et petites qualités se compose un bon chevalier errant ; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, si c’est une science à la bavette, celle qu’apprend le chevalier qui l’étudie pour en faire sa profession, et si elle peut se mettre au niveau des plus huppées que l’on enseigne dans les gymnases et les écoles !

 

– S’il en était ainsi, répondit don Lorenzo, je dirais que cette science l’emporte sur toutes les autres.

 

– Comment, s’il en était ainsi ? répliqua don Quichotte.

 

– Ce que je veux dire, reprit don Lorenzo, c’est que je doute qu’il y ait eu et qu’il y ait à cette heure des chevaliers errants, et surtout parés de tant de vertus.

 

– J’ai déjà dit bien des fois ce que je vais répéter, répondit don Quichotte ; c’est que la plupart des gens de ce monde sont d’avis qu’il n’y a pas eu de chevaliers errants ; et comme je suis d’avis que, si le ciel ne leur fait miraculeusement entendre cette vérité, qu’il y en eut et qu’il y en a, toute peine serait prise inutilement, ainsi que me l’a maintes fois prouvé l’expérience, je ne veux pas m’arrêter maintenant à tirer Votre Grâce de l’erreur qu’elle partage avec tant d’autres. Ce que je pense faire, c’est prier le ciel qu’il vous en tire et vous fasse comprendre combien furent véritables et nécessaires au monde les chevaliers errants, dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans le siècle présent, s’ils étaient encore de mise. Mais aujourd’hui triomphent, pour les péchés du monde, la paresse, l’oisiveté, la gourmandise et la mollesse.

 

– Voilà que notre hôte nous échappe, s’écria tout bas don Lorenzo ; mais pourtant c’est un fou remarquable, et je serais moi-même un sot de n’en pas avoir cette opinion. »

 

Là se termina leur entretien, parce qu’on les appela pour dîner. Don Diego demanda à son fils ce qu’il avait pu tirer au net de l’esprit de son hôte :

 

« Je défie, répondit le jeune homme, tous les médecins et tous les copistes de rien tirer du brouillon de sa folie. C’est un fou pour ainsi dire entrelardé, qui a des intervalles lucides. »

 

On se mit à table, et le dîner fut, comme don Diego avait dit en chemin qu’il avait coutume de l’offrir à ses convives, bien servi, abondant et savoureux. Mais ce qui enchanta le plus don Quichotte, ce fut le merveilleux silence qu’on gardait dans toute la maison, qui ressemblait à un couvent de chartreux. Quand on eut enlevé la nappe, récité les grâces et jeté de l’eau sur les mains, don Quichotte pria instamment don Lorenzo de lui dire les vers de la joute littéraire. L’étudiant répondit :

 

« Pour ne pas ressembler à ces poëtes qui, lorsqu’on leur demande de réciter leurs vers, s’y refusent, et, quand on ne les leur demande pas, nous les jettent au nez, je dirai ma glose, de laquelle je n’espère aucun prix, car c’est uniquement comme exercice d’esprit que je l’ai faite.

 

– Un de mes amis, homme habile, reprit don Quichotte, était d’avis qu’il ne fallait fatiguer personne à gloser des vers. La raison, disait-il, c’est que jamais la glose ne peut atteindre au texte, et que la plupart du temps elle s’éloigne de son sens et de son objet ; que d’ailleurs les lois de la glose sont trop sévères, qu’elles ne souffrent ni interrogations, ni les mots dit-il ou dirais-je, qu’elles ne permettent ni de faire avec les verbes des substantifs, ni de changer le sens du propre au figuré, et qu’enfin elles contiennent foule d’entraves et de difficultés qui enchaînent et embarrassent les glossateurs, comme Votre Grâce doit parfaitement le savoir.

 

– En vérité, seigneur don Quichotte, dit don Lorenzo, je voudrais prendre Votre Grâce dans une erreur soutenue et répétée ; mais je ne puis, car vous me glissez des mains comme une anguille.

 

– Je n’entends pas, répondit don Quichotte, ce que dit ni ce que veut dire Votre Grâce par ces mots, que je lui glisse des mains.

 

– Je me ferai bientôt entendre, répliqua don Lorenzo ; mais maintenant, que Votre Grâce veuille bien écouter les vers glosés et la glose. Les voici :

 

Si pour moi ce qui fut revient à être,

Je n’aurai plus besoin d’espérer

Ou bien que le temps vienne déjà

De ce qui doit ensuite advenir.[123]

 

GLOSE

 

« À la fin, comme tout passe, s’est passé aussi le bien qu’en un temps m’avait donné la Fortune libérale. Mais elle ne me l’a plus rendu, ni en abondance, ni avec épargne. Il y a des siècles que tu me vois, Fortune, prosterné à tes pieds ; rends-moi mon bonheur passé, et je serai pleinement heureux, si pour moi ce qui fut revient à être.

 

« Je ne veux d’autre plaisir ni d’autre gloire, d’autre palme, d’autre victoire ni d’autre triomphe, que de retrouver le contentement, qui est une peine dans ma mémoire. Si tu me ramènes à ce point, Fortune, à l’instant se calmera toute l’ardeur de mon feu, et surtout si ce bien vient sur-le-champ, je n’aurai plus besoin d’espérer.

 

« Je demande des choses impossibles, car que le temps revienne à être ce qu’une fois il a été, c’est une chose à laquelle aucun pouvoir sur la terre n’est encore parvenu. Le temps court, il vole, il part légèrement pour ne plus revenir, et l’on se tromperait en pensant ou que déjà le temps fût passé, ou bien que le temps vienne déjà.

 

« Vivre en continuelle perplexité, tantôt avec l’espoir, tantôt avec la crainte, c’est une mort manifeste, et il vaut mieux, en mourant, chercher une issue à la douleur. Mon intérêt serait d’en finir ; mais il n’en est pas ainsi, car, par une meilleure réflexion, ce qui me rend la vie, c’est la crainte de ce qui doit ensuite advenir. »

 

Quand don Lorenzo eut achevé de débiter sa glose, don Quichotte se leva tout debout, et, lui saisissant la main droite, il s’écria, d’une voix haute qui ressemblait à des cris :

 

« Par le ciel et toutes ses grandeurs, généreux enfant, vous êtes le meilleur poëte de l’univers ; vous méritez d’être couronné de lauriers, non par Chypre, ni par Gaëte, comme a dit un poëte auquel Dieu fasse miséricorde[124], mais par les académies d’Athènes, si elles existaient encore, et par celles aujourd’hui existantes de Paris, de Boulogne et de Salamanque. Plût à Dieu que les juges qui vous refuseraient le premier prix fussent percés de flèches par Apollon, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs portes ! Récitez-moi, seigneur, je vous en supplie, quelques vers de grande mesure, car je veux sonder sur tous les points votre admirable génie.[125] »

 

Est-il besoin de dire que don Lorenzo fut ravi de se voir louer par don Quichotte, bien qu’il le tînt pour un fou ? Ô puissance de l’adulation ! que tu as d’étendue et que tu portes loin les limites de ton agréable juridiction ! Don Lorenzo rendit hommage à cette vérité, car il condescendit au désir de don Quichotte, en lui récitant ce sonnet sur l’histoire de Pyrame et Thisbé :

 

SONNET

 

« Le mur est brisé par la belle jeune fille qui ouvrit le cœur généreux de Pyrame. L’amour part de Chypre, et va en droiture voir la fente étroite et prodigieuse.

 

« Là parle le silence, car la voix n’ose point passer par un si étroit détroit ; les âmes, oui, car l’amour a coutume de rendre facile la plus difficile des choses.

 

« Le désir a mal réussi, et la démarche de l’imprudente vierge attire, au lieu de son plaisir, sa mort. Voyez quelle histoire :

 

« Tous deux en même temps, ô cas étrange ! les tue, les couvre et les ressuscite, une épée, une tombe, un souvenir. »

 

« Béni soit Dieu ! s’écria don Quichotte quand il eut entendu le sonnet de don Lorenzo ; parmi la multitude de poëtes consommés qui vivent aujourd’hui, je n’ai pas vu un poëte aussi consommé que Votre Grâce, mon cher seigneur ; c’est du moins ce que me donne à penser l’ingénieuse composition de ce sonnet. »

 

Don Quichotte resta quatre jours parfaitement traité dans la maison de don Diego. Au bout de ce temps, il lui demanda la permission de partir.

 

« Je vous suis très-obligé, lui dit-il, du bon accueil que j’ai reçu dans votre maison ; mais comme il sied mal aux chevaliers errants de donner beaucoup d’heures à l’oisiveté et à la mollesse, je veux aller remplir le devoir de ma profession en cherchant les aventures, dont j’ai connaissance que cette terre abonde. J’espère ainsi passer le temps, en attendant l’époque des joutes de Saragosse, qui sont l’objet direct de mon voyage. Mais je veux d’abord pénétrer dans la caverne de Montésinos, de laquelle on conte tant et de si grandes merveilles dans ces environs ; je chercherai en même temps à découvrir l’origine et les véritables sources des sept lacs appelés vulgairement lagunes de Ruidera. »

 

Don Diego et son fils louèrent hautement sa noble résolution, et l’engagèrent à prendre de leur maison et de leur bien tout ce qui lui ferait plaisir, s’offrant à lui rendre service avec toute la bonne volonté possible, obligés qu’ils y étaient par le mérite de sa personne et l’honorable profession qu’il exerçait.

 

Enfin le jour du départ arriva, aussi joyeux pour don Quichotte que triste et fatal pour Sancho Panza, qui, se trouvant fort bien de l’abondance des cuisines de don Diego, se désolait de retourner à la disette en usage dans les forêts et dans les déserts, et d’être réduit aux chétives provisions de son bissac. Néanmoins, il le remplit tout comble de ce qui lui sembla le plus nécessaire. Quand don Quichotte prit congé de ses hôtes, il dit à don Lorenzo :

 

« Je ne sais si j’ai déjà dit à Votre Grâce, et, en tout cas, je le lui répète, que si vous voulez abréger les peines et le chemin pour arriver au faîte inaccessible de la renommée, vous n’avez qu’une chose à faire : laissez le sentier de la poésie, quelque peu étroit, et prenez le sentier de la chevalerie errante. Cela suffit pour devenir empereur en un tour de main. »

 

Par ces propos, don Quichotte acheva de décider le procès de sa folie, et plus encore par ceux qu’il ajouta :

 

« Dieu sait, dit-il, si je voudrais emmener avec moi le seigneur don Lorenzo, pour lui enseigner comment il faut épargner les humbles et fouler aux pieds les superbes[126], vertus inhérentes à la profession que j’exerce. Mais, puisque son jeune âge ne l’exige point encore, et que ses louables études s’y refusent, je me bornerai à lui donner un conseil ; c’est qu’étant poëte, il pourra devenir célèbre s’il se guide plutôt sur l’opinion d’autrui que sur la sienne propre. Il n’y a ni père ni mère auxquels leurs enfants semblent laids, et, pour les enfants de l’intelligence, cette erreur a plus cours encore. »

 

Le père et le fils s’étonnèrent de nouveau des propos entremêlés de don Quichotte, tantôt sensés, tantôt extravagants, et de la ténacité qu’il mettait à se lancer incessamment à la quête de ses malchanceuses aventures, terme et but de tous ses désirs. Après s’être mutuellement réitéré les politesses et les offres de service, avec la gracieuse permission de la dame du château, don Quichotte et Sancho s’éloignèrent, l’un sur Rossinante, l’autre sur le grison.

 

Chapitre XIX

 

Où l’on raconte l’aventure du berger amoureux, avec d’autres événements gracieux en vérité

 

 

Don Quichotte n’était encore qu’à peu de distance du village de don Diego, quand il fut rejoint par deux espèces de prêtres ou d’étudiants et deux laboureurs, qui cheminaient montés tous quatre sur des bêtes à longues oreilles.

 

L’un des étudiants avait, en guise de portemanteau, un petit paquet de grosse toile verte qui enveloppait quelques hardes et deux paires de bas en bure noire ; l’autre ne portait autre chose que deux fleurets neufs avec leurs boutons. Quant aux laboureurs, ils étaient chargés de plusieurs effets qu’ils venaient sans doute d’acheter dans quelque grande ville pour les porter à leur village. Étudiants et laboureurs tombèrent dans la même surprise que tous ceux qui voyaient don Quichotte pour la première fois, et ils mouraient d’envie de savoir quel était cet homme si différent des autres et si hors de l’usage commun.

 

Don Quichotte les salua, et, quand il eut appris qu’ils suivaient le même chemin que lui, il leur offrit sa compagnie, en les priant de retenir un peu le pas, car leurs bourriques marchaient plus vite que son cheval. Pour se montrer obligeant, il leur dit en peu de mots quelles étaient sa personne et sa profession, à savoir qu’il était chevalier errant, et qu’il allait chercher des aventures dans les quatre parties du monde. Il ajouta qu’il s’appelait de son nom propre don Quichotte de la Manche, et par surnom le chevalier des Lions. Tout cela, pour les laboureurs, c’était comme s’il eût parlé grec ou argot de bohémiens ; mais non pour les étudiants, qui reconnurent bientôt le vide de sa cervelle. Néanmoins, ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l’un d’eux lui dit :

 

« Si Votre Grâce, seigneur chevalier, ne suit aucun chemin fixe, comme ont coutume de faire ceux qui cherchent des aventures, venez avec nous, et vous verrez une des noces les plus belles et les plus riches qu’on ait célébrées jusqu’à ce jour dans la Manche et à plusieurs lieues à la ronde. »

 

Don Quichotte demanda s’il s’agissait des noces de quelque prince, pour en faire un si grand récit.

 

« Non, répondit l’étudiant, ce ne sont que les noces d’un paysan et d’une paysanne ; l’un est le plus riche de tout le pays ; l’autre, la plus belle qu’aient vue les hommes. On va célébrer leur mariage avec une pompe extraordinaire et nouvelle ; car les noces se feront dans un pré qui touche au village de la fiancée, qu’on appelle par excellence Quitéria la Belle. Le fiancé se nomme Camache le Riche. Elle a dix-huit ans, lui vingt-deux ; tous deux égaux de condition, bien que des gens curieux, qui savent par cœur les filiations du monde entier, prétendent que la belle Quitéria l’emporte en ce point sur Camache. Mais il ne faut pas regarder à cela ; les richesses sont assez puissantes pour souder bien des cassures et boucher bien des trous. En effet, ce Camache est libéral ; et il lui a pris fantaisie de faire couvrir tout le pré avec des branches d’arbres, de façon que le soleil aura de la peine à réussir s’il veut visiter l’herbe fraîche dont la terre est couverte. Il a fait aussi composer des danses, tant à l’épée qu’aux petits grelots[127], car il y a dans son village des gens qui savent merveilleusement les faire sonner. Pour les danseurs aux souliers[128], je n’en dis rien, il en a commandé un monde. Mais pourtant, de toutes les choses que j’ai mentionnées et de bien d’autres que j’ai passées sous silence, aucune, j’imagine, ne rendra ses noces aussi mémorables que les équipées qu’y fera sans doute le désespéré Basile. Ce Basile est un jeune berger habitant le village de Quitéria, où il avait sa maison porte à porte avec celle des parents de la belle paysanne. L’amour prit de là occasion de rappeler au monde l’histoire oubliée de Pyrame et Thisbé, car Basile devint amoureux de Quitéria dès ses plus tendres années, et la jeune fille le paya de retour par mille chastes faveurs, si bien que dans le village on comptait par passe-temps les amours des enfants Basile et Quitéria. Ils grandirent tous deux, et le père de Quitéria résolut de refuser à Basile l’entrée qu’avait eue celui-ci jusqu’alors dans sa maison ; puis, pour s’ôter le souci et les craintes, il convint de marier sa fille avec le riche Camache, ne trouvant pas convenable de la donner à Basile, qui n’était pas aussi bien traité par la fortune que par la nature ; car, s’il faut dire la vérité sans envie, c’est bien le garçon le mieux découplé que nous connaissions, vigoureux tireur de barre, excellent lutteur et grand joueur de balle. Il court comme un daim, saute mieux qu’une chèvre, et abat les quilles comme par enchantement. Du reste, il chante comme une alouette, pince d’une guitare à la faire parler, et, par-dessus tout, joue de la dague aussi bien que le plus huppé.

 

– Pour ce seul mérite, s’écria don Quichotte, ce garçon méritait d’épouser, non-seulement la belle Quitéria, mais la reine Genièvre elle-même, si elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s’y opposer.

 

– Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n’avait fait jusqu’alors que se taire et écouter ; ce qu’elle veut, c’est que chacun se marie avec son égal, se fondant sur le proverbe qui dit : « Chaque brebis avec sa pareille. »[129] Ce que je voudrais, moi, c’est que ce bon garçon de Basile, auquel je m’affectionne, se mariât avec cette dame Quitéria, et maudits soient dans ce monde et dans l’autre ceux qui empêchent les gens de se marier à leur goût.

 

– Si tous ceux qui s’aiment pouvaient ainsi se marier, dit don Quichotte, ce serait ôter aux parents le droit légitime de choisir pour leurs enfants, et de les établir comme et quand il convient ; et, si le choix des maris était abandonné à la volonté des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle autre le premier venu qu’elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, bien que ce ne fût qu’un spadassin débauché. L’amour aveugle facilement les yeux de l’intelligence, si nécessaires pour le choix d’un état. Dans celui qu’exige le mariage, on court grand risque de se tromper ; il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer juste. Quelqu’un veut faire un long voyage ; s’il est prudent, avant de se mettre en route, il choisira une compagnie agréable et sûre. Pourquoi ne ferait-il pas de même, celui qui doit cheminer tout le cours de sa vie jusqu’au terme de la mort, surtout si cette compagnie doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme pour son mari ? La femme légitime n’est pas une marchandise qu’on puisse rendre, changer ou céder après l’avoir achetée ; c’était un accident inséparable, qui dure autant que la vie ; c’est un lien qui, une fois jeté autour du cou, se change en nœud gordien, et ne peut se détacher, à moins qu’il ne soit tranché par la faux de la mort. Je pourrais dire bien d’autres choses encore sur ce sujet, mais j’en suis détourné par l’envie de savoir s’il reste au seigneur licencié quelque chose à me dire à propos de l’histoire de Basile.

 

– Il ne me reste qu’une chose à dire, répondit l’étudiant, bachelier ou licencié, comme l’avait appelé don Quichotte ; c’est que, du jour où Basile a su que la belle Quitéria épousait Camache le Riche, on ne l’a plus vu rire, on ne l’a plus entendu tenir un propos sensé. Il marche toujours triste et pensif, se parlant à lui-même, ce qui est un signe infaillible qu’il a perdu l’esprit. Il mange peu, ne dort pas davantage ; s’il mange, ce sont des fruits ; s’il dort, c’est en plein champ sur la terre, comme une brute. De temps en temps, il regarde le ciel, et d’autres fois il cloue les yeux à terre, dans une telle extase qu’il semble une statue habillée dont l’air agite les vêtements. Enfin, il témoigne si vivement la passion qu’il a dans le cœur, que tous ceux qui le connaissent craignent que le oui prononcé demain par la belle Quitéria ne soit l’arrêt de sa mort.

 

– Dieu fera mieux les choses, s’écria Sancho ; car, s’il donne le mal, il donne la médecine. Personne ne sait ce qui doit arriver ; d’ici à demain il y a bien des heures, et en un seul moment la maison peut tomber ; j’ai vu souvent pleuvoir et faire du soleil tout à la fois, et tel se couche le soir bien portant qui ne peut plus remuer le lendemain matin. Dites-moi : quelqu’un, par hasard, se flatterait-il d’avoir mis un clou à la roue de la fortune ? Non certes ; et d’ailleurs, entre le oui et le non de la femme, je n’oserais pas seulement mettre la pointe d’une aiguille, car elle n’y tiendrait pas. Faites seulement que Quitéria aime Basile de bon cœur et de bonne volonté, et moi je lui donnerai un sac de bonne aventure, car l’amour, à ce que j’ai ouï dire, regarde avec des lunettes qui font paraître le cuivre de l’or, la pauvreté des richesses et la chassie des perles.

 

– Où diable t’arrêteras-tu, Sancho maudit ? s’écria don Quichotte. Quand tu commences à enfiler des proverbes et des histoires, personne ne peut te suivre, si ce n’est Judas lui-même, et puisse-t-il t’emporter ? Dis-moi, animal, que sais-tu de clous et de roues, et de quoi que ce soit ?

 

– Oh, pardieu ! si l’on ne m’entend pas, répondit Sancho, il n’est pas étonnant que mes sentences passent pour des sottises. Mais n’importe, moi je m’entends, et je sais que je n’ai pas dit tant de bêtises que vous voulez le croire ; c’est plutôt que Votre Grâce, mon cher seigneur, est toujours le contrôleur de mes paroles et de mes actions.

 

– Dis donc contrôleur, s’écria don Quichotte, ô prévaricateur du beau langage, que Dieu confonde et maudisse !

 

– Que Votre Grâce ne se fâche pas contre moi, répondit Sancho. Vous savez bien que je n’ai pas été élevé à la cour, que je n’ai pas étudié à Salamanque, pour connaître si j’ôte ou si je mets quelques lettres de trop à mes paroles. Vive Dieu ! il ne faut pas non plus obliger le paysan de Sayago à parler comme le citadin de Tolède[130]. Encore y a-t-il des Tolédains qui ne sont guère avancés dans la façon de parler poliment.

 

– C’est bien vrai, dit le licencié, car ceux qui sont élevés dans les tanneries et les boutiques du Zocodover ne peuvent parler aussi bien que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la cathédrale ; et pourtant ils sont tous de Tolède. Le langage pur, élégant, choisi appartient aux gens de cour éclairés, fussent-ils nés dans une taverne de Majalahonda ; je dis éclairés, car il y en a beaucoup qui ne le sont pas ; et les lumières sont la vraie grammaire du bon langage, quand l’usage les accompagne. Moi, seigneur, pour mes péchés, j’ai étudié le droit canonique à Salamanque, et je me pique quelque peu d’exprimer mes idées avec des paroles claires, nettes et significatives.

 

– Si vous ne vous piquiez pas, dit l’autre étudiant, de jouer mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la tête au concours des licences, au lieu d’avoir la queue.

 

– Écoutez, bachelier, reprit le licencié, votre opinion sur l’adresse à manier l’épée est la plus grande erreur du monde, si vous croyez cette adresse vaine et inutile.

 

– Pour moi, ce n’est pas une opinion, répondit l’autre, qui se nommait Corchuelo, c’est une vérité démontrée, et, si vous voulez que je vous le prouve par l’expérience, l’occasion est belle ; vous avez là des fleurets ; j’ai, moi, le poignet vigoureux, et, avec l’aide de mon courage, qui n’est pas mince, il vous fera confesser que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied à terre, et faites usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos angles, de vos cercles, de toute votre science ; j’espère bien vous faire voir des étoiles en plein midi, avec mon adresse tout inculte et naturelle, en laquelle, après Dieu, j’ai assez de confiance pour dire que celui-là est encore à naître qui me fera tourner le dos, et qu’il n’y a point d’homme au monde auquel je ne me charge de faire perdre l’équilibre.

 

– Que vous tourniez ou non le dos, je ne m’en mêle pas, répliqua l’habile escrimeur ; mais pourtant il pourrait se faire que, dans l’endroit même où vous cloueriez le pied pour la première fois, on y creusât votre sépulture, je veux dire que la mort vous fût donnée par cette adresse que vous méprisez tant.

 

– C’est ce que nous allons voir », répondit Corchuelo.

 

Et, sautant lestement à bas de son âne, il saisit avec furie un des fleurets que le licencié portait sur sa monture.

 

« Les choses ne doivent pas se passer ainsi, s’écria don Quichotte ; je veux être votre maître d’escrime, et le juge de cette querelle tant de fois débattue et jamais décidée. »

 

Il mit alors pied à terre, et, prenant sa lance à la main, il se plaça au milieu de la route, tandis que le licencié s’avançait avec une contenance dégagée et en mesurant ses pas, contre Corchuelo, qui venait à sa rencontre, lançant, comme on dit, des flammes par les yeux. Les deux autres paysans qui les accompagnaient servirent, sans descendre de leurs bourriques, de spectateurs à cette mortelle tragédie.

 

Les bottes d’estoc et de taille que portait Corchuelo, les revers, les fendants, les coups à deux mains, étaient innombrables, et tombaient comme la grêle. Le bachelier attaquait en lion furieux, mais le licencié, d’une tape qu’il lui envoyait avec le bouton de son fleuret, l’arrêtait court au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme si c’eût été une relique, bien qu’avec moins de dévotion. Finalement, le licencié lui compta, à coups de pointe, tous les boutons d’une demi-soutane qu’il portait, et lui en déchira les pans menus comme des queues de polypes[131]. Il lui jeta deux fois le chapeau par terre, et le fatigua tellement, que, de dépit et de rage, l’autre prit son fleuret par la poignée, et le lança dans l’air avec tant de vigueur, qu’il l’envoya presque à trois quarts de lieue. C’est ce que témoigna par écrit l’un des laboureurs, greffier de son état, qui alla le ramasser, et ce témoignage doit servir à faire reconnaître, sur preuve authentique, comment la force est vaincue par l’adresse.

 

Corchuelo s’était assis tout essoufflé, et Sancho, s’approchant de lui :

 

« Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, si Votre Grâce suit mon conseil, vous ne vous aviserez plus désormais de défier personne à l’escrime, mais plutôt à lutter ou à jeter la barre, car vous avez pour cela de la jeunesse et des forces. Quant à ceux qu’on appelle tireurs d’armes, j’ai ouï dire qu’ils mettent la pointe d’une épée dans le trou d’une aiguille.

 

– Je me contente, répondit Corchuelo, d’être comme on dit, tombé de mon âne, et d’avoir appris par expérience une vérité que j’étais bien loin de croire. »

 

En disant cela, il se leva pour embrasser le licencié, et ils restèrent meilleurs amis qu’auparavant. Ils ne voulurent point attendre le greffier, qui avait été chercher le fleuret, pensant qu’il serait trop long à revenir, et résolurent de suivre leur chemin pour arriver de bonne heure au village de Quitéria, d’où ils étaient tous. Pendant la route qu’il leur restait à faire, le licencié leur expliqua les excellences de l’escrime, avec tant de raisons évidentes, tant de figures et de démonstrations mathématiques, que tout le monde demeura convaincu des avantages de cette science, et Corchuelo fut guéri de son entêtement.

 

La nuit était venue, et, avant d’arriver, ils crurent voir devant le village un ciel rempli d’innombrables étoiles resplendissantes. Ils entendirent également le son confus et suave de divers instruments, comme flûtes, tambourins, psaltérions, luths, musettes et tambours de basque.

 

En approchant, ils virent que les arbres d’une ramée qu’on avait élevée de mains d’homme à l’entrée du village étaient tout chargés de lampes d’illumination, que le vent n’éteignait pas, car il soufflait alors si doucement qu’il n’avait pas la force d’agiter les feuilles des arbres. Les musiciens étaient chargés des divertissements de la noce ; ils parcouraient, en diverses quadrilles, cet agréable séjour, les uns dansant, et d’autres encore jouant des instruments qu’on vient de citer.

 

En somme, on aurait dit que, sur toute l’étendue de cette prairie, courait l’allégresse et sautait le contentement. Une foule d’autres hommes étaient occupés à construire des échafauds et des gradins, d’où l’on pût le lendemain voir commodément les représentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit pour célébrer les noces du riche Camache et les obsèques de Basile.

 

Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu’il en fût prié par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse, bien suffisante à son avis, que c’était la coutume des chevaliers errants de dormir dans les champs et les forêts plutôt que dans les habitations, fût-ce même sous des lambris dorés. Après cette réponse, il se détourna quelque peu du chemin, fort contre le gré de Sancho, auquel revint à la mémoire le bon gîte qu’il avait trouvé dans le château ou la maison de don Diego.

 

Chapitre XX

 

Où l’on raconte les noces de Camache le Riche, avec l’aventure de Basile le Pauvre

 

 

À peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant Phébus, pour qu’il séchât par de brûlants rayons les perles liquides de ses cheveux d’or, que don Quichotte, secouant la paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son écuyer Sancho, qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux fermés et la bouche ouverte, don Quichotte lui dit, avant de l’éveiller :

 

« Ô toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la terre, puisque, sans porter envie et sans être envié, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi peu persécuté des enchanteurs que troublé des enchantements ! Dors, répété-je et répéterai-je cent autres fois, toi qui n’as point à souffrir de l’insomnie continuelle d’une flamme jalouse, toi que n’éveille point le souci de payer des dettes qui sont échues, ni celui de fournir à la subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre petite famille. Ni l’ambition ne t’agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente, puisque les limites de tes désirs ne s’étendent pas au delà du soin de ton âne, car celui de ta personne est remis à ma charge comme un juste contrepoids qu’imposent aux seigneurs la nature et l’usage. Le valet dort, et le maître veille, pensant de quelle manière il pourra le nourrir, améliorer son sort et lui faire merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser à la terre la vivifiante rosée n’afflige point le serviteur, mais le maître, qui doit alimenter, dans la stérilité et la famine, celui qui l’a servi dans l’abondance et la fertilité. »

 

À tout cela, Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas éveillé de sitôt, si don Quichotte, avec le bout de sa lance, ne l’eût fait revenir à lui. Il s’éveilla enfin, en se frottant les yeux, en étendant les bras ; puis, tournant le visage à droite et à gauche :

 

« Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plutôt de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon âme, noces qui s’annoncent par de telles odeurs promettent d’être abondantes et généreuses.

 

– Tais-toi, glouton, dit don Quichotte, et lève-toi vite ; nous irons assister à ce mariage, pour voir ce que fera le dédaigné Basile.

 

– Ma foi, répondit Sancho, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pourquoi est-il pauvre ? il aurait épousé Quitéria. Mais, quand on n’a pas un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages ? En vérité, seigneur, moi je suis d’avis que le pauvre doit se contenter de ce qu’il trouve, et non chercher des perles dans les vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans un sac d’écus. S’il en est ainsi, Quitéria serait bien sotte de repousser les parures et les joyaux que lui a donnés Camache et qu’il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile à jeter la barre et à jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de barre et la meilleure botte d’escrime, on ne donne pas un verre de vin à la taverne. Des talents et des grâces qui ne rapportent rien, en ait qui voudra. Mais quand ces talents et ces grâces tombent sur quelqu’un qui a la bourse pleine, ah ! je voudrais pour lors avoir aussi bonne vie qu’ils ont bonne façon. C’est sur un bon fondement qu’on peut élever un bon édifice, et le meilleur fondement du monde, c’est l’argent.

 

– Par le saint nom de Dieu ! s’écria don Quichotte, finis ta harangue, Sancho ; je suis convaincu que, si on te laissait continuer celles que tu commences à chaque pas, il ne te resterait pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne l’emploierais qu’à parler.

 

– Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, vous vous rappelleriez les clauses de notre traité avant que nous prissions, cette dernière fois, la clef des champs. L’une d’elles fut que vous me laisseriez parler tant que j’en aurais envie, pourvu que ce ne fût ni contre le prochain ni contre votre autorité ; et jusqu’à présent, il me semble que je n’ai pas contrevenu aux défenses de cette clause.

 

– Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho, répondit don Quichotte ; mais, quand même il en serait ainsi, je veux que tu te taises et que tu me suives ; car voilà les instruments que nous entendions hier soir qui recommencent à réjouir les vallons, et sans doute que le mariage se célébrera pendant la fraîcheur de la matinée plutôt que pendant la chaleur du tantôt. »

 

Sancho obéit à son maître, et, quand il eut mis la selle à Rossinante et le bât au grison, ils enfourchèrent tous deux leurs bêtes, et entrèrent pas à pas sous la ramée. La première chose qui s’offrit aux regards de Sancho, ce fut un bœuf tout entier embroché dans un tronc d’ormeau ; et, dans le foyer où l’on allait le faire rôtir, brûlait une petite montagne de bois.

 

Six marmites étaient rangées autour de ce bûcher ; et certes, elles n’avaient point été faites dans le monde ordinaire des marmites, car c’étaient six larges cruches à vin[132], qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers, qui n’y paraissaient pas plus que si c’eût été des pigeonneaux. Les lièvres dépouillés de leurs peaux et les poules toutes plumées, qui pendaient aux arbres pour être bientôt ensevelis dans les marmites, étaient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses espèces pendus également aux branches, pour que l’air les entretînt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d’au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu’on le vit ensuite, de vins généreux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de blé dans les granges. Les fromages, amoncelés comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d’huile, plus grands que ceux d’un teinturier, servaient à frire les objets de pâtisserie, qu’on en retirait avec deux fortes pelles, et qu’on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait à côté. Les cuisiniers et les cuisinières étaient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du bœuf étaient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l’attendrir et lui donner du goût. Quant aux épices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetées par livres, mais par quintaux, et elles étaient étalées dans un grand coffre ouvert. Finalement les apprêts de la noce étaient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une armée.

 

Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s’en trouvait ravi. La première chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu ; ensuite les outres lui touchèrent le cœur, puis enfin les gâteaux de fruits cuits à la poêle, si toutefois on peut appeler poêles d’aussi vastes chaudrons. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il s’approcha de l’un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d’un estomac affamé, il le pria de lui laisser tremper une croûte de pain dans une de ces marmites.

 

– Frère, répondit le cuisinier, ce jour n’est pas de ceux sur qui la faim ait prise, grâce au riche Camache. Mettez pied à terre, et regardez s’il n’y a point par là quelque cuiller à pot ; vous écumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.

 

– Je ne vois aucune cuiller, répliqua Sancho.

 

– Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge ! que vous faites l’innocent, et que vous êtes embarrassé pour peu de chose ! »

 

En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des cruches qui servaient de marmites, et en tira d’un seul coup trois poules et deux oies.

 

« Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez avec cette écume, en attendant que vienne l’heure du dîner.

 

– Mais je n’ai rien pour la mettre, répondit Sancho.

 

– Eh bien ! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout ; rien ne coûte à la richesse et à la joie de Camache. »

 

Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, don Quichotte regardait entrer, par un des côtés de la ramée, une douzaine de laboureurs, montés sur douze belles juments couvertes de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur la courroie du poitrail. Ils étaient vêtus d’habits de fête, et ils firent en bon ordre plusieurs évolutions d’un bout à l’autre de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux :

 

« Vive Camache et Quitéria, lui aussi riche qu’elle est belle, et elle, la plus belle du monde ! »

 

Quand don Quichotte entendit cela :

 

« On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n’ont pas vu ma Dulcinée du Toboso ; s’ils l’eussent vue, ils retiendraient un peu la bride aux louanges de cette Quitéria. »

 

Un moment après, ont vit entrer en divers endroits de la ramée plusieurs chœurs de danse de différentes espèces, entre autres une troupe de danseurs à l’épée, composée de vingt-quatre jeunes gens de bonne mine, tous vêtus de fine toile blanche, et portant sur la tête des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils étaient conduits par un jeune homme agile, auquel l’un des laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des danseurs s’étaient blessés.

 

« Aucun jusqu’à présent, béni soit Dieu ! répondit le chef. Nous sommes tous bien portants. »

 

Aussitôt il commença à former une mêlée avec ses compagnons, faisant tant d’évolutions et avec tant d’adresse, que don Quichotte, tout habitué qu’il était à ces sortes de danses, avoua qu’il n’en avait jamais vu de mieux exécutée que celle-là.

 

Il ne fut pas moins ravi d’un autre chœur de danse qui entra bientôt après. C’était une troupe de jeunes filles choisies pour leur beauté, si bien du même âge qu’aucune ne semblait avoir moins de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles étaient toutes vêtues de léger drap vert, avec les cheveux moitié tressés, moitié flottants, mais si blonds tous qu’ils auraient pu le disputer à ceux du soleil ; et sur la chevelure elles portaient des guirlandes formées de jasmins, de roses, d’amarantes et de fleurs de chèvrefeuille. Cette troupe était conduite par un vénérable vieillard et une imposante matrone, mais plus légers et plus ingambes que ne l’annonçait leur grand âge. C’était le son d’une cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes vierges, portant la décence sur le visage et l’agilité dans les pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.

 

Après elles, parut une danse composée, et de celles qu’on appelle parlantes.[133] C’était une troupe de huit nymphes réparties en deux files. L’une de ces files était conduite par le dieu Cupidon, l’autre par l’Intérêt ; celui-là paré de ses ailes, de son arc et de son carquois ; celui-ci vêtu de riches étoffes d’or et de soie. Les nymphes qui suivaient l’Amour portaient derrière les épaules leurs noms en grandes lettres sur du parchemin blanc. Poésie était le titre de la première ; celui de la seconde, Discrétion ; celui de la troisième, Belle famille, et celui de la quatrième, Vaillance. Les nymphes que guidait l’Intérêt se trouvaient désignées de la même façon. Libéralité était le titre de la première ; Largesse, celui de la seconde ; Trésor, celui de la troisième, et celui de la quatrième, Possession pacifique. Devant la troupe marchait un château de bois traîné par quatre sauvages, tous vêtus de feuilles de lierre et de filasse peinte en vert, accoutrés si au naturel que peu s’en fallut qu’ils ne fissent peur à Sancho. Sur la façade du château et sur ses quatre côtés était écrit : Château de sage prudence. Ils avaient pour musiciens quatre habiles joueurs de flûte et de tambourin. Cupidon commença la danse. Après avoir fait deux figures, il leva les yeux ; et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, il lui parla de la sorte :

 

« Je suis le dieu tout-puissant dans l’air, sur la terre, dans la mer profonde, et sur tout ce que l’abîme renferme en son gouffre épouvantable.

 

« Je n’ai jamais connu ce que c’est que la peur ; tout ce que je veux, je le puis, quand même je voudrais l’impossible ; et, en tout ce qui est possible, je mets, j’ôte, j’ordonne et je défends. »

 

La strophe achevée, il lança une flèche sur le haut du château, et regagna sa place.

 

Alors l’Intérêt s’avança ; il dansa également deux pas, et, les tambourins se taisant, il dit à son tour :

 

« Je suis celui qui peut plus que l’Amour, et c’est l’Amour qui me guide ; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la terre, de la plus connue et de la plus illustre.

 

« Je suis l’Intérêt, par qui peu de gens agissent bien ; et agir sans moi serait grand miracle ; mais, tel que je suis, je me consacre à toi, à tout jamais. Amen. »

 

L’Intérêt s’étant retiré, la Poésie s’avança, et, après avoir dansé ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle du château, elle dit :

 

« En très-doux accents, en pensées choisies, graves et spirituelles, la très-douce Poésie t’envoie, ma dame, son âme enveloppée de mille sonnets.

 

« Si ma poursuite ne t’importune pas, ton sort, envié de bien d’autres femmes, sera porté par moi au-dessus du croissant de la lune. »

 

La Poésie s’éloigna, et la Libéralité, s’étant détachée du groupe de l’Intérêt, dit après avoir fait ses pas :

 

« On appelle Libéralité la façon de donner aussi éloignée de la prodigalité que de l’extrême contraire, lequel annonce un faible et mol attachement.

 

« Mais moi, pour te grandir, je veux être désormais plutôt prodigue ; c’est un vice sans doute, mais un vice noble et d’un cœur amoureux qui se montre par ses présents. »

 

De la même façon s’avancèrent et se retirèrent tous les personnages des deux troupes ; chacun fit ses pas et récita ses vers, quelques-uns élégants, d’autres ridicules ; mais don Quichotte ne retint par cœur (et pourtant sa mémoire était grande) que ceux qui viennent d’être cités. Ensuite, les deux troupes se mêlèrent, faisant et défaisant des chaînes, avec beaucoup de grâce et d’aisance. Quand l’Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l’Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées[134]. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l’Intérêt tira de sa poche une grande bourse, faite avec la peau d’un gros chat angora, et qui semblait pleine d’écus ; puis il la lança contre le château, et, sur le coup, les planches, s’entrouvrirent et tombèrent à terre, laissant la jeune fille à découvert et sans défense. L’Intérêt s’approcha d’elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jeté une grosse chaîne d’or au cou, ils parurent la saisir et l’emmener prisonnière. À cette vue, l’Amour et ses partisans firent mine de vouloir la leur enlever, et toutes les démonstrations d’attaque et de défense se faisaient en mesure, au son des tambourins. Les sauvages vinrent séparer les deux troupes, et, quand ils eurent rajusté avec promptitude les planches du château de bois, la demoiselle s’y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la danse, au grand contentement des spectateurs.

 

Don Quichotte demanda à l’une des nymphes qui l’avait composée et mise en scène. Elle répondit que c’était un bénéficier du village, lequel avait une fort gentille habileté pour ces sortes d’inventions.

 

« Je gagerais, reprit don Quichotte, que ce bachelier ou bénéficier doit être plus ami de Camache que de Basile, et qu’il s’entend mieux à mordre le prochain qu’à chanter les vêpres. Il a, du reste, fort bien encadré dans la danse les petits talents de Basile et les grandes richesses de Camache. »

 

Sancho Panza, qui l’écoutait parler, dit aussitôt :

 

« Au roi le coq, c’est à Camache que je m’en tiens.

 

– On voit bien, Sancho, reprit don Quichotte, que tu es un manant, et de ceux qui disent : Vive qui a vaincu !

 

– Je ne sais trop desquels je suis, répondit Sancho ; je sais bien que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi élégante écume que celle-ci, tirée des marmites de Camache. »

 

Et en même temps il fit voir à son maître la casserole pleine de poules et d’oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit à manger avec autant de grâce que d’appétit.

 

« Pardieu, dit-il en avalant, à la barbe des talents de Basile ! car autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il n’y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme disait une de mes grand-mères, c’est l’avoir et le n’avoir pas[135], et c’est à l’avoir qu’elle se rangeait. Au jour d’aujourd’hui, mon seigneur don Quichotte, on tâte plutôt le pouls à l’avoir qu’au savoir, et un âne couvert d’or a meilleure mine qu’un cheval bâté. Aussi, je le répète, c’est à Camache que je m’en tiens, à Camache, dont les marmites donnent pour écume des oies, des poules, des lièvres et des lapins. Quant à celles de Basile, si l’on tirait le bouillon, ce ne serait que de la piquette.

 

– As-tu fini ta harangue, Sancho ? demanda don Quichotte.

 

– Il faut bien que je la finisse, répondit Sancho, car je vois que Votre Grâce se fâche de l’entendre ; mais si cette raison ne se mettait à la traverse, j’avais taillé de l’ouvrage pour trois jours.

 

– Plaise à Dieu, Sancho, reprit don Quichotte, que je te voie muet avant de mourir !

 

– Au train dont nous allons, répliqua Sancho, avant que vous soyez mort, je serai à broyer de la terre entre les dents, et peut-être alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu’à la fin du monde, ou du moins jusqu’au jugement dernier.

 

– Quand même il en arriverait ainsi, ô Sancho, repartit don Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais tu ne te tairas autant que tu as parlé, que tu parles et que tu parleras dans le cours de ta vie. D’ailleurs, l’ordre de la nature veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne ; ainsi je n’espère pas te voir muet, fût-ce même en buvant ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort.

 

– Par ma foi seigneur, répliqua Sancho, il ne faut pas se fier à la décharnée, je veux dire à la mort, qui mange aussi bien l’agneau que le mouton ; et j’ai entendu dire à notre curé qu’elle frappait d’un pied égal les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres[136]. Cette dame-là, voyez-vous, a plus de puissance que de délicatesse. Elle ne fait pas la dégoûtée ; elle mange de tout, s’arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d’âges et de conditions. C’est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne à toute heure, l’herbe sèche et la verte ; l’on ne dirait pas qu’elle mâche les morceaux, mais qu’elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais ; et, bien qu’elle n’ait pas de ventre, on dirait qu’elle est hydropique, et qu’elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d’eau fraîche.

 

– Assez, assez, Sancho, s’écria don Quichotte ; reste là-haut, et ne te laisse pas tomber ; car, en vérité, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon prédicateur. Je te le répète, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t’en aller par le monde prêcher de jolis sermons.

 

– Prêche bien qui vit bien, répondit Sancho ; quant à moi, je ne sais pas d’autres tologies.

 

– Et tu n’en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c’est que, la crainte de Dieu étant le principe de toute sagesse, toi qui crains plus un lézard que Dieu, tu en saches si long.

 

– Jugez, seigneur, de vos chevaleries, répondit Sancho, et ne vous mêlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d’autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant de la commune ; et laissez-moi, je vous prie, expédier cette écume ; tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l’autre vie. »

 

En parlant ainsi, il revint à l’assaut contre sa casserole, et de si bon appétit, qu’il éveilla celui de don Quichotte, lequel l’aurait aidé sans aucun doute, s’il n’en eût été empêché par ce qu’il faut remettre au chapitre suivant.

 

Chapitre XXI

 

Où se continuent les noces de Camache, avec d’autres événements récréatifs

 

 

Au moment où don Quichotte et Sancho terminaient l’entretien rapporté dans le chapitre précédent, on entendit s’élever un grand bruit de voix. C’étaient les laboureurs montés sur les juments, qui, à grands cris et à grande course, allaient recevoir les nouveaux mariés. Ceux-ci s’avançaient au milieu de mille espèces d’instruments et d’inventions, accompagnés du curé, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de fête.

 

Dès que Sancho vit la fiancée, il s’écria :

 

« En bonne foi de Dieu, ce n’est pas en paysanne qu’elle est vêtue, mais en dame de palais. Pardine, à ce que j’entrevois, les patènes[137] qu’elle devrait porter au cou sont de riches pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du velours à trente poils. De plus, voilà que la garniture de bandes de toile blanche s’est, sur mon honneur, changée en frange de satin. Mais voyez donc ces mains parées de bagues de jais ! que je meure si ce ne sont pas des anneaux d’or, et de bon or fin, où sont enchâssées des perles blanches comme du lait caillé, dont chacune doit valoir un œil de la tête. Ô sainte Vierge ! quels cheveux ! s’ils ne sont pas postiches, je n’en ai pas vu en toute ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver à redire à sa taille et à sa tournure ! Ne dirait-on pas un palmier qui marche chargé de grappes de dattes, à voir l’effet de tous ces joyaux qui pendent à ces cheveux et à sa gorge ? Je jure Dieu que c’est une maîtresse fille, et qu’elle peut hardiment passer sur les bancs de Flandre.[138] »

 

Don Quichotte se mit à rire des rustiques éloges de Sancho Panza ; mais il lui sembla réellement que, hormis sa dame Dulcinée du Toboso, il n’avait jamais vu plus belle personne. La belle Quitéria se montrait un peu pâle et décolorée, sans doute à cause de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles mariées en préparant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les époux s’avançaient vers une espèce de théâtre, orné de tapis et de branchages, sur lequel devaient se faire les épousailles, et d’où ils devaient voir les danses et les représentations. Au moment d’atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux jeter de grands cris, et ils distinguèrent qu’on disait ; « Attendez, attendez un peu, gens inconsidérés autant qu’empressés. » À ces cris, à ces paroles, tous les assistants tournèrent la tête, et l’on vit paraître un homme vêtu d’une longue casaque noire, garnie de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme on le vit bientôt) une couronne de funeste cyprès, et dans la main un long bâton. Dès qu’il fut proche, tout le monde le reconnut pour le beau berger Basile, et, craignant quelque événement fâcheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans le silence où aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il arriva enfin, essoufflé, hors d’haleine ; il s’avança en face des mariés, et, fichant en terre son bâton, qui se terminait par une pointe d’acier, le visage pâle, les yeux fixés sur Quitéria, il lui dit d’une voix sourde et tremblante :

 

« Tu sais bien, ingrate Quitéria, que, suivant la sainte loi que nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d’époux ; tu n’ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma diligence l’accroissement de ma fortune, je n’ai pas voulu manquer au respect qu’exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds tous les engagements que tu avais pris envers mes honnêtes désirs, tu veux rendre un autre maître et possesseur de ce qui est à moi, un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien ! pour que son bonheur soit au comble (non que je pense qu’il le mérite, mais parce que les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains, détruire l’impossibilité ou l’obstacle qui s’y oppose, en m’ôtant d’entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l’ingrate Quitéria, de longues et heureuses années ! et meure le pauvre Basile, dont la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l’a précipité dans la tombe ! »

 

En disant cela, il saisit son bâton, le sépara en deux moitiés, dont l’une demeura fichée en terre, et il en tira une courte épée à laquelle ce bâton servait de fourreau ; puis, appuyant par terre ce qu’on pouvait appeler la poignée, il se jeta sur la pointe avec autant de promptitude que de résolution. Aussitôt une moitié de lame sanglante sortit derrière ses épaules, et le malheureux, baigné dans son sang, demeura étendu sur la place, ainsi percé de ses propres armes.

 

Ses amis accoururent aussitôt pour lui porter secours, touchés de sa misère et de sa déplorable aventure. Don Quichotte, laissant Rossinante, s’élança des premiers, et, prenant Basile dans ses bras, il trouva qu’il n’avait pas encore rendu l’âme. On voulait lui retirer l’épée de la poitrine ; mais le curé s’y opposa jusqu’à ce qu’il l’eût confessé, craignant que lui retirer l’épée et le voir expirer ne fût l’affaire du même instant. Basile, revenant un peu à lui, dit alors d’une voix affaiblie et presque éteinte :

 

« Si tu voulais, cruelle Quitéria, me donner dans cette dernière crise la main d’épouse, je croirais que ma témérité est excusable, puisqu’elle m’aurait procuré le bonheur d’être à toi. »

 

Le curé, qui entendit ces paroles, lui dit de s’occuper plutôt du salut de l’âme que des plaisirs du corps, et de demander sincèrement pardon à Dieu de ses péchés et de sa résolution désespérée. Basile répondit qu’il ne se confesserait d’aucune façon si d’abord Quitéria ne lui engageait sa main, que cette satisfaction lui permettrait de se reconnaître, et lui donnerait des forces pour se confesser. Quand don Quichotte entendit la requête du blessé, il s’écria à haute voix que Basile demandait une chose très-juste, très-raisonnable, et très-faisable en outre, et que le seigneur Camache aurait tout autant d’honneur à recevoir la dame Quitéria, veuve du valeureux Basile, que s’il la prenait aux côtés de son père :

 

« Ici, d’ailleurs, ajouta-t-il, tout doit se borner à un oui, puisque la couche nuptiale de ses noces doit être la sépulture. »

 

Camache écoutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demandèrent avec tant d’instances de consentir à ce que Quitéria donnât sa main au mourant, pour que son âme ne sortît pas de cette vie dans le désespoir et l’impiété, qu’il se vit obligé de répondre que, si Quitéria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce n’était qu’ajourner d’un instant l’accomplissement de ses désirs. Aussitôt tout le monde eut recours à Quitéria ; les uns par des prières, les autres par des larmes, et tous, par les plus efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre Basile. Mais elle, plus dure qu’un marbre, plus immobile qu’une statue, ne savait ou ne voulait répondre un mot ; et sans doute elle n’aurait rien répondu, si le curé ne lui eût dit de se décider promptement à ce qu’elle devait faire, car Basile tenait déjà son âme entre ses dents, et ne laissait point de temps à l’irrésolution. Alors la belle Quitéria, sans répliquer une seule parole, troublée, triste et éperdue, s’approcha de l’endroit où Basile, les yeux éteints, l’haleine haletante, murmurait entre ses lèvres le nom de Quitéria, donnant à croire qu’il mourait plutôt en gentil qu’en chrétien. Quitéria, se mettant à genoux, lui demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les yeux avec effort, et la regardant fixement :

 

« Ô Quitéria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment où ta compassion doit achever de m’ôter la vie, puisque je n’ai plus la force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant pour époux, ni pour arrêter la douleur qui me couvre si rapidement les yeux des ombres horribles de la mort ; je te conjure d’une chose, ô ma fatale étoile ; c’est qu’en me demandant et en me donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser hautement que c’est sans faire violence à ta volonté que tu me donnes ta main, et que tu me la livres comme à ton légitime époux. Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d’user d’artifice envers celui qui a toujours agi si sincèrement avec toi. »

 

Pendant le cours de ces propos, il s’évanouissait de telle sorte que tous les assistants pensaient qu’à chaque défaillance il allait rendre l’âme. Quitéria, toute honteuse et les yeux baissés, prenant dans sa main droite celle de Basile, lui répondit :

 

« Aucune violence ne serait capable de forcer ma volonté. C’est donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de légitime épouse, et que je reçois celle que tu me donnes de ton libre arbitre, que ne trouble ni n’altère en rien la catastrophe où t’a jeté ton désespoir irréfléchi.

 

– Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans altération, avec l’intelligence aussi claire que le ciel ait bien voulu me l’accorder ; ainsi, je me donne et me livre pour ton époux.

 

– Et moi pour ton épouse, repartit Quitéria, soit que tu vives de longues années, soit qu’on te porte de mes bras à la sépulture.

 

– Pour être si grièvement blessé, dit en ce moment Sancho, ce garçon-là jase beaucoup ; qu’on le fasse donc cesser toutes ces galanteries et qu’il pense à son âme, car m’est avis qu’il l’a plutôt sur la langue qu’entre les dents. »

 

Tandis que Basile et Quitéria se tenaient ainsi la main dans la main, le curé, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, et pria le ciel d’accorder une heureuse demeure à l’âme du nouveau marié. Mais celui-ci n’eut pas plutôt reçu la bénédiction, qu’il se leva légèrement tout debout, et, avec une vivacité inouïe, il tira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants furent frappés de surprise, et quelques-uns, plus simples que curieux, commencèrent à crier :

 

« Miracle ! miracle !

 

– Non, ce n’est pas miracle qu’il faut crier, répliqua Basile, mais adresse, adresse ! »

 

Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut tâter la blessure avec les deux mains. Il trouva que la lame n’avait point passé à travers la chair et les côtes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu’il s’était arrangé sur le flanc, plein, comme on le sut depuis, de sang préparé pour ne pas se congeler. Finalement, le curé et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se tinrent pour joués et bafoués. Quant à l’épousée, elle ne parut point fâchée de la plaisanterie ; au contraire, entendant quelqu’un dire que ce mariage n’était pas valide, comme entaché de fraude, elle s’écria qu’elle le ratifiait de nouveau, d’où tout le monde conclut que c’était du consentement et à la connaissance de tous deux que l’aventure avait été concertée. Camache et ses partisans s’en montrèrent si fort courroucés qu’ils voulurent sur-le-champ tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d’entre eux mettant l’épée à la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui d’autres épées furent tirées aussitôt. Pour don Quichotte, prenant l’avant-garde avec son cheval, la lance en arrêt et bien couvert de son écu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho, que n’avaient jamais diverti semblables fêtes, courut se réfugier auprès des marmites dont il avait tiré son agréable écume, cet asile lui semblant un sanctuaire qui devait être respecté.

 

Don Quichotte criait à haute voix :

 

« Arrêtez, seigneurs, arrêtez ; il n’y a nulle raison à tirer vengeance des affronts que fait l’amour. Prenez garde que l’amour et la guerre sont une même chose ; et, de même qu’à la guerre il est licite et fréquent d’user de stratagèmes pour vaincre l’ennemi, de même, dans les querelles amoureuses, on tient pour bonnes et légitimes les ruses et les fourberies qu’on emploie dans le but d’arriver à ses fins, pourvu que ce ne soit point au préjudice et au déshonneur de l’objet aimé. Quitéria était à Basile, et Basile à Quitéria, par une juste et favorable disposition des cieux. Camache est riche ; il pourra acheter son plaisir, où, quand et comme il voudra. Basile n’a que cette brebis ; personne, si puissant qu’il soit, ne pourra la lui ravir, car deux êtres que Dieu réunit, l’homme ne peut les séparer[139] ; et celui qui voudrait l’essayer aura d’abord affaire à la pointe de cette lance. »

 

En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et d’adresse, qu’il frappa de crainte tous ceux qui ne le connaissaient pas. D’une autre part, l’indifférence de Quitéria fit une si vive impression sur l’imagination de Camache, qu’en un instant elle effaça tout amour de son cœur. Aussi se laissa-t-il toucher par les exhortations du curé, homme prudent et de bonnes intentions, qui parvint à calmer Camache et ceux de son parti. En signe de paix, ils remirent les épées dans le fourreau, accusant plutôt la facilité de Quitéria que l’industrie de Basile. Camache fit même la réflexion que, si Quitéria aimait Basile, avant d’être mariée, elle l’eût aimé encore après, et qu’il devait plutôt rendre grâce au ciel de ce qu’il la lui enlevait que de ce qu’il la lui avait donnée.

 

Camache consolé, et la paix rétablie parmi ses hommes d’armes, les amis de Basile se calmèrent aussi, et le riche Camache, pour montrer qu’il ne conservait ni ressentiment ni regret, voulut que les fêtes continuassent comme s’il se fût marié réellement. Mais ni Basile ni son épouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils emmenèrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de cœur, et, comme on dit, de poil sur l’estomac. Le seul Sancho sentit son âme s’obscurcir, quand il se vit dans l’impuissance d’attendre le splendide festin et les fêtes de Camache, qui durèrent jusqu’à la nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s’en allait avec la compagnie de Basile, laissant derrière lui, bien qu’il les portât au fond de l’âme, les marmites d’Égypte[140], dont l’écume presque achevée, qu’il emportait dans la casserole, lui représentait la gloire et l’abondance perdues. Aussi, ce fut tout pensif et tout affligé qu’il mit le grison sur les traces de Rossinante.

 

Chapitre XXII

 

Où l’on rapporte la grande aventure de la caverne de Montésinos, située au cœur de la Manche, aventure à laquelle mit une heureuse fin le valeureux don Quichotte de la Manche

 

 

Avec de grands hommages les nouveaux mariés accueillirent don Quichotte, empressés de reconnaître les preuves de valeur qu’il avait données en défendant leur cause ; et, mettant son esprit aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les armes et un Cicéron dans l’éloquence. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que la feinte blessure n’avait pas été une ruse concertée avec la belle Quitéria, mais une invention de Basile, qui en attendait précisément le résultat qu’on a vu. Il avoua, à la vérité, qu’il avait fait part de son projet à quelques-uns de ses amis, pour qu’au moment nécessaire ils lui prêtassent leur aide et soutinssent la supercherie.

 

« On ne peut et l’on ne doit point, dit don Quichotte, nommer supercherie les moyens qui visent à une fin vertueuse ; et, pour les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde que le plus grand ennemi qu’ait l’amour, c’est le besoin, la nécessité continuelle. Dans l’amour, tout est joie, plaisir, contentement, surtout quand l’amant est en possession de l’objet aimé, et ses plus mortels ennemis sont la pauvreté et la disette. Tout ce que je dis, c’est dans l’intention de faire abandonner au seigneur Basile l’exercice des talents qu’il possède, lesquels lui donnaient bien de la renommée, mais ne lui produisaient pas d’argent, et pour qu’il s’applique à faire fortune par des moyens d’honnête industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre puisse être honoré), une femme belle est un bijou avec lequel, si on le lui enlève, on lui enlève aussi l’honneur. La femme belle et honnête, dont le mari est pauvre, mérite d’être couronnée avec les lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beauté par elle seule attire les cœurs de tous ceux qui la regardent, et l’on voit s’y abattre, comme à un appât exquis, les aigles royaux, les nobles faucons, les oiseaux de haute volée. Mais si à la beauté se joignent la pauvreté et le besoin, alors elle se trouve en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils oiseaux de proie, et celle qui résiste à tant de combats mérite bien de s’appeler la couronne de son mari.[141] Écoutez, discret Basile, ajouta don Quichotte ; ce fut l’opinion de je ne sais plus quel ancien sage, qu’il n’y a dans le monde entier qu’une seule bonne femme ; mais il conseillait à chaque mari de penser que cette femme unique était la sienne, pour vivre ainsi pleinement satisfait. Moi, je ne suis pas marié, et jusqu’à cette heure il ne m’est pas venu dans la pensée de l’être ; cependant j’oserais donner à celui qui me les demanderait des avis sur la manière de choisir la femme qu’il voudrait épouser. La première chose que je lui conseillerais, ce serait de faire plus attention à la réputation qu’à la fortune, car la femme vertueuse n’acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu’elle est vertueuse, mais encore parce qu’elle le paraît ; en effet, la légèreté et les étourderies publiques nuisent plus à l’honneur des femmes que les fautes secrètes. Si tu mènes une femme vertueuse dans ta maison, il te sera facile de la conserver et même de la fortifier dans cette vertu ; mais si tu mènes une femme de mauvais penchants, tu auras grande peine à la corriger, car il n’est pas fort aisé de passer d’un extrême à l’autre. Je ne dis pas que la chose soit impossible, mais je la regarde comme d’une excessive difficulté.

 

Sancho avait entendu tout cela ; il se dit tout bas à lui-même :

 

« Ce mien maître, quand je parle de choses moelleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire à la main et aller par le monde prêchant de jolis sermons ; eh bien ! moi je dis de lui que, lorsqu’il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il peut prendre une chaire à la main, mais deux à chaque doigt, et s’en aller de place en place prêcher à bouche que veux-tu. Diable soit de lui pour chevalier errant, quand on sait tant de choses ! Je m’imaginais en mon âme qu’il ne savait rien de plus que ce qui avait rapport à ses chevaleries ; mais il n’y a pas une chose où il ne puisse piquer sa fourchette. »

 

Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son maître, l’ayant entre-ouï, lui demanda :

 

« Que murmures-tu là, Sancho ?

 

– Je ne dis rien, et ne murmure de rien, répondit Sancho ; j’étais seulement à me dire en moi-même que j’aurais bien voulu entendre ce que vient de dire Votre Grâce avant de me marier. Peut-être dirais-je à présent que le bœuf détaché se lèche plus à l’aise.

 

– Comment ! ta Thérèse est méchante à ce point, Sancho ? reprit don Quichotte.

 

– Elle n’est pas très-méchante, répliqua Sancho ; mais elle n’est pas non plus très-bonne ; du moins elle n’est pas aussi bonne que je le voudrais.

 

– Tu fais mal, Sancho, continua don Quichotte, de mal parler de ta femme, car enfin elle est la mère de tes enfants.

 

– Oh ! nous ne nous devons rien, répondit Sancho ; elle ne parle pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand elle est jalouse ; car alors Satan même ne la souffrirait pas. »

 

Finalement, maître et valet restèrent trois jours chez les mariés, où ils furent servis et traités comme des rois. Don Quichotte pria le licencié maître en escrime de lui donner un guide qui le conduisît à la caverne de Montésinos, ayant grand désir d’y entrer et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l’on en contait dans les environs étaient véritables. Le licencié répondit qu’il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux étudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le mènerait très-volontiers jusqu’à la bouche de la caverne, et lui ferait voir aussi les lagunes de Ruidéra, célèbres dans toute la Manche et même dans toute l’Espagne.

 

« Vous pourrez, ajouta le licencié, avoir avec lui d’agréables entretiens, car c’est un garçon qui sait faire des livres pour les imprimer et les adresser à des princes. »

 

En effet, le cousin arriva, monté sur une bourrique pleine, dont le bât était recouvert d’un petit tapis bariolé. Sancho sella Rossinante, bâta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait compagnie celui du cousin, également bien rempli ; puis, se recommandant à Dieu, et prenant congé de tout le monde, ils se mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de Montésinos.

 

Chemin faisant, don Quichotte demanda au cousin du licencié de quel genre étaient ses exercices, ses études, sa profession. L’autre répondit que sa profession était d’être humaniste, ses études et ses exercices de composer des livres qu’il donnait à la presse, tous de grand profit et d’égal divertissement pour la république.

 

« L’un, dit-il, est intitulé Livre des livrées ; j’y décris sept cent trois livrées avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu’ils voudront dans les temps de fêtes et de réjouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s’alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes à leurs désirs et à leurs intentions. En effet, j’en ai pour le jaloux, pour le dédaigné, pour l’oublié, pour l’absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J’ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler Métamorphoseos ou l’Ovide espagnol, d’une nouvelle et étrange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j’y raconte et peins ce que furent la Giralda de Séville, l’Ange de la Madeleine, l’égout de Vécinguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Moréna, les fontaines de Léganitos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau doré et celle de la Prieure[142]. À chaque chose, j’ajoute les allégories, métaphores et inversions convenables, de façon que l’ouvrage divertisse, étonne et instruise en même temps. J’ai fait encore un autre livre, que j’appelle Supplément à Virgile Polydore[143], et qui traite de l’invention des choses ; c’est un livre de grand travail et de grande érudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les vérifie et les explique d’une gentille façon. Il a, par exemple, oublié de nous faire connaître le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se guérir du mal français. Moi, je le déclare au pied de la lettre, et je m’appuie du témoignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j’ai bien travaillé, et si un tel livre doit être utile au monde ! »

 

Sancho avait écouté très-attentivement le récit du cousin :

 

« Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l’impression de vos livres ! sauriez-vous me dire… Oh ! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s’est gratté la tête ? il m’est avis que ce dut être notre premier père Adam.

 

– Ce doit l’être en effet, répondit le cousin, car il est hors de doute qu’Adam avait une tête et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu’il était le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois.

 

– C’est ce que je crois aussi, répliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde ?

 

– En vérité, frère, répondit le cousin, je ne saurais trop décider la chose quant à présent et avant de l’étudier ; mais je l’étudierai dès que je serai de retour où sont mes livres, et je vous satisferai la première fois que nous nous verrons, car j’espère que celle-ci ne sera pas la dernière.

 

– Eh bien ! Seigneur, répliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le précipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu’au fond des abîmes.

 

– Pardieu, vous avez raison, mon ami », dit le cousin.

 

Et don Quichotte ajouta :

 

« Cette question et cette réponse ne sont pas de toi, Sancho ; tu les avais entendu dire à quelqu’un.

 

– Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho ; en bonne foi, si je me mets à demander et à répondre, je n’aurai pas fini d’ici à demain. Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et répondre des bêtises, j’aie besoin d’aller chercher l’aide de mes voisins ?

 

– Tu en as dit plus long que tu n’en sais, reprit don Quichotte ; car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vérifier des choses, lesquelles, une fois sues et vérifiées, ne font pas le profit d’une obole à l’intelligence et à la mémoire. »

 

Ce fut dans ces entretiens et d’autres non moins agréables qu’ils passèrent ce jour-là. La nuit venue, ils se gîtèrent dans un petit village, où le cousin dit à don Quichotte que, de là jusqu’à la caverne de Montésinos, il n’y avait pas plus de deux lieues ; qu’ainsi, s’il était bien résolu à y pénétrer, il n’avait qu’à se munir de cordes pour s’attacher et se faire descendre dans ses profondeurs. Don Quichotte répondit que, dût-il descendre jusqu’aux abîmes de l’enfer, il voulait en voir le fond. Ils achetèrent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain, vers les deux heures, ils arrivèrent à la caverne, dont la bouche est large et spacieuse, mais remplie d’aubépines, de figuiers sauvages, de ronces et de broussailles tellement épaisses et entrelacées, qu’elles la couvrent entièrement.

 

Quand ils se virent auprès, le cousin, Sancho et don Quichotte mirent ensemble pied à terre, et les deux premiers s’occupèrent aussitôt à attacher fortement le chevalier avec les cordes. Pendant qu’ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho lui dit :

 

« Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu’elle fait. Croyez-moi, n’allez pas vous ensevelir vivant, et vous pendre comme une cruche qu’on met rafraîchir dans un puits. Ce n’est pas à Votre Grâce qu’il appartient d’être l’examinateur de cette caverne, qui doit être pire qu’un cachot des Mores.

 

– Attache et tais-toi, répondit don Quichotte ; une entreprise comme celle-ci, ami Sancho, m’était justement réservée. »

 

Alors le guide ajouta :

 

« Je supplie Votre Grâce, seigneur don Quichotte, de regarder et de fureter par là dedans avec cent yeux ; il s’y trouvera peut-être des choses bonnes à mettre dans mon livre des métamorphoses.

 

– Pardieu, répondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de basque est dans des mains qui sauront bien en jouer. »

 

Cela dit et la ceinture de cordes mise à don Quichotte (non sur les pièces de l’armure, mais plus bas, sur les pans du pourpoint) :

 

« Nous avons été bien imprévoyants, dit-il, de ne pas nous munir de quelque petite sonnette qu’on aurait attachée près de moi, à la corde même, et dont le bruit aurait fait entendre que je descendais toujours et que j’étais vivant ; mais puisque ce n’est plus possible, à la grâce de Dieu ! »

 

Aussitôt il se jeta à genoux, et fit à voix basse une oraison, pour demander à Dieu de lui donner son aide ainsi qu’une heureuse issue à cette nouvelle et périlleuse aventure. Puis, d’une voix haute, il s’écria :

 

« Ô dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, s’il est possible que les prières et les supplications de ton amant fortuné arrivent jusqu’à tes oreilles, par ta beauté inouïe, je te conjure de les écouter ; elles n’ont d’autre objet que de te supplier de ne pas me refuser ta faveur et ton appui, maintenant que j’en ai si grand besoin. Je vais m’enfoncer et me précipiter dans l’abîme qui s’offre devant moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises, il n’y a point d’entreprise que je n’affronte et ne mette à fin. »

 

En disant cela, il s’approcha de l’ouverture, et vit qu’il était impossible de s’y faire descendre et même d’y aborder, à moins que de s’ouvrir par force un passage. Il mit donc l’épée à la main, et commença de couper et d’abattre des branches à travers les broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de corneilles, si nombreux, si pressés et tellement à la hâte, qu’ils renversèrent don Quichotte sur le dos ; et certes, s’il eût donné aussi pleine croyance aux augures qu’il était bon catholique, il aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispensé de s’enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et, voyant qu’il ne sortait plus ni corbeaux ni oiseaux nocturnes, car des chauves-souris étaient mêlées aux corbeaux, il demanda de la corde au cousin et à Sancho, qui le laissèrent glisser doucement au fond de l’épouvantable caverne. Au moment où il disparut, Sancho lui donna sa bénédiction, et faisant sur lui mille signes de croix :

 

« Dieu te conduise, s’écria-t-il, ainsi que la Roche de France et la Trinité de Gaëte[144], fleur, crème, et écume des chevaliers errants ! Va, champion du monde, cœur d’acier, bras d’airain ; Dieu te conduise, dis-je encore, et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie, que tu abandonnes pour t’enterrer dans cette obscurité que tu cherches ! »

 

Le cousin fit à peu près les mêmes invocations. Cependant don Quichotte criait coup sur coup qu’on lui donnât de la corde, et les autres la lui donnaient peu à peu. Quand les cris, qui sortaient de la caverne comme par un tuyau, cessèrent d’être entendus, ils avaient lâché les cent brasses de corde. Ils furent alors d’avis de remonter don Quichotte, puisqu’ils ne pouvaient pas le descendre plus bas. Néanmoins, ils attendirent environ une demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retirèrent la corde, mais avec une excessive facilité, et sans aucun poids, ce qui leur fit imaginer que don Quichotte était resté dedans. Sancho, le croyant ainsi, pleurait amèrement, et tirait en toute hâte pour s’assurer de la vérité. Mais quand ils furent arrivés à environ quatre-vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie extrême. Enfin, vers dix brasses, ils aperçurent distinctement don Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux :

 

« Soyez le bien revenu, mon bon seigneur ; nous pensions que vous étiez resté là pour faire race. »

 

Mais don Quichotte ne répondait pas un mot, et, quand ils l’eurent entièrement retiré de la caverne, ils virent qu’il avait les yeux fermés comme un homme endormi. Ils l’étendirent par terre et délièrent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois l’éveiller. Enfin, ils le tournèrent, le retournèrent et le secouèrent si bien, qu’au bout d’un long espace de temps il revint à lui, étendant ses membres comme s’il fût sorti d’un lourd et profond sommeil. Il jeta de côté et d’autre des regards effarés, et s’écria :

 

« Dieu vous le pardonne, amis ! vous m’avez enlevé au plus agréable spectacle, à la plus délicieuse vie dont aucun mortel ait jamais joui. Maintenant, en effet, je viens de reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l’ombre et le songe, ou se flétrissent comme la fleur des champs. Ô malheureux Montésinos ! Ô Durandart couvert de blessures ! ô infortunée Bélerme ! ô larmoyant Guadiana ! et vous, déplorables filles de Ruidéra, qui montrez dans vos eaux abondantes celles qu’ont versées vos beaux yeux ! »

 

Le cousin et Sancho écoutaient avec grande attention les paroles de don Quichotte, qui les prononçait comme s’il les eût tirées avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le supplièrent de leur expliquer ce qu’il voulait dire, et de leur raconter ce qu’il avait vu dans cet enfer.

 

« Enfer vous l’appelez ! s’écria don Quichotte ; non, ne l’appelez pas ainsi, car il ne le mérite pas, comme vous allez voir. »

 

Il demanda qu’on lui donnât d’abord quelque chose à manger, parce qu’il avait une horrible faim. On étendit sur l’herbe verte le tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et, tous trois assis en bon accord et bonne amitié, ils goûtèrent et soupèrent tout à la fois. Quand le tapis fut enlevé, don Quichotte s’écria :

 

« Que personne ne se lève, enfants, et soyez tous attentifs. »

 

Chapitre XXIII

 

Des choses admirables que l’insigne don Quichotte raconte avoir vues dans la profonde caverne de Montésinos, choses dont l’impossibilité et la grandeur font que l’on tient cette aventure pour apocryphe

 

 

Il était quatre heures du soir, quand le soleil, caché derrière des nuages, et ne jetant qu’une faible lumière et des rayons tempérés, permit à don Quichotte de conter, sans chaleur et sans fatigue, à ses deux illustres auditeurs, ce qu’il avait vu dans la caverne de Montésinos. Il commença de la manière suivante :

 

« À douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il se fait, à main droite, une concavité, ou espace vide, capable de contenir un grand chariot avec ses mules. Elle reçoit une faible lumière par quelques fentes qui la lui amènent de loin, ouvertes à la surface de la terre. Cette concavité, je l’aperçus lorsque je me sentais déjà fatigué et ennuyé de me voir pendu à une corde pour descendre dans cette obscure région sans suivre aucun chemin déterminé. Je résolus donc d’y entrer pour m’y reposer un peu. Je vous appelai pour vous dire de ne plus me lâcher de corde jusqu’à ce que je vous en demandasse ; mais vous ne dûtes pas m’entendre. Je ramassai la corde que vous continuiez à m’envoyer, et l’arrangeant en pile ronde, je m’assis sur ses plis tout pensif, réfléchissant à ce que je devais faire pour atteindre le fond, alors que je n’avais plus personne qui me soutînt. Tandis que j’étais absorbé dans cette pensée et dans cette hésitation, tout à coup je fus saisi d’un profond sommeil, puis, quand j’y pensais le moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m’éveillai et me trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus délicieuse que puisse former la nature, ou rêver la plus riante imagination. J’ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne dormais plus, que j’étais parfaitement éveillé. Toutefois je me tâtai la tête et la poitrine pour m’assurer si c’était bien moi qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fantôme à ma place. Mais le toucher, les sensations, les réflexions raisonnables que je faisais moi-même, tout m’attesta que j’étais bien alors le même que je suis à présent.

 

« Bientôt s’offrit à ma vue un royal et somptueux palais, un alcazar, dont les murailles paraissaient fabriquées de clair et transparent cristal. Deux grandes portes s’ouvrirent, et j’en vis sortir un vénérable vieillard qui s’avançait à ma rencontre. Il était vêtu d’un long manteau de serge violette qui traînait à terre. Ses épaules et sa poitrine s’enveloppaient dans les plis d’un chaperon collégial en satin vert ; sa tête était couverte d’une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d’une éclatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune arme, et tenait seulement à la main un chapelet dont les grains étaient plus gros que des noix, et les dizains comme des œufs d’autruche. Sa contenance, sa démarche, sa gravité, l’ample aspect de toute sa personne, me jetèrent dans l’étonnement et l’admiration. Il s’approcha de moi, et la première chose qu’il fit, fut de m’embrasser étroitement ; puis il me dit : « Il y a de bien longs temps, valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchantées, nous attendons ta venue, pour que tu fasses connaître au monde ce que renferme et couvre la profonde caverne où tu es entré, appelée la caverne de Montésinos ; prouesse réservée pour ton cœur invincible et ton courage éblouissant. Viens avec moi, seigneur insigne ; je veux te montrer les merveilles que cache ce transparent alcazar, dont je suis le kaïd et le gouverneur perpétuel, puisque je suis Montésinos lui-même, de qui la caverne a pris son nom.[145] »

 

« À peine m’eut-il dit qu’il était Montésinos, que je lui demandai s’il était vrai, comme on le raconte dans le monde de là-haut, qu’il eût tiré du fond de la poitrine, avec une petite dague, le cœur de son ami Durandart, et qu’il l’eût porté à sa dame Bélerme, comme Durandart l’en avait chargé au moment de sa mort[146]. Il me répondit qu’on disait vrai en toutes choses, sauf quant à la dague, parce qu’il ne s’était servi d’aucune dague, ni petite ni grande, mais d’un poignard fourbi, plus aigu qu’une alêne.

 

– Ce poignard, interrompit Sancho, devait être de Ramon de Hocès, l’armurier de Séville.

 

– Je ne sais trop, reprit don Quichotte ; mais non, ce ne pouvait être ce fourbisseur, puisque Ramon de Hocès vivait hier, et que le combat de Roncevaux, où arriva cette catastrophe, compte déjà bien des années. Au reste, cette vérification est de nulle importance et n’altère en rien la vérité ni l’enchaînement de l’histoire.

 

– Non certes, ajouta le cousin ; et continuez-la, seigneur don Quichotte, car je vous écoute avec le plus grand plaisir du monde.

 

– Je n’en ai pas moins à la raconter, répondit don Quichotte. Je dis donc que le vénérable Montésinos me conduisit au palais de cristal, où, dans une salle basse, d’une extrême fraîcheur et toute bâtie d’albâtre, se trouvait un sépulcre de marbre, sculpté avec un art merveilleux. Sur ce sépulcre, je vis un chevalier étendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe, comme on a coutume de les faire sur d’autres mausolées, mais bien de vraie chair et de vrais os. Il avait la main droite (qui me sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande force) posée sur le côté du cœur, et, avant que je fisse aucune question, Montésinos, me voyant regarder avec étonnement ce sépulcre : « Voilà, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir des chevaliers braves et amoureux de son temps. Merlin, cet enchanteur français[147] qui fut, dit-on, fils du diable, le tient enchanté dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d’autres, hommes et femmes. Ce que je crois, c’est qu’il ne fut pas fils du diable, mais qu’il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable. Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le sait ; et le temps seul pourra le révéler, quand le moment en sera venu, lequel n’est pas loin, à ce que j’imagine. Ce qui me surprend par-dessus tout, c’est de savoir, aussi sûr qu’il fait jour à présent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et qu’après sa mort je lui arrachai le cœur de mes propres mains ; et, en vérité, il devait peser au moins deux livres, car, suivant les naturalistes, celui qui porte un grand cœur est doué de plus de vaillance que celui qui n’en a qu’un petit. Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien réellement, comment peut-il à présent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme s’il était toujours en vie ? »

 

« À ces mots, le misérable Durandart, jetant un cri, s’écria : « Ô mon cousin Montésinos, la dernière chose que je vous ai demandée, c’est, quand je serais mort et mon âme partie, de porter mon cœur à Bélerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard, soit avec une dague.[148] »

 

« Quand le vénérable Montésinos entendit cela, il se mit à genoux devant le déplorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux : « J’ai déjà fait, seigneur Durandart, mon très-cher cousin, j’ai déjà fait ce que vous m’avez commandé dans la fatale journée de notre déroute ; je vous ai arraché le cœur du mieux que j’ai pu, sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine ; je l’ai essuyé avec un mouchoir de dentelle ; j’ai pris en toute hâte le chemin de la France, après vous avoir déposé dans le sein de la terre, en versant tant de larmes qu’elles ont suffi pour me laver les mains et étancher le sang que j’avais pris en vous fouillant dans les entrailles ; à telles enseignes, cousin de mon âme, qu’au premier village où je passai, en sortant des gorges de Roncevaux, je jetai un peu de sel sur votre cœur pour qu’il ne sentît pas mauvais, et qu’il arrivât, sinon frais, au moins enfumé, en la présence de votre dame Bélerme. Cette dame, avec vous, moi, Guadiana votre écuyer, la duègne Ruidéra, ses sept filles et ses deux nièces, et quantité d’autres de vos amis et connaissances, sommes enchantés ici depuis bien des années par le sage Merlin. Quoiqu’il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous n’est mort ; il ne manque que Ruidéra, ses filles et ses nièces, lesquelles, en pleurant, et par la pitié qu’en eut Merlin, furent converties en autant de lagunes, qu’à cette heure, dans le monde des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes de Ruidéra. Les filles appartiennent aux rois d’Espagne, et les deux nièces aux chevaliers d’un ordre religieux qu’on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, pleurant aussi votre disgrâce, fut changé en un fleuve appelé de son nom même, lequel, lorsqu’il arriva à la surface du sol et qu’il vit le soleil d’un autre ciel, ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu’il s’enfonça de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est impossible de se révolter contre son penchant naturel, il sort de temps en temps, et se montre où le soleil et les gens puissent le voir.[149] Les lagunes dont j’ai parlé lui versent peu à peu leurs eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d’autres rivières qui se joignent à lui, il entre grand et pompeux en Portugal. Toutefois, quelque part qu’il passe, il montre sa tristesse et sa mélancolie ; il ne se vante pas de nourrir dans ses eaux des poissons fins et estimés, mais grossiers et insipides, bien différents de ceux du Tage doré. Ce que je vous dis à présent, ô mon cousin, je vous l’ai dit mille et mille fois ; mais comme vous ne me répondez point, j’imagine, ou que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me donnez pas créance, ce qui me chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner des nouvelles qui, si elles ne servent pas de soulagement à votre douleur, ne l’augmenteront du moins en aucune façon. Sachez que vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce grand chevalier de qui le sage Merlin a prophétisé tant de choses, ce don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d’avantage que dans les siècles passés, a ressuscité dans les siècles présents la chevalerie errante déjà oubliée. Peut-être, par son moyen et par sa faveur, parviendrons-nous à être désenchantés, car c’est aux grands hommes que sont réservées les grandes prouesses. – Et quand même cela n’arriverait pas, répondit le déplorable Durandart d’une voix basse et éteinte, quand même cela n’arriverait pas, ô cousin, je dirai : Patience, et battons les cartes.[150] » Alors, se tournant sur le côté, il retomba dans son silence ordinaire, sans dire un mot de plus.

 

« En ce moment de grands cris se firent entendre, ainsi que des pleurs accompagnés de profonds gémissements et de soupirs entrecoupés. Je tournai la tête, et vis, à travers les murailles de cristal, passer dans une autre salle une procession formée par deux files de belles damoiselles, toutes habillées de deuil, avec des turbans blancs sur la tête, à la mode turque. Derrière les deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins à la gravité de sa contenance) également vêtue de noir, avec un voile blanc si long et si étendu qu’il baisait la terre. Son turban était deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes ; elle avait les sourcils réunis, le nez un peu camard, la bouche grande, mais les lèvres colorées. Ses dents, qu’elle découvrait parfois, semblaient être clairsemées et mal rangées, quoique blanches comme des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de fine toile, et dans cette toile, à ce que je pus entrevoir, un cœur de chair de momie, tant il était sec et enfumé. Montésinos me dit que tous ces gens de la procession étaient les serviteurs de Durandart et de Bélerme, qui étaient enchantés avec leurs maîtres, et que la dernière personne, celle qui portait le cœur dans le mouchoir, était Bélerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et chantait, ou plutôt pleurait des chants funèbres sur le corps et le cœur pitoyable de son cousin. « Si elle vous a paru quelque peu laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu’elle en avait la réputation, c’est à cause des mauvais jours et des pires nuits qu’elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir à ses yeux battus et à son teint valétudinaire. Cette pâleur, ces cernes aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux femmes, car il y a bien des mois et même bien des années qu’il n’en est plus question pour elle, mais de l’affliction qu’éprouve son cœur à la vue de celui qu’elle porte incessamment à la main, et qui rappelle à sa mémoire la catastrophe de son malheureux amant. Sans cela, à peine serait-elle égalée en beauté, en grâce, en élégance, par la grande Dulcinée du Toboso, si renommée dans tous ces environs et dans le monde entier. »

 

« Halte-là ! m’écriai-je alors, seigneur don Montésinos ; que Votre Grâce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute comparaison est odieuse, et qu’ainsi l’on ne doit comparer personne à personne. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce qu’elle est, madame doña Bélerme ce qu’elle est et ce qu’elle a été, et restons-en là.

 

– Seigneur don Quichotte, me répondit-il, que Votre Grâce me pardonne. Je confesse que j’ai eu tort, et que j’ai mal fait de dire qu’à peine madame Dulcinée égalerait madame Bélerme ; car il me suffisait d’avoir eu je ne sais quels vagues soupçons que Votre Grâce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plutôt que de comparer cette dame à personne, si ce n’est au ciel même. »

 

« Cette satisfaction que me donna le grand Montésinos apaisa mon cœur, et me remit de l’agitation que j’avais éprouvée en entendant comparer ma dame avec Bélerme.

 

– Je m’étonne même, dit alors Sancho, que Votre Grâce ait pu s’empêcher de monter sur l’estomac du bonhomme, de lui moudre les os à coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en laisser un poil au menton.

 

– Non pas, ami Sancho, répondit don Quichotte ; c’eût été mal à moi d’agir ainsi ; car nous sommes tous tenus de respecter les vieillards, même ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore lorsqu’ils le sont, et qu’ils sont enchantés par-dessus le compte. Je sais bien que nous ne sommes pas demeurés en reste l’un avec l’autre quant à beaucoup de questions et de réponses que nous nous sommes mutuellement adressées. »

 

Le cousin dit alors :

 

« Je ne sais en vérité, seigneur don Quichotte, comment Votre Grâce, depuis si peu de temps qu’elle est descendue là au fond, a pu voir tant de choses, a pu tant écouter et tant répondre.

 

– Combien donc y a-t-il que je suis descendu ? demanda don Quichotte.

 

– Un peu plus d’une heure, répondit Sancho.

 

– Cela ne se peut pas, répliqua don Quichotte, car j’ai vu venir la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois autres matins, de manière qu’à mon compte je suis resté trois jours entiers dans ces profondeurs cachées à notre vue.

 

– Mon maître doit dire vrai, répondit Sancho ; car, puisque toutes les choses qui lui sont arrivées sont venues par voie d’enchantement, peut-être ce qui nous a semblé une heure lui aura-t-il paru trois jours avec leurs nuits.

 

– Ce sera cela, sans doute, dit don Quichotte.

 

– Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin. Votre Grâce a-t-elle mangé pendant tout ce temps-là ?

 

– Pas une bouchée, répondit don Quichotte ; et n’en ai pas senti la moindre envie.

 

– Est-ce que les enchantés mangent ? dit le cousin.

 

– Non, ils ne mangent pas, répondit don Quichotte, et ne font pas non plus leurs grosses nécessités ; mais on croit néanmoins que les ongles, la barbe et les cheveux leur poussent.

 

– Et dorment-ils par hasard, les enchantés, mon seigneur ? demanda Sancho.

 

– Non certes, répliqua don Quichotte ; du moins, pendant les trois jours que j’ai passés avec eux, aucun n’a fermé l’œil, ni moi non plus.

 

– Alors, dit Sancho, le proverbe vient à point : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » Allez donc avec des enchantés qui jeûnent et qui veillent, et étonnez-vous de ne manger ni dormir tant que vous serez avec eux ! Mais pardonnez-moi, mon seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu’à présent, Dieu m’emporte, j’allais dire le diable, si je crois la moindre chose.

 

– Comment donc ! s’écria le cousin, le seigneur don Quichotte peut-il mentir ? mais le voulût-il, il n’aurait pas eu le temps de composer et d’imaginer ce million de mensonges.

 

– Oh ! je ne crois pas que mon maître mente, reprit Sancho.

 

– Que crois-tu donc ? demanda don Quichotte.

 

– Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs, qui ont enchanté toute cette brigade que Votre Grâce dit avoir vue et fréquentée là-bas, vous ont enchâssé dans le cervelle et dans la mémoire toute cette kyrielle que vous nous avez contée, et tout ce qui vous reste encore à nous dire.

 

– Cela pourrait être, Sancho, répliqua don Quichotte, mais cela n’est point ; car ce que j’ai conté, je l’ai vu de mes propres yeux et touché de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais t’apprendre à présent que, parmi les choses infinies et les merveilles sans nombre que me montra Montésinos (je te les conterai peu à peu et à leur temps dans le cours de notre voyage, car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois villageoises qui s’en allaient par ces fraîches campagnes, sautant et cabriolant comme des chèvres ? Dès que je les vis, je reconnus que l’une était la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux autres ces mêmes paysannes qui venaient avec elle, et à qui nous parlâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montésinos s’il les connaissait ; il me répondit que non, mais qu’il imaginait que ce devaient être de grandes dames enchantées, qui avaient paru depuis peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point m’en étonner, puisqu’il y avait dans cet endroit bien d’autres dames, des siècles passés et présents, enchantées sous d’étranges et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine Geniève et sa duègne Quintagnone, celle qui versait le vin à Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne. »

 

Lorsque Sancho entendit parler ainsi son maître, il pensa perdre l’esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la vérité sur le feint enchantement de Dulcinée, dans lequel il avait été l’enchanteur, et dont il avait rendu témoignage, il acheva de reconnaître que son seigneur était décidément hors du bon sens, et fou de point en point. Aussi lui dit-il :

 

« C’est en mauvaise heure et sous une mauvaise étoile que vous êtes descendu, mon cher patron, dans l’autre monde ; et maudit soit l’instant où vous avez rencontré ce seigneur Montésinos, qui vous a rendu à nous comme vous voilà ! Pardieu, Votre Grâce était bien ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a donné, débitant des sentences et donnant des conseils à chaque pas, et non point à cette heure contant les plus énormes sottises qui se puissent imaginer.

 

– Comme je te connais, Sancho, répondit don Quichotte, je ne fais aucun cas de tes paroles.

 

– Ni moi non plus des vôtres, répliqua Sancho, dussiez-vous me battre, dussiez-vous me tuer pour celles que j’ai dites et pour celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous, à corriger et réformer votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes en paix, comment et à quoi avez-vous reconnu madame notre maîtresse ? Lui avez-vous parlé ? Vous a-t-elle répondu ?

 

– Je l’ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu’elle porte les mêmes habits qu’elle avait quand tu me l’as montrée. Je lui parlai, mais elle ne me répondit pas un mot ; au contraire, elle me tourna le dos, et s’enfuit si rapidement qu’une flèche d’arbalète ne l’aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l’aurais suivie, si Montésinos ne m’eût donné le conseil de n’en rien faire, disant que ce serait peine perdue, et que d’ailleurs l’heure s’approchait où il convenait que je sortisse de la caverne. Il ajouta que, dans les temps à venir, on me ferait savoir comment il fallait s’y prendre pour désenchanter lui, Bélerme, Durandart, et tous ceux qui se trouvaient là. Mais ce qui me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai là-bas, ce fut qu’étant à causer sur ce sujet avec Montésinos, une des deux compagnes de la triste Dulcinée s’approcha de moi sans que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit d’une voix basse et troublée : « Madame Dulcinée du Toboso baise les mains à Votre Grâce, et supplie Votre Grâce de lui faire celle de lui faire savoir comment vous vous portez ; et, comme elle se trouve dans un pressant besoin, elle supplie Votre Grâce, aussi instamment que possible, de vouloir bien lui prêter, sur ce jupon de basin tout neuf que je vous présente, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de vous les rendre dans un bref délai. » Une telle commission me surprit étrangement, et, me tournant vers le seigneur Montésinos : « Est-il possible, lui demandai-je, que les enchantés de haut rang souffrent le besoin ? – Croyez-moi, seigneur don Quichotte, me dit-il, ce qu’on nomme le besoin se rencontre en tous lieux ; il s’étend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas même grâce aux enchantés. Puisque madame Dulcinée du Toboso envoie demander ces six réaux, et que le gage paraît bon, il n’y a rien à faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en quelque grand embarras. – Le gage, je ne le prendrai point, répondis-je ; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu’elle demande, car je n’ai sur moi que quatre réaux (ceux que tu me donnas l’autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l’aumône aux pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en disant : « Dites à votre dame, ma chère amie, que je ressens ses peines au fond de l’âme, et que je voudrais être un Fucar[151] pour y porter remède ; qu’elle sache que je ne puis ni ne dois avoir bonne santé tant que je serai privé de son agréable vue et de sa discrète conversation, et que je la supplie, aussi instamment que je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que, lorsqu’elle y pensera le moins, elle entendra dire que j’ai fait un serment et un vœu, à la manière de celui que fit le marquis de Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva près d’expirer dans la montagne, c’est-à-dire de ne point manger pain sur table, et de faire d’autres pénitences qu’il ajouta, jusqu’à ce qu’il l’eût vengé. Eh bien ! je ferai le vœu de ne plus m’arrêter et de courir les sept parties du monde avec plus de ponctualité que ne le fit l’infant don Pedro de Portugal[152], jusqu’à ce que je l’aie désenchantée. – Tout cela, et plus encore, Votre Grâce le doit à ma maîtresse », me répondit la demoiselle ; et prenant les quatre réaux, au lieu de me faire une révérence, elle fit une cabriole telle, qu’elle sauta en l’air haut de deux aunes.

 

– Ô sainte Vierge ! s’écria Sancho en jetant un grand cri ; est-il possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la force des enchantements, qu’ils aient changé le bon jugement de mon seigneur en une si extravagante folie ! Ah ! seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre Grâce veille sur soi, et songe à son honneur, et ne donne pas crédit à ces billevesées qui vous troublent et vous dépareillent le sens commun !

 

– C’est parce que tu m’aimes bien, Sancho, que tu parles de cette façon, dit don Quichotte ; et, parce que tu n’as nulle expérience des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficulté te semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l’ai dit maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses que j’ai vues là-bas ; elles te feront croire celles que je viens de conter, et dont la vérité ne souffre ni réplique ni dispute. »

 

Chapitre XXIV

 

Où l’on raconte mille babioles aussi impertinentes que nécessaires à la véritable intelligence de cette grande histoire

 

 

Celui qui a traduit cette grande histoire de l’original écrit par son premier auteur, Cid Hamet Ben-Engéli, dit qu’en arrivant au chapitre qui suit l’aventure de la caverne de Montésinos, il trouva ces propres paroles écrites en marge, et de la main d’Hamet lui-même :

 

« Je ne puis comprendre ni me persuader qu’il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre. La raison en est que toutes les aventures arrivées jusqu’à présent ont été possibles et vraisemblables ; mais, quant à l’aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour véritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que don Quichotte ait menti, lui, le plus véridique hidalgo et le plus noble chevalier de son temps, c’est impossible ; il n’eût pas dit un mensonge, dût-on le cribler de flèches. D’un autre côté, je considère qu’il raconta cette histoire avec toutes les circonstances ci-dessus rapportées, sans avoir pu fabriquer en si peu de temps un tel assemblage d’extravagances. Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n’est pas ma faute, et, sans affirmer qu’elle soit fausse ou qu’elle soit vraie, je l’écris. Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on tient pour certain qu’au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et dit qu’il l’avait inventée parce qu’il lui sembla qu’elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu’il avait lues dans ses livres. »

 

Cela dit, l’historien continue de la sorte :

 

Le cousin s’émerveilla aussi bien de l’audace de Sancho que de la patience de son maître, et jugea que de la joie qu’éprouvait celui-ci d’avoir vu sa dame Dulcinée du Toboso, même enchantée, lui était venue cette humeur bénigne qu’il montrait alors ; car, autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains propos qui lui faisaient mériter d’être moulu sous le bâton. Réellement le cousin trouva qu’il avait été fort impertinent envers son seigneur, auquel il dit :

 

« Quant à moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je donne pour plus que bien employé le voyage que j’ai fait avec Votre Grâce, car j’y ai gagné quatre choses ; la première, d’avoir connu Votre Grâce, ce que je tiens à grand honneur ; la seconde, d’avoir appris ce que renferme cette caverne de Montésinos, ainsi que les transformations du Guadiana et des lagunes de Ruidéra, qui me serviront beaucoup pour l’Ovide espagnol que j’ai sur le métier ; la troisième, d’avoir découvert l’antiquité des cartes. On devait, en effet, s’en servir pour le moins à l’époque de l’empereur Charlemagne, suivant ce qu’on peut inférer des paroles que vous avez entendu dire à Durandart, lorsque, après ce long discours que lui fit Montésinos, il s’éveilla en disant : « Patience, et battons les cartes. » Cette expression, cette façon de parler, il n’a pu l’apprendre étant enchanté, mais lorsqu’il était encore en France, et à l’époque dudit empereur Charlemagne. C’est une vérification qui me vient tout à point pour l’autre livre que je suis en train de composer, lequel s’intitule Supplément à Virgile Polydore sur l’invention des antiquités. Je crois que, dans le sien, il a oublié de mentionner l’invention des cartes ; moi je l’indiquerai maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en citant pour autorité un auteur aussi grave, aussi véridique que le seigneur Durandart[153]. La quatrième, c’est d’avoir appris avec certitude où est la source du fleuve Guadiana, jusqu’à présent ignorée de tout le monde.

 

– Votre Grâce a parfaitement raison, dit don Quichotte ; mais je voudrais savoir, si Dieu vous fait la grâce qu’on vous accorde l’autorisation d’imprimer vos livres[154], ce dont je doute, à qui vous pensez les adresser.

 

– Il y a des seigneurs et des grands en Espagne à qui l’on peut en faire hommage, répondit le cousin.

 

– Pas beaucoup, reprit don Quichotte ; non point qu’ils n’en soient dignes, mais parce qu’ils ne veulent point accepter des dédicaces, pour ne pas être tenus à la reconnaissance qui semble due au travail et à la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant d’avantages, que, si j’osais dire de lui tout ce que je pense, j’éveillerais peut-être l’envie dans plus d’un cœur généreux[155]. Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons où nous gîter cette nuit.

 

– Non loin d’ici, dit le cousin, est un ermitage où fait sa demeure un ermite qui, dit-on, a été soldat, et qui a la réputation d’être bon chrétien, homme de sens et fort charitable. Tout près de l’ermitage est une petite maison qu’il a bâtie lui-même ; bien qu’étroite, elle peut recevoir des hôtes.

 

– Est-ce que par hasard cet ermite a des poules ? demanda Sancho.

 

– Peu d’ermites en manquent, répondit don Quichotte, car ceux d’aujourd’hui ne ressemblent pas à ceux des déserts d’Égypte, qui s’habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de la terre. Mais n’allez pas entendre que, parce que je parle bien des uns, je parle mal des autres ; je veux seulement dire que les pénitences d’aujourd’hui n’ont plus la rigueur et l’austérité de celles d’autrefois ; mais tous les ermites n’en sont pas moins vertueux. Du moins c’est ainsi que je les juge, et, lorsque tout va de travers, l’hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que le pécheur public. »

 

Ils en étaient là quand ils virent venir à eux un homme à pied qui marchait en toute hâte, et chassait devant lui à grands coups de gaule un mulet chargé de lances et de hallebardes. En arrivant près d’eux, il les salua et passa outre :

 

« Brave homme, lui dit don Quichotte, arrêtez-vous un peu ; il semble que vous allez plus vite que ce mulet n’en a l’envie.

 

– Je ne puis m’arrêter, seigneur, répondit l’homme, car les armes que vous me voyez porter doivent servir demain ; ainsi je n’ai pas de temps à perdre ; adieu donc. Mais, si vous voulez savoir pourquoi je porte ces armes, je pense m’héberger cette nuit dans l’hôtellerie qui est plus haut que l’ermitage, et, si vous suivez le même chemin, vous me trouverez là, et je vous conterai des merveilles ; adieu encore un coup. »

 

Cela dit, il poussa si bien le mulet que don Quichotte n’eut pas le temps de lui demander quelles étaient ces merveilles qu’il avait à leur dire. Comme il était quelque peu curieux et tourmenté sans cesse du désir d’apprendre des choses nouvelles, il décida qu’on partirait à l’instant même, et qu’on irait passer la nuit à l’hôtellerie, sans toucher à l’ermitage où le cousin voulait s’arrêter. Ils montèrent donc à cheval et suivirent tous les trois le chemin direct de l’hôtellerie, où ils arrivèrent un peu avant la tombée de la nuit. Toutefois le cousin proposa à don Quichotte de passer à l’ermitage pour boire un coup. Dès que Sancho entendit cela, il y dirigea le grison, et don Quichotte l’y suivit avec le cousin. Mais la mauvaise étoile de Sancho voulut que l’ermite ne fût pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite[156] qu’ils trouvèrent dans l’ermitage. Ils lui demandèrent du meilleur cru. Elle répondit que son maître n’avait pas de vin, mais que, s’ils voulaient de l’eau à bon marché, elle leur en donnerait de grand cœur.

 

« Si j’avais soif d’eau, répondit Sancho, il y a des puits sur la route où je l’aurais étanchée. Ah ! noces de Camache, abondance de la maison de don Diego, combien de fois j’aurai encore à vous regretter ! »

 

Ils sortirent alors de l’ermitage et piquèrent du côté de l’hôtellerie. À quelque distance, ils rencontrèrent un jeune garçon qui cheminait devant eux, non très-vite, de façon qu’ils l’eurent bientôt rattrapé. Il portait sur l’épaule son épée comme un bâton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses chausses, son manteau court et quelques chemises. Il était vêtu d’un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas étaient en soie, et ses souliers carrés à la mode de la cour. Son âge pouvait être de dix-huit à dix-neuf ans ; il avait la figure joviale, la démarche agile, et s’en allait chantant des séguidillas pour charmer l’ennui et la fatigue du chemin. Quand ils arrivèrent près de lui, il achevait d’en chanter une que le cousin retint par cœur, et qui disait : « À la guerre me conduit ma nécessité ; si j’avais de l’argent, je n’irais pas, en vérité. »

 

Le premier qui lui parla fut don Quichotte :

 

« Vous cheminez bien à la légère, seigneur galant, lui dit-il ; et de quel côté ? que nous le sachions, s’il vous plaît de le dire.

 

– Cheminer si à la légère ! répondit le jeune homme ; c’est à cause de la chaleur et de la pauvreté ; et où je vais ? c’est à la guerre.

 

– Comment ! la pauvreté, s’écria don Quichotte ; la chaleur, c’est plus croyable.

 

– Seigneur, répliqua le jeune garçon, je porte dans ce paquet des grègues de velours, compagnes de ce pourpoint ; si je les use sur la route, je ne pourrai pas m’en faire honneur dans la ville, et je n’ai pas de quoi en acheter d’autres. Pour cette raison aussi bien que pour me donner de l’air, je marche comme vous voyez, jusqu’à ce que je rejoigne des compagnies d’infanterie qui sont à douze lieues d’ici, et dans lesquelles je m’engagerai. Je ne manquerai pas alors d’équipages pour cheminer jusqu’au point d’embarquement, qu’on dit être Carthagène ; j’aime mieux avoir le roi pour maître et seigneur, et le servir à la guerre, que de servir quelque ladre à la cour.

 

– Mais Votre Grâce a-t-elle du moins une haute paye[157] ? demanda le cousin.

 

– Ah ! répondit le jeune homme, si j’avais servi quelque grand d’Espagne ou quelque personnage important, à coup sûr elle ne me manquerait pas. Voilà ce que c’est que de servir en bonne condition ; de la table des pages, on devient enseigne ou capitaine, ou l’on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre malheureux, je n’ai jamais servi que des solliciteurs de places, des gens de rien, venus on ne sait d’où, qui mettent leurs valets à la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer l’empois d’un collet, il faut dépenser la moitié de ses gages. On tiendrait vraiment à miracle qu’un page d’aventure attrapât la moindre fortune.

 

– Mais par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda don Quichotte, est-il possible que, pendant les années que vous avez servi, vous n’ayez pu seulement attraper quelque livrée ?

 

– On m’en a donné deux, répondit le page ; mais, de même qu’à celui qui quitte un couvent avant d’y faire profession on ôte la robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de même mes maîtres me rendaient les miens dès qu’ils avaient fini les affaires qui les appelaient à la cour, et reprenaient les livrées qu’ils ne m’avaient données que par ostentation.

 

– Notable vilenie ! s’écria don Quichotte, mais toutefois félicitez-vous d’avoir quitté la cour avec une aussi bonne intention que celle qui vous pousse. Il n’y a rien, en effet, sur la terre de plus honorable et de plus profitable à la fois que de servir Dieu d’abord, puis son roi et seigneur naturel, principalement dans le métier des armes, par lesquelles on obtient, sinon plus de richesses, au moins plus d’honneur que par les lettres, comme je l’ai déjà dit maintes et maintes fois. S’il est vrai que les lettres ont plus fondé de majorats que les armes, ceux des armes ont je ne sais quoi de supérieur à ceux des lettres, et je sais bien quoi de noble et d’éclatant qui leur fait surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire à présent, gardez-le bien en votre mémoire, car vous y trouverez grand profit, et grand soulagement dans les peines du métier ; c’est que vous éloigniez votre imagination de tous les événements funestes qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu qu’elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On demandait à Jules César, ce vaillant empereur romain, quelle était la meilleure mort : « La subite et l’imprévue », répondit-il. Bien que cette réponse soit d’un gentil, privé de la connaissance du vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d’échapper au sentiment naturel à l’homme. Que l’on vous tue à la première rencontre, soit d’une décharge d’artillerie, soit des éclats d’une mine qui saute, qu’importe ? c’est toujours mourir, et la besogne est faite. Suivant Térence, mieux sied au soldat d’être mort dans la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat acquiert juste autant de renommée qu’il montre d’obéissance envers ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez garde, mon fils, qu’il sied mieux au soldat de sentir la poudre que le musc, et, si la vieillesse vous atteint dans cet honorable métier, fussiez-vous couvert de blessures, estropié, boiteux, du moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la pauvreté même ne pourra en obscurcir l’éclat. D’ailleurs, on s’occupe à présent de soulager et de nourrir les soldats vieux et estropiés ; car il ne serait pas bien que l’on fît avec eux comme font ceux qui donnent la liberté à leurs nègres quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous le titre d’affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la mort seule pourra les affranchir. Quant à présent, je ne veux rien vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval jusqu’à l’hôtellerie ; vous y souperez avec moi, et demain matin vous continuerez votre voyage ; puisse Dieu vous le donner aussi bon que vos désirs le méritent ! »

 

Le page refusa l’invitation de la croupe, mais il accepta celle du souper à l’hôtellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit à lui-même :

 

« Diable soit de mon seigneur ! est-il possible qu’un homme qui sait dire tant et de si belles choses, comme celles qu’il vient de débiter, dise avoir vu les bêtises impossibles qu’il raconte de la caverne de Montésinos ? Allons, il faut en prendre son parti. »

 

Ils arrivèrent bientôt après à l’hôtellerie, au moment où la nuit tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se réjouit de voir que son maître la prenait pour une hôtellerie véritable, et non pour un château, comme il en avait l’habitude.

 

À peine furent-ils entrés que don Quichotte s’informa, auprès de l’hôtelier, de l’homme aux lances et aux hallebardes. L’autre lui répondit qu’il était dans l’écurie à ranger son mulet. Le cousin et Sancho en firent autant de leurs ânes, laissant à Rossinante le haut bout et la meilleure mangeoire de l’écurie.

 

Chapitre XXV

 

Où l’on rapporte l’aventure du braiment et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les mémorables divinations du singe devin

 

 

Don Quichotte grillait, comme on dit, d’impatience d’apprendre les merveilles promises par l’homme aux armes. Il alla le chercher où l’hôtelier lui avait indiqué qu’il était, et l’ayant trouvé, il le pria de lui dire sur-le-champ ce qu’il devait lui dire plus tard, à propos des questions qui lui avaient été faites en chemin. L’homme répondit :

 

« Ce n’est pas si vite ni sur les pieds qu’il faut entendre le récit de mes merveilles. Que Votre Grâce, mon bon seigneur, me laisse d’abord achever de panser ma bête ; après quoi je vous dirai des choses qui vous étonneront.

 

– Si ce n’est que cela, reprit don Quichotte, je vais vous aider. »

 

Aussitôt il se mit à vanner l’orge et à nettoyer la mangeoire, humilité qui obligea l’homme à lui conter de bonne grâce ce qu’il lui demandait. Ils s’assirent donc côte à côte sur un banc de pierre, et l’homme aux hallebardes, ayant pour sénat et pour auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l’hôtelier, commença de la sorte :

 

« Il faut que vous sachiez, seigneurs, que, dans un village qui est à quatre lieues et demie de cette hôtellerie, il arriva qu’un regidor[158] du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce qui serait trop long à conter, perdit un âne, et, quelques diligences que fît ce regidor pour retrouver l’animal, il n’en put venir à bout. Quinze jours étaient déjà passés, selon le bruit public, depuis que l’âne avait quitté la maison, lorsque, étant sur la place, le regidor perdant vit venir à lui un autre regidor du même village. « Donnez-moi mes étrennes[159], compère, dit celui-ci, votre âne est retrouvé. – Très-volontiers, compère, répondit l’autre, et je vous les promets bonnes ; mais sachons d’abord où l’âne a reparu. – Dans le bois de la montagne, reprit le trouveur ; je l’ai vu ce matin, sans bât, sans harnais, et si maigre que c’était une pitié de le voir. J’ai voulu le chasser devant moi et vous le ramener ; mais il est déjà si sauvage et si fuyard, que, dès que j’ai voulu l’approcher, il s’est sauvé en courant dans le plus épais du bois. S’il vous plaît que nous retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette bourrique à la maison, et je reviens tout de suite. – Vous me ferez grand plaisir, répondit le maître de l’âne, et je tâcherai de vous rendre ce service en même monnaie. » C’est avec toutes ces circonstances et de la même manière que je vous conte l’histoire, que la racontent tous ceux qui sont au fait de la vérité. Finalement, les deux regidors, à pied et bras dessus bras dessous, s’en allèrent au bois ; mais quand ils furent arrivés à l’endroit où ils pensaient trouver l’âne, ils ne le trouvèrent pas, et, quelque soin qu’ils missent à le chercher, ils ne purent le découvrir dans tous les environs. Voyant que l’animal ne paraissait point, le regidor qui l’avait vu dit à l’autre : « Écoutez, compère, je viens d’imaginer une ruse au moyen de laquelle nous finirons par découvrir la bête, fût-elle cachée, non dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais braire à merveille, et, si vous avez aussi quelque peu de ce talent, tenez l’affaire pour conclue. – Quelque peu, dites-vous, compère, reprit l’autre. Oh ! pardieu, j’espère bien que personne n’aurait à m’en revendre, pas même les ânes en chair et en os. – C’est ce que nous allons voir, répondit le second regidor ; car j’ai résolu que vous alliez d’un côté de la montagne et moi de l’autre, de façon que nous en fassions le tour, et que nous la parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez, vous, et je brairai aussi, moi, et il n’est pas possible que l’âne ne nous entende et ne nous réponde, s’il est encore dans le bois de la montagne. – En vérité, compère, s’écria le maître de l’âne, la ruse est excellente et digne de votre grand génie. » Aussitôt ils se séparèrent, et, suivant la convention, chacun prit de son côté ; mais, presque en même temps, ils se mirent tous deux à braire, et, trompés chacun par le cri de l’autre, ils accoururent se chercher, croyant avoir trouvé l’âne. Quand le perdant vit son compère : « Est-il possible, s’écria-t-il, que ce ne soit pas mon âne que j’ai entendu braire ? – Non, ce n’est que moi, répondit l’autre. – Eh bien, compère, reprit le premier, j’affirme que de vous à un âne il n’y a aucune différence, quant à ce qui est de braire, car de ma vie je n’avais vu ni entendu chose plus semblable et plus parfaite. – Sans vous flatter, répondit l’inventeur de la ruse, ces louanges vous appartiennent plus qu’à moi, compère. Par le Dieu qui m’a créé, vous pourriez céder deux points au plus habile brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les notes aiguës viennent bien en mesure, les suspensions sont nombreuses et précipitées ; enfin je me tiens pour vaincu, et vous rends la palme en ce rare talent d’agrément. – Eh bien ! répliqua le maître de l’âne, je m’estimerai désormais davantage, et je croirai savoir quelque chose, puisque j’ai quelque talent ; mais, en vérité, quoique je crusse fort bien braire, je n’avais jamais imaginé que ce fût avec la perfection que vous dites. – J’ajoute encore, reprit le second, qu’il y a de rares talents perdus dans le monde, et qui sont mal employés chez ceux qui ne savent pas s’en servir. – Quant aux nôtres, répondit le maître de l’âne, ils ne peuvent guère servir que dans les occasions comme celle qui nous occupe ; encore plaise à Dieu qu’ils nous y soient de quelque utilité. » Cela dit, ils se séparèrent de nouveau et se remirent à braire ; mais à chaque pas ils se trompaient mutuellement et venaient se rejoindre, jusqu’à ce qu’ils convinrent, pour reconnaître que c’étaient eux et non l’âne, de braire deux fois coup sur coup. Après cela, et redoublant sans cesse les braiments, ils parcoururent toute la montagne sans que l’âne perdu répondît, même par signes. Mais comment aurait-il pu répondre, l’infortuné, puisqu’ils le trouvèrent au plus profond du bois, mangé par les loups ! Quand son maître le vit : « Je m’étonnais, s’écria-t-il, qu’il n’eût pas répondu ; car, à moins d’être mort, il n’aurait pas manqué de braire en nous entendant, ou bien ce n’eût pas été un âne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de grâce, compère, je tiens pour bien employée la peine que j’ai prise à le chercher, quoique je l’aie trouvé mort. – Nous sommes à deux de jeu, compère, répondit l’autre ; car si le curé chante bien, aussi bien fait l’enfant de chœur. » Après cela, ils s’en revinrent tristes et enroués au village, où ils contèrent à leurs voisins, amis et connaissances, tout ce qui leur était arrivé à la recherche de l’âne, chacun d’eux vantant à l’envi la grâce qu’avait l’autre à braire. Tout cela se sut et se répandit dans les villages circonvoisins. Or, le diable, qui ne dort jamais, aime tellement à semer des pailles en l’air, à souffler partout la discorde et les querelles, qu’il s’est avisé de faire que les gens des autres villages, quand ils voient quelqu’un du nôtre, se mettent à braire comme pour lui jeter au nez le braiment de nos regidors. Les polissons s’en sont mêlés, ce qui est pire que si tous les démons de l’enfer se fussent donné le mot, et le braiment s’est enfin si bien répandu d’un village à l’autre, que les habitants de celui du braiment sont connus et distingués partout comme les nègres parmi les blancs. Les malheureuses suites de cette plaisanterie sont allées si loin, que maintes fois les raillés sont sortis contre les railleurs, à main armée et bataillons formés, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse en empêcher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois que, demain ou après-demain, les gens de mon village, qui est celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre pays, à deux lieues du nôtre, et l’un de ceux qui nous persécutent le plus. C’est pour les armer convenablement que je viens d’acheter ces lances et ces hallebardes. Voilà les merveilles que j’avais à vous raconter ; si elles ne vous ont point paru telles, je n’en sais pas d’autres. »

 

Et le bonhomme finit de la sorte son récit.

 

En cet instant parut à la porte de l’hôtellerie un homme tout habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.

 

« Seigneur hôte, dit-il à haute voix, y a-t-il place au logis ? voici venir le singe devin, et le spectacle de la délivrance de Mélisandre.

 

– Mort de ma vie ! s’écria l’hôtelier, puisque voici le seigneur maître Pierre, nous sommes sûrs d’une bonne soirée. »

 

J’avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l’œil gauche et presque la moitié de la joue cachés sous un emplâtre de taffetas vert, ce qui indiquait que tout ce côté de la figure était malade.

 

« Soyez le bienvenu, seigneur maître Pierre, continua l’hôtelier. Mais où sont donc le singe et le théâtre ? je ne les vois pas.

 

– Ils seront bientôt ici, répondit l’homme de chamois ; j’ai seulement pris les devants pour savoir s’il y aurait place.

 

– Je l’ôterais au duc d’Albe en personne, répondit l’hôtelier, pour la donner à maître Pierre. Amenez les tréteaux et le singe ; il y a cette nuit des gens dans l’hôtellerie qui payeront pour la vue des uns et pour les talents de l’autre.

 

– À la bonne heure, répliqua l’homme à l’emplâtre ; je baisserai les prix, et pourvu que j’y trouve mon écot, je me tiendrai pour bien payé. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette où viennent le singe et le théâtre. »

 

Cela dit, il sortit de l’hôtellerie. Don Quichotte demanda aussitôt à l’hôtelier qui était ce maître Pierre, quel théâtre et quel singe il menait avec lui.

 

« C’est, répondit l’hôtelier, un fameux joueur de marionnettes, qui se promène depuis quelque temps dans cette partie de la Manche aragonaise, montrant un spectacle de Mélisandre délivrée par le fameux don Gaïferos, qui est bien l’une des meilleures histoires et des mieux représentées qui se soient vues depuis longues années dans ce coin du royaume. Il mène aussi un singe de la plus rare habileté qu’on ait vue parmi les singes et qu’on ait imaginée parmi les hommes. Si on lui fait une question, il écoute attentivement ce qu’on lui demande, saute aussitôt sur l’épaule de son maître, et, s’approchant de son oreille, il lui fait la réponse à la question, laquelle réponse maître Pierre répète sur-le-champ tout haut. Il parle beaucoup plus des choses passées que des choses à venir, et, bien qu’il ne rencontre pas juste à tout coup, le plus souvent il ne se trompe pas, de façon qu’il nous fait croire qu’il a le diable dans le corps. On paye deux réaux par question, si le singe répond… je veux dire si son maître répond pour lui, après qu’il lui a parlé à l’oreille. Aussi croit-on que ce maître Pierre est fort riche. C’est un galant homme, comme on dit en Italie, un bon compagnon qui se donne la meilleure vie du monde. Il parle plus que six, boit plus que douze, et tout cela aux dépens de sa langue, de son singe et de son théâtre. »

 

En ce moment maître Pierre revint, conduisant sur une charrette les tréteaux et le singe, qui était grand et sans queue, avec les fesses de feutre, mais non de méchante mine. À peine don Quichotte l’eut-il vu, qu’il demanda :

 

« Dites-moi, seigneur devin, quel pesce pigliamo[160] ? qu’arrivera-t-il de nous ? Tenez, voilà mes deux réaux. »

 

Et il ordonna à Sancho de les donner à maître Pierre. Celui-ci répondit pour le singe :

 

« Seigneur, dit-il, cet animal ne répond pas et ne donne aucune nouvelle des choses à venir ; des choses passées, il en sait quelque peu, et des présentes à l’avenant.

 

– Par la jarni, s’écria Sancho, si je donnais une obole pour qu’on me dît ce qui m’est arrivé ! car, qui peut le savoir mieux que moi ? et payer pour qu’on me dît ce que je sais, ce serait une grande bêtise. Mais puisqu’il sait les choses présentes, voici mes deux réaux, et dites-moi, seigneur singissime, qu’est-ce que fait en ce moment ma femme Thérèse Panza ? à quoi s’occupe-t-elle ? »

 

Maître Pierre ne voulut pas prendre l’argent. « Je ne fais pas payer à l’avance, dit-il, et ne reçois le prix qu’après le service ; » puis il frappa de la main droite deux coups sur son épaule gauche. Le singe y sauta d’un seul bond, et approchant la bouche de l’oreille de son maître, il se mit à claquer des dents avec beaucoup de rapidité. Quand il eut fait cette grimace pendant la durée d’un credo, d’un autre bond il sauta par terre. Alors maître Pierre accourut s’agenouiller devant don Quichotte, et, lui prenant les jambes dans ses bras :

 

« J’embrasse ces jambes, s’écria-t-il, comme si j’embrassais les deux colonnes d’Hercule, ô ressusciteur insigne de l’oubliée chevalerie errante ! ô jamais dignement loué chevalier don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui tombent, bras de ceux qui sont tombés, consolation de tous les malheureux ! »

 

Don Quichotte resta stupéfait, Sancho ébahi, le cousin frappé d’admiration et le page de frayeur, l’hôtelier immobile, l’homme au braiment bouche béante, et finalement, les cheveux dressèrent sur la tête à tous ceux qui avaient entendu parler le joueur de marionnettes. Celui-ci continua sans se troubler :

 

« Et toi, ô bon Sancho Panza, le meilleur écuyer du meilleur chevalier de ce monde, réjouis-toi ; ta bonne femme Thérèse se porte bien et s’occupe à l’heure qu’il est à peigner une livre de chanvre, à telles enseignes qu’à son côté gauche est un pot égueulé qui tient une bonne pinte de vin, avec lequel elle se délasse, et qui lui fait compagnie dans sa besogne.

 

– Oh ! pour cela, je le crois bien, répondit Sancho ; car c’est une vraie bienheureuse, et, si elle n’était pas jalouse, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui fut, suivant mon seigneur, une femme très-entendue, très-bonne ménagère ; et ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, bien qu’aux dépens de leurs héritiers.

 

– Maintenant je répète, s’écria don Quichotte, que celui qui lit et voyage beaucoup apprend et voit beaucoup. Comment, en effet, serait-on parvenu jamais à me persuader qu’il y a dans le monde des singes qui devinent, ainsi que je viens de le voir avec mes propres yeux ? car je suis bien ce même don Quichotte de la Manche que ce bon animal vient de nommer, sauf toutefois qu’il s’est un peu trop étendu sur mes louanges. Mais, tel que je suis, je rends grâce au ciel qui m’a doué d’un caractère doux et compatissant, toujours porté à faire bien à tous et mal à personne.

 

– Si j’avais de l’argent, dit le page, je demanderais au seigneur singe ce qui doit m’arriver dans le voyage que j’entreprends.

 

– J’ai dit, répliqua maître Pierre, qui venait de se relever et de quitter les pieds de don Quichotte, que cette bête ne répond point sur les choses à venir. Si elle y répondait, il importerait peu que vous n’eussiez pas d’argent ; car, pour le service du seigneur don Quichotte, ici présent, j’oublierais tous les intérêts du monde. Et maintenant, pour lui faire plaisir et m’acquitter envers lui, je veux monter mon théâtre et divertir gratis tous ceux qui se trouvent dans l’hôtellerie. »

 

À ces mots, l’hôtelier, ne se sentant pas de joie, indiqua la place où l’on pourrait commodément élever le théâtre, ce qui fut fait en un instant.

 

Don Quichotte n’était pas fort satisfait des divinations du singe, car il lui semblait hors de croyance qu’un singe devinât ni les choses futures, ni les choses passées. Aussi, tandis que maître Pierre ajustait les pièces de son théâtre, il se retira avec Sancho dans un coin de l’écurie, où, sans pouvoir être entendu de personne, il lui dit :

 

« Écoute, Sancho, j’ai bien mûrement considéré l’étrange talent de ce singe, et je m’imagine que ce maître Pierre, son maître, aura sans doute fait quelque pacte exprès ou tacite avec le diable.

 

– Si la pâte est épaisse et faite par le diable, dit Sancho, cela fera, je suppose, un pain fort sale. Mais quel profit peut trouver maître Pierre à manier ces pâtes ?

 

– Tu ne m’as pas compris, Sancho, reprit don Quichotte ; je veux dire que maître Pierre doit avoir fait quelque arrangement avec le démon, pour que celui-ci mette ce talent dans le corps du singe, qui lui fera gagner sa vie ; et, quand il sera riche, il livrera en échange son âme au démon, chose que vise et poursuit toujours cet universel ennemi du genre humain. Ce qui me fait croire cela, c’est de voir que le singe ne répond qu’aux choses passées ou présentes, et la science du diable, en effet, ne s’étend pas plus loin. Les choses à venir, il ne les sait pas, si ce n’est par conjecture, et fort rarement encore ; à Dieu seul est réservée la connaissance des temps ; pour lui il n’y a ni passé ni futur, tout est présent. S’il en est ainsi, il est clair que ce singe ne parle qu’avec l’aide du diable, et je suis étonné qu’on ne l’ait pas traduit déjà devant le saint-office, pour l’examiner et tirer à clair en vertu de quel pouvoir il devine les choses. Je suis en effet certain que ce singe n’est point astrologue, et que ni lui ni son maître ne savent ce qu’on appelle dresser ces figures judiciaires[161] si à la mode maintenant en Espagne, qu’il n’y a pas une femmelette, pas un petit page, pas un savetier, qui ne se pique de savoir dresser une figure, comme s’il s’agissait de relever une carte tombée par terre, compromettant ainsi par leur ignorance et leurs mensonges la merveilleuse vérité de la science[162]. Je connais une dame qui demanda à l’un de ces tireurs d’horoscope si une petite chienne de manchon qu’elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, en quel nombre et de quelle couleur seraient ses petits. Le seigneur astrologue, après avoir dressé sa figure, répondit que la bichonne deviendrait pleine, et qu’elle mettrait bas trois petits chiens, l’un vert, l’autre rouge, et le troisième bariolé, pourvu que la bête conçût entre onze et douze heures de la nuit ou du jour, et que ce fût le lundi ou le samedi. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de deux jours la chienne mourut d’indigestion, et le seigneur dresseur de figures demeura fort en crédit dans l’endroit en qualité d’astrologue, comme le sont presque tous ces gens-là.

 

– Cependant, reprit Sancho, je voudrais que Votre Grâce priât maître Pierre de demander à son singe si ce qui vous est arrivé dans la caverne de Montésinos est bien vrai ; car il m’est avis, soit dit sans vous offenser, que tout cela ne fut que mensonge et hâblerie, ou du moins choses purement rêvées.

 

– Tout est possible, répondit don Quichotte ; mais je ferai ce que tu me conseilles, bien qu’il doive m’en rester je ne sais quel scrupule. »

 

Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte pour lui dire que son théâtre était monté, et prier Sa Grâce de venir le voir, car c’était une chose digne d’être vue. Don Quichotte lui communiqua sa pensée, et le pria de demander sur-le-champ à son singe si certaines choses qui lui étaient arrivées dans la caverne de Montésinos étaient rêvées ou véritables, parce qu’il lui semblait qu’elles tenaient du songe et de la réalité. Maître Pierre, sans répondre un mot, alla chercher son singe, et, se plaçant devant don Quichotte et Sancho :

 

« Attention, seigneur singe ! dit-il ; ce gentilhomme veut savoir si certaines choses qui lui sont arrivées dans une caverne appelée de Montésinos sont fausses ou vraies. »

 

Puis il lui donna le signal ordinaire, et, le singe ayant sauté sur son épaule gauche et fait mine de lui parler à l’oreille, maître Pierre dit aussitôt :

 

« Le singe dit que les choses que Votre Grâce a vues ou faites dans la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voilà tout ce qu’il sait, et rien de plus, à propos de cette question. Mais si Votre Grâce veut en savoir davantage, vendredi prochain il répondra à tout ce qui lui sera demandé. Quant à présent, il a perdu sa vertu divinatoire, et il ne la trouvera plus que vendredi.

 

– Ne le disais-je pas, s’écria Sancho, que je ne pouvais m’imaginer que tout ce que Votre Grâce, mon seigneur, a conté des événements de la caverne fût vrai, pas même la moitié ?

 

– L’avenir le dira, Sancho, répondit don Quichotte ; car le temps, découvreur de toutes choses, n’en laisse aucune qu’il ne traîne à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais c’est assez ; allons voir le théâtre du bon maître Pierre, car je m’imagine qu’il doit offrir quelque curiosité.

 

– Comment donc ? quelque curiosité ! répliqua maître Pierre ; plus de soixante mille en renferme ce mien théâtre. Je le dis à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, c’est une des choses les plus dignes d’être vues que le monde possède aujourd’hui, et operibus credite, non verbis. Allons ! la main à la besogne ! il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire, beaucoup à dire et beaucoup à montrer. »

 

Don Quichotte et Sancho, obéissant à l’invitation, gagnèrent l’endroit où le théâtre de marionnettes était déjà dressé et découvert, garni d’une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher derrière les tréteaux, car c’est lui qui faisait jouer les figures de la mécanique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre, pour servir d’interprète et expliquer les mystères de la représentation. Celui-ci tenait à la main une baguette, avec laquelle il désignait les figures qui paraissaient sur la scène. Quand donc tous les gens qui se trouvaient dans l’hôtellerie se furent placés en face du théâtre, bon nombre sur leurs pieds, et quand don Quichotte, Sancho, le page et le cousin se furent arrangés dans les meilleures places, le trucheman[163] commença à dire ce qu’entendra ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.

 

Chapitre XXVI

 

Où se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes, avec d’autres choses fort bonnes en vérité

 

 

Tous se turent, Tyriens et Troyens.[164] Je veux dire, tous les gens qui avaient les yeux fixés sur le théâtre étaient, comme on dit, pendus à la bouche de l’explicateur de ses merveilles, quand on entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales, sonner des trompettes et jouer de l’artillerie, dont le bruit fut bientôt passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle, et dit :

 

« Cette histoire véritable, qu’on représente ici devant Vos Grâces, est tirée mot pour mot des chroniques françaises et des romances espagnols qui passent de bouche en bouche et que répètent les enfants au milieu des rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur don Gaïferos à son épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de Sansuena ; ainsi s’appelait alors celle qui s’appelle aujourd’hui Saragosse. Voyez maintenant ici comment don Gaïferos est à jouer au trictrac, suivant ce que dit la chanson : « Au trictrac joue don Gaïferos, oubliant déjà Mélisandre.[165] » Ce personnage qui paraît par là, avec la couronne sur la tête et le sceptre à la main, c’est l’empereur Charlemagne, père putatif de cette Mélisandre, lequel, fort courroucé de voir la négligence et l’oisiveté de son gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle véhémence et quelle vivacité il le gronde ; on dirait qu’il veut lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions ; il y a même des auteurs qui rapportent qu’il les lui donna, et bien appliqués. Et, après lui avoir dit toutes sortes de choses au sujet du péril que courait son honneur s’il n’essayait de délivrer son épouse, il lui dit, dit-on : « Je vous en ai dit assez, prenez-y garde.[166] » Maintenant, voyez comment l’empereur tourne le dos et laisse don Gaïferos tout dépité, et comment celui-ci, bouillant de colère, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en toute hâte, et prie don Roland, son cousin, de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et s’offre à lui tenir compagnie dans la difficile entreprise où il se jette ; mais le vaillant et courroucé Gaïferos ne veut point accepter son offre ; au contraire, il dit que seul il est capable de délivrer sa femme, fût-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre ; et là-dessus, il va revêtir ses armes pour se mettre en route sur-le-champ.

 

« Maintenant, que Vos Grâces tournent les yeux du côté de cette tour qui paraît là-bas. On suppose que c’est une des tours de l’alcazar de Saragosse, qui s’appelle aujourd’hui l’Aljaféria. Cette dame qui se montre à ce balcon, habillée à la moresque, est la sans pareille Mélisandre, laquelle venait mainte et mainte fois regarder par là le chemin de France, et, tournant l’imagination vers Paris et son époux, se consolait ainsi de son esclavage. À présent, vous allez voir arriver une nouvelle aventure, que vous n’avez peut-être jamais vue arriver. Ne voyez-vous pas ce More qui, silencieux et le doigt sur la bouche, s’avance à pas de loup derrière Mélisandre ? Eh bien ! voyez comment il lui donne un baiser sur le beau milieu des lèvres, et comment elle se dépêche de cracher et de les essuyer avec la manche de sa blanche chemise ; comment elle se lamente, et de désespoir s’arrache ses beaux cheveux, comme s’ils avaient à se reprocher la faute du maléfice. Voyez aussi comment ce grave personnage à turban, qui se promène dans ces corridors, est le roi Marsilio de Sansueña[167], lequel a vu l’insolence du More, et bien que ce More soit un de ses parents et son grand favori, il ordonne aussitôt qu’on l’arrête, et qu’on lui donne deux cents coups de fouet en le conduisant par les rues de la ville, avec le crieur devant et les alguazils derrière. Voyez par ici comment on sort pour exécuter la sentence, bien que la faute ait à peine été mise à exécution ; car, parmi les Mores, il n’y a point de confrontation de parties, de témoignages et d’appel, comme parmi nous.

 

– Enfant, enfant, s’écria don Quichotte à cet endroit, suivez votre histoire en ligne droite, et ne vous égarez pas dans les courbes et les transversales ; pour tirer au clair une vérité, il faut bien des preuves et des contre-preuves. »

 

Alors maître Pierre ajouta du dedans :

 

« Petit garçon, ne te mêle point de ce qui ne te regarde pas ; mais fais ce que te commande ce bon seigneur ; ce sera le plus prudent de beaucoup ; et commence à chanter en plain-chant, sans te mettre dans le contre-point, car le fil casse par le plus menu.

 

– Je ferai comme vous dites », répondit le jeune garçon ; et il continua de la sorte :

 

« Cette figure qui paraît à cheval de ce côté, enveloppée d’un grand manteau gascon, est celle de don Gaïferos lui-même, qu’attendait son épouse, laquelle, déjà vengée de l’audace du More amoureux, s’est remise avec un visage plus serein au balcon de la tour. Elle parle à son époux, croyant que c’est quelque voyageur, et lui tient tous les propos de ce romance, qui dit : « Chevalier, si vous allez en France, informez-vous de Gaïferos » et je n’en cite rien de plus, parce que c’est de la prolixité que s’engendre l’ennui. Il suffit de voir comment don Gaïferos se découvre, et, par les transports de joie auxquels se livre Mélisandre, elle nous fait comprendre qu’elle l’a reconnu, surtout maintenant que nous la voyons se glisser du balcon pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux. Mais, ô l’infortunée ! voilà que le pan de sa jupe s’est accroché à l’un des fers du balcon, et la voilà suspendue en l’air sans pouvoir atteindre le sol. Mais voyez comment le ciel miséricordieux nous envoie son secours dans les plus pressants besoins ! Don Gaïferos s’approche, et, sans s’occuper s’il déchirera le riche jupon, il la prend, la tire, et la fait descendre par force à terre ; puis, d’un tour de main, il la pose sur la croupe de son cheval, jambe de ci, jambe de là, comme un homme, et lui recommande de le tenir fortement pour ne pas tomber, en lui passant les bras derrière le dos, de manière à les croiser sur sa poitrine, car madame Mélisandre n’était pas fort habituée à semblable façon de cavalcader. Voyez aussi comment le cheval témoigne par ses hennissements qu’il est ravi d’avoir sur le dos la charge de vaillance et de beauté qu’il porte en son maître et en sa maîtresse. Voyez comment ils tournent bride pour s’éloigner de la ville, et avec quelle joie empressée ils prennent la route de Paris. Allez en paix, ô paire sans pair de véritables amants ! arrivez sains et saufs dans votre patrie bien-aimée, sans que la fortune mette aucun obstacle à votre heureux voyage ! Que les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir, dans la paix du bonheur, des jours, longs comme ceux de Nestor, qui vous restent à vivre ! »

 

En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix :

 

« Terre à terre, mon garçon, dit-il, ne te perds pas dans les nues ; toute affectation est vicieuse. »

 

L’interprète continua sans rien répondre :

 

« Il ne manqua pas d’yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui virent la descente et la montée de Mélisandre, et qui en donnèrent connaissance au roi Marsilio, lequel ordonna sur-le-champ de battre la générale. Voyez avec quel empressement on obéit, et comment toute la ville semble s’écrouler sous le bruit des cloches qui sonnent dans toutes les tours des mosquées.

 

– Oh ! pour cela non, s’écria don Quichotte ; quant aux cloches, maître Pierre se trompe lourdement, car chez les Mores on ne fait pas usage de cloches, mais de timbales, et d’une espèce de dulzaïna qui ressemble beaucoup à nos clairons.[168] Faire sonner les cloches à Sansueña, c’est à coup sûr une grande étourderie. »

 

Maître Pierre, entendant cela, cessa de sonner et dit :

 

« Que Votre Grâce, seigneur don Quichotte, ne fasse point attention à ces enfantillages, et n’exige pas qu’on mène les choses si bien par le bout du fil, qu’on ne puisse le trouver. Est-ce qu’on ne représente point ici mille comédies pleines de sottises et d’extravagances, qui fournissent pourtant une heureuse carrière, et sont écoutées avec applaudissements, avec admiration, avec transports ? Continue, petit garçon, et laisse dire ; pourvu que je remplisse ma poche, que m’importe de représenter plus de sottises que le soleil n’a d’atomes ?

 

– Il a pardieu raison », répliqua don Quichotte ; et l’enfant continua :

 

« Voyez maintenant quelle nombreuse et brillante cavalerie sort de la ville à la poursuite des deux catholiques amants. Voyez combien de trompettes sonnent, combien de dulzaïnas frappent l’air, combien de timbales et de tambours résonnent. J’ai grand’peur qu’on ne les rattrape, et qu’on ne les ramène attachés à la queue de leur propre cheval, ce qui serait un spectacle horrible. »

 

Quand don Quichotte vit toute cette cohue de Mores et entendit tout ce tapage de fanfares, il lui sembla qu’il ferait bien de prêter secours à ceux qui fuyaient. Il se leva tout debout, et s’écria d’une voix de tonnerre :

 

« Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma présence, on joue un mauvais tour à un aussi fameux chevalier, à un aussi hardi amoureux que don Gaïferos. Arrêtez, canaille, gens de rien, ne le suivez ni le poursuivez ; sinon je vous livre bataille. »

 

Tout en parlant, il dégaina son épée, d’un saut s’approcha du théâtre, et, avec une fureur inouïe, se mit à faire pleuvoir des coups d’estoc et de taille sur l’armée moresque des marionnettes, renversant les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe à celui-là et la tête à celui-ci. Il déchargea, entre autres, un fendant du haut en bas si formidable, que, si maître Pierre ne se fût baissé, jeté à terre et blotti sous ses planches, il lui fendait la tête en deux, comme si elle eût été de pâte à massepains. Maître Pierre criait de toutes ses forces :

 

« Arrêtez, seigneur don Quichotte, arrêtez ! prenez garde que ceux que vous renversez, tuez et mettez en pièces, ne sont pas de véritables Mores, mais des poupées de carton ; prenez garde, pécheur que je suis ! que vous détruisez et ravagez tout mon bien. »

 

Malgré cela, don Quichotte ne cessait de faire tomber des estocades, des fendants, des revers, drus et serrés comme s’il en pleuvait. Finalement, en moins de deux Credo, il jeta le théâtre par terre, ayant mis en pièces menues tous ses décors et toutes ses figures, le roi Marsilio grièvement blessé, et l’empereur Charlemagne avec la couronne et la tête en deux morceaux. À cette vue, le sénat des spectateurs fut rempli de trouble ; le singe s’enfuit sur le toit de l’hôtellerie, le cousin s’effraya, le page eut peur, et Sancho Panza lui-même ressentit une terreur affreuse ; car, ainsi qu’il le jura après la tempête passée, jamais il n’avait vu son seigneur dans un tel accès de colère.

 

Après avoir achevé le bouleversement général du théâtre, don Quichotte se calma un peu.

 

« Je voudrais bien, dit-il, tenir maintenant devant moi tous ceux qui ne croient pas et ne veulent pas croire de quelle utilité sont dans le monde les chevaliers errants. Voyez un peu ; si je ne me fusse trouvé présent ici, que serait-il arrivé du brave don Gaïferos et de la belle Mélisandre ? à coup sûr, l’heure est déjà venue où ces chiens les auraient rattrapés et leur auraient joué quelque vilain tour. Enfin, vive la chevalerie errante par-dessus toutes les choses qui vivent sur la terre !

 

– Qu’elle vive, à la bonne heure, dit en ce moment d’une voix dolente maître Pierre, qu’elle vive et que je meure, moi, puisque je suis malheureux à ce point, que je puis dire comme le roi don Rodéric : « Hier j’étais seigneur de l’Espagne, et aujourd’hui je n’ai pas un créneau que je puisse dire à moi.[169] » Il n’y a pas une demi-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur de rois et d’empereurs, avec mes écuries pleines de chevaux en nombre infini, et mes coffres pleins d’innombrables parures. Maintenant me voilà désolé, abattu, pauvre et mendiant ; et surtout sans mon singe, car, avant que je le rattrape, il me faudra suer jusqu’aux dents. Et tout cela, par la furie inconsidérée de ce seigneur chevalier, duquel on dit qu’il secourt les pupilles, qu’il redresse les torts, et fait d’autres bonnes œuvres. C’est pour moi seul que sa généreuse intention est venue à manquer ; bénis et loués soient les cieux dans leurs plus hautes demeures ! Enfin, c’était le chevalier de la Triste-Figure qui devait défigurer les miennes. »

 

Sancho se sentit attendrir par les propos de maître Pierre.

 

« Ne pleure pas, maître Pierre, lui dit-il, ne te lamente pas ; tu me fends le cœur ; et sache que mon seigneur don Quichotte est si bon catholique, si scrupuleux chrétien, que, pour peu qu’il s’aperçoive qu’il t’a fait quelque tort, il saura et voudra te le payer au double.

 

– Que le seigneur don Quichotte, répondit maître Pierre, me paye seulement une partie des figures qu’il m’a défigurées, et je serai content, et Sa Grâce mettra sa conscience en repos ; car il n’y a point de salut pour celui qui retient le bien d’autrui contre la volonté de son possesseur, et ne veut pas le lui restituer.

 

– Cela est vrai, dit alors don Quichotte ; mais jusqu’à présent je ne sais pas avoir rien à vous, maître Pierre.

 

– Comment non ! s’écria maître Pierre ; et ces restes, ces débris gisant sur le sol dur et stérile, qui les a éparpillés et réduits au néant, si ce n’est la force invincible de ce bras formidable ? à qui étaient leurs corps, si ce n’est à moi ? avec quoi gagnais-je ma vie, si ce n’est avec eux ?

 

– À présent je finis par croire, s’écria don Quichotte, ce que j’ai déjà cru bien des fois, que ces enchanteurs qui me poursuivent ne font autre chose que me mettre devant les yeux les figures telles qu’elles sont, pour me les changer et transformer ensuite en celles qu’il leur plaît. Je vous assure, vous tous seigneurs qui m’écoutez, qu’il m’a semblé réellement, et en toute vérité, que ce qui se passait là se passait au pied de la lettre, que Mélisandre était Mélisandre, don Gaïferos, don Gaïferos, Marsilio, Marsilio, et Charlemagne, Charlemagne. C’est pour cela que la colère m’est montée à la tête, et, pour remplir les devoirs de ma profession de chevalier errant, j’ai voulu donner aide et faveur à ceux qui fuyaient. C’est dans cette bonne intention que j’ai fait ce que vous avez vu. Si la chose a tourné tout au rebours, ce n’est pas ma faute, mais celle des méchants qui me persécutent. Au reste, quoi qu’il en soit de ma faute, et bien qu’elle n’ait pas procédé de malice, je veux moi-même me condamner aux dépens. Que maître Pierre voie ce qu’il veut demander pour les figures détruites ; je m’offre à lui en payer le prix en bonne monnaie courante de Castille. »

 

Maître Pierre s’inclina profondément.

 

« Je n’attendais pas moins, dit-il, de l’inouïe charité chrétienne du valeureux don Quichotte de la Manche, véritable défenseur et soutien de tous les nécessiteux vagabonds. Voici le seigneur hôtelier et le grand Sancho, qui seront médiateurs et jurés priseurs entre Votre Grâce et moi, pour décider ce que valent ou pouvaient valoir les figures anéanties. »

 

L’hôtelier et Sancho dirent qu’ils acceptaient. Aussitôt maître Pierre ramassa par terre le roi Marsilio avec la tête de moins, et dit :

 

« Vous voyez combien il est impossible de rendre à ce roi son premier être. Il me semble donc, sauf meilleur avis des juges, qu’il faut me donner pour sa mort, fin et trépas, quatre réaux et demi.

 

– Accordé, dit don Quichotte ; continuez.

 

– Pour cette ouverture de haut en bas, poursuivit maître Pierre prenant à la main les deux moitiés de l’empereur Charlemagne, il ne sera pas exorbitant de demander cinq réaux et un quart.

 

– Ce n’est pas peu, dit Sancho.

 

– Ni beaucoup, répliqua l’hôtelier ; mais prenons un moyen terme, et accordons-lui cinq réaux.

 

– Qu’on lui donne les cinq réaux et le quart, s’écria don Quichotte ; ce n’est pas à un quart de réal de plus ou de moins qu’il faut évaluer le montant de cette notable disgrâce. Mais que maître Pierre se dépêche un peu, car voici l’heure du souper, et je me sens quelques frissons d’appétit.

 

– Pour cette figure, dit maître Pierre, sans nez et avec un œil de moins, qui est celle de la belle Mélisandre, je demande, sans surfaire, deux réaux et douze maravédis.

 

– Holà ! s’écria don Quichotte ; ce serait bien le diable si Mélisandre n’était pas avec son époux tout au moins à la frontière de France, car le cheval qu’ils montaient m’avait plus l’air de voler que de courir. Il ne s’agit donc pas de me vendre un chat pour un lièvre, en me présentant ici Mélisandre borgne et camuse, tandis qu’elle est maintenant en France à se divertir avec son époux entre deux draps. Que Dieu laisse à chacun le sien, seigneur maître Pierre, et cheminons tous de pied ferme et d’intention droite. Vous pouvez continuer. »

 

Maître Pierre, qui vit que don Quichotte gauchissait et retournait à son premier thème, ne voulut pas le laisser échapper.

 

« Cette figure, en effet, dit-il, ne doit pas être Mélisandre, mais quelqu’une des femmes qui la servaient. Ainsi, avec soixante maravédis[170] qu’on me donnera pour elle, je serai content et bien payé. »

 

Il continua de la même manière à fixer, pour toutes les figures mutilées, un prix que les deux juges arbitres modérèrent ensuite à la satisfaction réciproque des parties, et dont le total monta à quarante réaux trois quarts. Sancho les déboursa sur-le-champ, et maître Pierre demanda de plus deux réaux pour la peine de reprendre le singe.

 

« Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, non pour prendre le singe, mais pour prendre la guenon[171] ; et j’en donnerais volontiers deux cents d’étrennes à qui me dirait avec certitude que la belle doña Mélisandre et le seigneur don Gaïferos sont arrivés en France et parmi leurs proches.

 

– Personne ne pourra mieux le dire que mon singe, dit maître Pierre. Mais il n’y a point de diable qui pourrait maintenant le rattraper, j’imagine pourtant que sa tendresse et la faim le forceront à me chercher cette nuit. Dieu ramènera le jour, et nous nous verrons. »

 

Finalement la tempête passa, et tous soupèrent en paix et en bonne harmonie aux dépens de don Quichotte, qui était libéral au dernier point. L’homme aux lances et aux hallebardes s’en fut avant l’aube ; et, quand le jour fut levé, le cousin et le page vinrent prendre congé de don Quichotte, l’un pour retourner à son pays, l’autre pour suivre son chemin ; à celui-ci don Quichotte donna, pour frais de route, une douzaine de réaux. Quant à maître Pierre, il ne voulut plus rien avoir à démêler avec don Quichotte, qu’il connaissait parfaitement. Il se leva donc avant le soleil, ramassa les débris de son théâtre, reprit son singe et s’en alla chercher aussi ses aventures. L’hôtelier, qui ne connaissait point don Quichotte, n’était pas moins surpris de ses folies que de sa libéralité. Finalement Sancho le paya largement par ordre de son seigneur, et tous deux, prenant congé de lui vers les huit heures du matin, sortirent de l’hôtellerie, et se mirent en route, où nous les laisserons aller, car cela est nécessaire pour trouver le temps de conter d’autres choses relatives à l’intelligence de cette fameuse histoire.

 

Chapitre XXVII

 

Où l’on raconte qui étaient maître Pierre et son singe, ainsi que le mauvais succès qu’eut don Quichotte dans l’aventure du braiment, qu’il ne termina point comme il l’aurait voulu et comme il l’avait pensé

 

 

Cid Hamet Ben-Engéli, le chroniqueur de cette grande histoire, entre en matière dans le présent chapitre par ces paroles : Je jure comme chrétien catholique… À ce propos, son traducteur dit qu’en jurant comme chrétien catholique, tandis qu’il était More (et il l’était assurément), il n’a pas voulu dire autre chose sinon que, de même que le chrétien catholique, quand il jure, jure de dire la vérité, et la dit ou la doit dire en effet, de même il promet de la dire, comme s’il avait juré en chrétien catholique, au sujet de ce qu’il écrira de don Quichotte ; principalement pour déclarer qui étaient maître Pierre et le singe devin qui tenait tout le pays dans l’étonnement de ses divinations. Il dit donc que celui qui aura lu la première partie de cette histoire se souviendra bien de ce Ginès de Passamont, auquel, parmi d’autres galériens, don Quichotte rendit la liberté dans la Sierra-Moréna, bienfait qui fut mal reconnu et plus mal payé par ces gens de mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Ginès de Passamont, que don Quichotte appelait Ginésille de Parapilla, fut celui qui vola le grison à Sancho Panza ; et parce que, dans la première partie, on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le comment, cela a donné du fil à retordre à bien des gens, qui attribuaient la faute d’impression au défaut de mémoire de l’auteur. Enfin, Ginès vola le grison tandis que Sancho dormait sur son dos, en usant de l’artifice dont se servit Brunel, quand, au siège d’Albraque, il vola le cheval à Sacripant entre ses jambes. Ensuite, Sancho le recouvra, comme on l’a conté. Or, ce Ginès, craignant d’être repris par la justice, qui le cherchait pour le châtier de ses innombrables tours de coquin (il en avait tant fait et de si curieux, qu’il avait composé lui-même un gros volume pour les raconter), résolut de passer au royaume d’Aragon, après s’être couvert l’œil gauche, en faisant le métier de joueur de marionnettes qu’il savait à merveille, aussi bien que celui de joueur de gobelets. Il arriva qu’ayant acheté ce singe à des chrétiens libérés qui revenaient de Berbérie, il lui apprit à lui sauter sur l’épaule à un certain signal, et à paraître lui marmotter quelque chose à l’oreille. Cela fait, avant d’entrer dans un village où il portait son théâtre et son singe, il s’informait dans les environs, et près de qui pouvait mieux lui répondre, des histoires particulières qui s’étaient passées dans ce pays, et des personnes à qui elles étaient arrivées. Quand il les avait bien retenues dans sa mémoire, la première chose qu’il faisait, c’était de montrer son théâtre, où il jouait, tantôt une histoire, tantôt une autre, mais qui toutes étaient divertissantes et connues. La représentation finie, il proposait les talents de son singe, disant au public qu’il devinait le passé et le présent, mais que, pour l’avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la réponse à chaque question, il demandait deux réaux ; mais il en donnait quelques-unes à meilleur marché, suivant qu’il avait tâté le pouls aux questionneurs. Et même, comme il descendait quelquefois dans les maisons où demeuraient des gens dont il connaissait les histoires, bien qu’on ne lui demandât rien pour ne pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu’il lui avait révélé telle et telle chose, qui s’ajustait avec les aventures des assistants. De cette façon il gagnait un crédit immense, et tout le monde courait après lui, D’autres fois, comme il avait tant d’esprit, il répondait de manière que les réponses se rapportassent bien aux questions, et personne ne le pressant de dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique à tous, et remplissait son escarcelle. Dès qu’il entra dans l’hôtellerie, il reconnut don Quichotte et Sancho, et dès lors il lui fut facile de jeter dans l’admiration don Quichotte, Sancho Panza et tous ceux qui se trouvaient présents. Mais il aurait pu lui en coûter cher, si don Quichotte eût baissé un peu plus la main quand il coupa la tête au roi Marsilio et détruisit toute sa cavalerie, ainsi qu’il est rapporté au chapitre précédent. Voilà tout ce qu’il y avait à dire de maître Pierre et de son singe.

 

Revenant à don Quichotte de la Manche, l’histoire dit qu’au sortir de l’hôtellerie, il résolut de visiter les rives de l’Èbre et tous ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu’il avait, jusqu’à l’époque des joutes, assez de temps pour tout cela. Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours entiers sans qu’il lui arrivât rien de digne d’être couché par écrit. Mais le troisième jour, à la montée d’une colline, il entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et d’arquebuses. Il pensa d’abord qu’un régiment de soldats passait de ce côté, et, pour les voir, il piqua des deux à Rossinante, et monta la colline. Quand il fut au sommet, il aperçut, au pied du revers, une troupe d’au moins deux cents hommes, armés de toutes sortes d’armes, comme qui dirait d’arbalètes, de pertuisanes, de piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de boucliers. Il descendit la côte, et s’approcha si près du bataillon, qu’il put distinctement voir les bannières, en reconnaître les couleurs, et lire les devises qu’elles portaient. Il en remarqua une principalement qui se déployait sur un étendard ou guidon de satin blanc. On y avait peint très au naturel un âne en miniature, la tête haute, la bouche ouverte et la langue dehors, dans la posture d’un âne qui brait. Autour étaient écrits en grandes lettres ces deux vers : « Ce n’est pas pour rien qu’ont brait l’un et l’autre alcalde.[172] »

 

À la vue de cet insigne, don Quichotte jugea que ces gens armés devaient appartenir au village du braiment, et il le dit à Sancho, en lui expliquant ce qui était écrit sur l’étendard. Il ajouta que l’homme qui leur avait donné connaissance de cette histoire s’était trompé en disant que c’étaient deux regidors qui avaient brait, puisque, d’après les vers de l’étendard, ç’avaient été deux alcaldes.

 

« Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si près, car il est possible que les regidors qui brayèrent alors soient devenus, avec le temps, alcaldes de leur village[173], et dès lors on peut leur donner les deux titres. D’ailleurs, qu’importe à la vérité de l’histoire que les brayeurs soient alcaldes ou regidors, pourvu qu’ils aient réellement brait ? Un alcade est aussi bon pour braire qu’un regidor.[174] »

 

Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s’étaient mis en campagne pour combattre un autre village qui les persiflait plus que n’exigeaient la justice et le bon voisinage. Don Quichotte s’approcha d’eux, au grand déplaisir de Sancho, qui n’eut jamais un goût prononcé pour de semblables rencontres. Ceux du bataillon le reçurent au milieu d’eux, croyant que c’était quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant sa visière d’un air noble et dégagé, s’approcha jusqu’à l’étendard de l’âne, et là, les principaux chefs de l’armée l’entourèrent pour le considérer, frappés de la même surprise où tombaient tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Don Quichotte, les voyant si attentifs à le regarder sans que personne lui parlât et lui demandât rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui qu’il gardait, il éleva la voix :

 

« Braves seigneurs, s’écria-t-il, je vous supplie aussi instamment que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux vous faire, jusqu’à ce qu’il vous ennuie et vous déplaise. Si cela arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau sur ma bouche et un bâillon à ma langue. »

 

Tous répondirent qu’il pouvait parler et qu’ils l’écouteraient de bon cœur. Avec cette permission, don Quichotte continua de la sorte :

 

« Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant ; mon métier est celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont besoin de faveur, et de secourir les nécessiteux. Il y a plusieurs jours que je connais votre disgrâce, et la cause qui vous oblige à prendre à chaque instant les armes pour tirer vengeance de vos ennemis. J’ai réfléchi dans mon entendement, non pas une, mais bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d’après les lois du duel, vous êtes dans une grande erreur de vous tenir pour offensés. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune entière, à moins de la défier toute ensemble comme coupable de trahison, parce qu’il ne sait point en particulier qui a commis la trahison pour laquelle il la défie. Nous en avons un exemple dans Diego Ordoñez de Lara, qui défia toute la ville de Zamora, parce qu’il ignorait que ce fût le seul Vellido Dolfos qui avait commis le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les défia-t-il tous, et à tous appartenaient la réponse et la vengeance. À la vérité, le seigneur don Diego s’oublia quelque peu, et passa de fort loin les limites du défi ; car à quoi bon défier les morts, les eaux, les pains, les enfants à naître, et ces autres bagatelles qui sont rapportées dans son histoire[175] ? Mais quand la colère déborde et sort de son lit, la langue n’a plus de rives qui la retiennent, ni de frein qui l’arrête. S’il en est donc ainsi, qu’un seul individu ne peut offenser un royaume, une province, une république, une ville, une commune entière, il est clair qu’il n’y a pas de quoi se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu’elle n’existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les cazalleros[176], les auberginois[177], les baleineaux[178], les savonneurs[179], se tuassent à chaque pas avec ceux qui les appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des noms et des surnoms ! Il ferait beau voir que ces cités insignes fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de l’épée pour instrument à la moindre querelle ! Non, non, que Dieu ne le veuille ni ne le permette ! Il n’y a que quatre choses pour lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes prudents doivent prendre les armes et tirer l’épée, exposant leurs biens et leurs personnes. La première, c’est la défense de la foi catholique ; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin ; la troisième, la défense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune ; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste ; et, si nous voulions en ajouter une cinquième, qu’on pourrait placer la seconde, c’est la défense de leur patrie. À ces cinq causes capitales, on peut en joindre quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent réellement obliger à prendre les armes. Mais les prendre pour des enfantillages, pour des choses plutôt bonnes à faire rire et à passer le temps qu’à offenser personne, ce serait, en vérité, manquer de toute raison. D’ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l’être), c’est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire le bien à nos ennemis, et d’aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement paraît quelque peu difficile à remplir ; mais il ne l’est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu’au monde, et qui sont plus de chair que d’esprit. En effet, Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, qui n’a jamais menti et n’a pu jamais mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et sa charge légère. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu’il fût impossible d’accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à se calmer, à déposer les armes.

 

– Que le diable m’emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien maître-là n’est tologien ; s’il ne l’est pas, il y ressemble comme un œuf à un autre. »

 

Don Quichotte s’arrêta un moment pour prendre haleine, et, voyant qu’on lui prêtait toujours une silencieuse attention, il voulut continuer sa harangue, ce qu’il aurait fait si Sancho n’eût jeté sa finesse d’esprit à la traverse. Voyant que son maître s’arrêtait, il lui coupa la parole et dit :

 

« Monseigneur don Quichotte de la Manche, qui s’appela dans un temps le chevalier de la Triste-Figure, et qui s’appelle à présent le chevalier des Lions, est un hidalgo de grand sens, qui sait le latin et l’espagnol comme un bachelier ; en tout ce qu’il traite, en tout ce qu’il conseille, il procède comme un bon soldat, connaît sur le bout de l’ongle toutes les lois et ordonnances de ce qu’on nomme le duel. Il n’y a donc rien de mieux à faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu’on s’en prenne à moi si l’on se trompe. D’ailleurs, il est clair que c’est une grande sottise que de se mettre en colère pour entendre un seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j’étais petit garçon, je brayais toutes les fois qu’il m’en prenait envie, sans que personne y trouvât à redire, et avec tant de grâce, tant de naturel, que, dès que je brayais, tous les ânes du pays se mettaient à braire ; et pourtant je n’en étais pas moins fils de mes père et mère, qui étaient de très-honnêtes gens. Ce talent me faisait envier par plus de quatre des plus huppés du pays, mais je m’en souciais comme d’une obole ; et pour que vous voyiez que je dis vrai, attendez et écoutez ; cette science est comme celle de nager ; une fois apprise, elle ne s’oublie plus. »

 

Aussitôt, serrant son nez à pleine main, Sancho se mit à braire si vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais un de ceux qui étaient près de lui, croyant qu’il se moquait d’eux, leva une grande gaule qu’il tenait à la main, et lui en déchargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don Quichotte, qui vit Sancho si mal arrangé, se précipita, la lance en arrêt, sur celui qui l’avait frappé ; mais tant de gens se jetèrent entre eux, qu’il ne lui fut pas possible d’en tirer vengeance. Au contraire, voyant qu’une grêle de pierres commençait à lui tomber dessus, et qu’il était menacé par une infinité d’arbalètes tendues et d’arquebuses en joue, il fit tourner bride à Rossinante, et, à tout le galop que put prendre son cheval, il s’échappa d’entre les ennemis, priant Dieu du fond du cœur qu’il le tirât de ce péril, et craignant à chaque pas qu’une balle ne lui entrât par les épaules pour lui sortir par la poitrine. À tout moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui manquait pas ; mais ceux du bataillon se contentèrent de le voir fuir sans lui tirer un seul coup.

 

Pour Sancho, ils le mirent sur son âne dès qu’il eut repris ses sens, et le laissèrent rejoindre son maître ; non pas que le pauvre écuyer fût en état de guider sa monture, mais parce que le grison suivit les traces de Rossinante, qu’il ne pouvait quitter d’un pas. Quand don Quichotte se fut éloigné hors de portée, il tourna la tête, et, voyant que Sancho venait sans être suivi de personne, il l’attendit. Les gens du bataillon restèrent en position jusqu’à la nuit, et leurs ennemis n’ayant point accepté la bataille, ils revinrent à leur village joyeux et triomphants ; et même, s’ils eussent connu l’antique usage des Grecs, ils auraient élevé un trophée sur la place.

 

Chapitre XXVIII

 

Des choses que dit Ben-Engéli, et que saura celui qui les lira, s’il les lit avec attention

 

 

Quand le brave s’enfuit, c’est qu’il a toute raison de fuir, et l’homme prudent doit se garder pour une meilleure occasion. Cette vérité trouva sa preuve en don Quichotte, lequel, laissant le champ libre à la furie du village persiflé et aux méchantes intentions d’une troupe en courroux, prit, comme on dit, de la poudre d’escampette, et, sans se rappeler Sancho, ni le péril où il le laissait, s’éloigna autant qu’il lui parut nécessaire pour se mettre en sûreté. Sancho le suivait, comme on l’a rapporté, posé de travers sur son âne ; il arriva enfin, revenu tout à fait à lui, et en arrivant, il se laissa tomber du grison aux pieds de Rossinante, haletant, moulu et rompu. Don Quichotte mit aussitôt pied à terre pour visiter ses blessures ; mais, le trouvant sain des pieds à la tête, il lui dit avec un mouvement de colère :

 

« À la male heure vous vous êtes pris à braire, Sancho. Où donc avez-vous trouvé qu’il était bon de parler de corde dans la maison du pendu ? À musique de braiment quel accompagnement peut-on faire, si ce n’est de coups de gaule ? Et rendez grâces à Dieu, Sancho, de ce qu’au lieu de vous mesurer les côtes avec un bâton, ils ne vous ont pas fait le per signum crucis[180] avec une lame de cimeterre.

 

– Je ne suis pas en train de répondre, répondit Sancho, car il me semble que je parle par les épaules. Montons à cheval et éloignons-nous d’ici. J’imposerai désormais silence à mes envies de braire, mais non à celles de dire que les chevaliers errants fuient, et laissent leurs bons écuyers moulus comme plâtre au pouvoir de leurs ennemis.

 

– Se retirer n’est pas fuir, répliqua don Quichotte, car il faut que tu saches que la valeur qui n’est pas fondée sur la base de la prudence s’appelle témérité, et les exploits du téméraire s’attribuent plutôt à la bonne fortune qu’à son courage. Aussi, je confesse que je me suis retiré, mais non pas que j’ai fui. En cela, j’ai imité bien d’autres braves, qui se sont conservés pour de meilleurs temps. C’est une chose dont les histoires sont pleines ; mais, comme il n’y aurait ni profit pour toi ni plaisir pour moi à te les rappeler, je m’en dispense quant à présent. »

 

Sancho s’était enfin remis à cheval, aidé par don Quichotte, lequel était également remonté sur Rossinante ; et, peu à peu, ils gagnèrent un petit bois qui se montrait à un quart de lieue de là. De temps en temps, Sancho jetait de profonds soupirs et des gémissements douloureux. Don Quichotte lui demanda la cause d’une si amère affliction. Il répondit que, depuis l’extrémité de l’échine jusqu’au sommet de la nuque, il ressentait une douleur qui lui faisait perdre l’esprit.

 

« La cause de cette douleur, reprit don Quichotte, doit être celle-ci ; comme le bâton avec lequel on t’a frappé était d’une grande longueur, il t’a pris le dos du haut en bas, où sont comprises toutes les parties qui te font mal, et, s’il avait porté ailleurs, ailleurs tu souffrirais de même.

 

– Pardieu, s’écria Sancho, Votre Grâce vient de me tirer d’un grand embarras, et de m’expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie ! est-ce que la cause de ma douleur est si cachée qu’il soit besoin de me dire que je souffre partout où le bâton a porté ? Si j’avais mal aux chevilles du pied, on concevrait que vous vous missiez à chercher pourquoi elles me font mal. Mais deviner que j’ai mal à l’endroit où l’on m’a moulu, ce n’est pas faire un grand effort d’esprit. En bonne foi, seigneur notre maître, on voit bien que le mal d’autrui pend à un cheveu, et chaque jour je découvre terre au peu que je dois attendre d’être en compagnie de Votre Grâce. Si cette fois vous m’avez laissé bâtonner, une autre et cent autres fois nous reviendrons à la berne de jadis, et à d’autres jeux d’enfants, qui, pour s’être arrêtés aujourd’hui à mes épaules, pourront bien ensuite m’arriver jusqu’aux yeux. Je ferais bien mieux vraiment, mais je ne suis qu’un barbare, un imbécile, et je ne ferai rien de bon en toute ma vie ; je ferais bien mieux, dis-je, de regagner pays, d’aller retrouver ma femme et mes enfants, de nourrir l’une et d’élever les autres avec ce qu’il plaira à Dieu de me donner, plutôt que de marcher derrière Votre Grâce par des chemins sans chemin et des sentiers qui n’en sont pas, buvant mal et mangeant pis. S’agit-il de dormir à présent ? Mesurez, frère écuyer, mesurez six pieds de terre, et, si vous en voulez davantage, prenez-en six autres encore, car vous pouvez tailler en pleine étoffe ; puis, étendez-vous tout à votre aise. Ah ! que ne vois-je brûlé et réduit en cendres le premier qui s’avisa de la chevalerie errante, ou du moins le premier qui voulut être écuyer d’aussi grands sots que durent être tous les chevaliers errants des temps passés ! De ceux du temps présent, je ne dis rien, parce que, Votre Grâce étant du nombre, je leur porte respect, et parce que je sais que Votre Grâce en sait un point de plus que le diable en tout ce qu’elle dit comme en tout ce qu’elle pense.

 

– Je ferais une bonne gageure avec vous, Sancho, dit don Quichotte ; c’est que, maintenant que vous vous en donnez et que vous parlez sans que personne vous arrête, rien ne vous fait plus mal en tout votre corps. Parlez, mon fils, dites tout ce qui vous viendra à la pensée et à la bouche. Pourvu que vous ne sentiez plus aucun mal, je tiendrai plaisir à l’ennui que me causent vos impertinences ; et si vous désirez tant retourner à votre maison, revoir votre femme et vos enfants, Dieu me préserve de vous en empêcher. Vous avez de l’argent à moi ; comptez combien il y a de temps que nous avons fait cette troisième sortie de notre village, voyez ensuite ce que vous pouvez et devez justement gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains.

 

– Quand j’étais, répondit Sancho, au service de Tomé Carrasco, le père du bachelier Samson Carrasco, que Votre Grâce connaît bien, je gagnais deux ducats par mois, outre la nourriture. Avec Votre Grâce, je ne sais trop ce que je peux gagner ; mais je sais bien qu’il y a plus de peine à être écuyer de chevalier errant qu’à servir un laboureur ; car enfin, nous autres qui travaillons à la terre, nous savons bien que, quel que soit le travail de la journée, et quelque mal que nous y ayons, la nuit venue, nous soupons à la marmite et nous dormons dans un lit ; chose que je n’ai pas faite depuis que je sers Votre Grâce, si ce n’est le bout de temps que nous avons passé chez don Diego de Miranda, et la bonne bouche que m’a donnée l’écume des marmites de Camache, et ce que j’ai bu, mangé et dormi chez Basile. Tout le reste du temps, j’ai couché sur la dure, en plein air, exposé à tout ce que vous appelez les inclémences du ciel, me nourrissant de bribes de fromage et de croûtes de pain, buvant de l’eau, tantôt des ruisseaux, tantôt des fontaines, que nous rencontrons par ces solitudes où nous errons.

 

– Eh bien ! reprit don Quichotte, je suppose, Sancho, que tout ce que vous avez dit soit la vérité ; combien vous semble-t-il que je doive vous donner de plus que ne vous donnait Tomé Carrasco !

 

– À mon avis, répondit Sancho, si Votre Grâce ajoutait seulement deux réaux par mois, je me tiendrais pour bien payé. Voilà quant au salaire de ma peine ; mais quant à remplir la promesse que Votre Grâce m’a faite sur sa parole de me donner le gouvernement d’une île, il serait juste qu’on ajoutât six autres réaux, ce qui ferait trente réaux en tout.

 

– C’est très-bien, répliqua don Quichotte. Voilà vingt-cinq jours que nous avons quitté notre village ; faites, Sancho, le compte au prorata, suivant les gages que vous vous êtes fixés vous-même ; voyez ce que je vous dois, et payez-vous, comme je l’ai dit, de vos propres mains.

 

– Sainte Vierge ! s’écria Sancho, comme Votre Grâce se trompe dans ce compte qu’elle fait ! Pour ce qui est de la promesse de l’île, il faut compter depuis le jour où Votre Grâce me l’a promise, jusqu’à l’heure présente où nous nous trouvons.

 

– Eh bien, Sancho, reprit don Quichotte, y a-t-il donc si longtemps que je vous ai promis cette île ?

 

– Si je m’en souviens bien, répondit Sancho, il doit y avoir vingt ans, à trois jours près de plus ou de moins. »

 

À ces mots, don Quichotte se frappa le front du creux de la main et partit d’un éclat de rire :

 

« Pardieu, dit-il, en tout le temps que j’ai passé dans la Sierra-Moréna, et en tout le cours de nos voyages, il s’est à peine écoulé deux mois, et tu dis, Sancho, qu’il y a vingt ans que je t’ai promis cette île. Tu veux donc, je le vois bien, que tout l’argent que tu as à moi passe à tes gages. Si c’est là ton envie, je te le donne dès maintenant, prends-le, et grand bien te fasse-t-il ; car pour me voir délivré d’un si mauvais écuyer, je resterai de grand cœur pauvre et sans une obole. Mais dis-moi, prévaricateur des ordonnances prescrites aux écuyers par la chevalerie errante, où donc as-tu vu ou lu qu’aucun écuyer de chevalier errant se soit mis en compte avec son seigneur, et lui ait dit : « Il faut me donner tant par mois pour que je vous serve ? » Entre, pénètre, ô félon, bandit et vampire ! car tu ressembles à tout cela, enfonce-toi, dis-je, dans le mare magnum des histoires chevaleresques, et, si tu trouves qu’aucun écuyer ait jamais dit ou pensé ce que tu viens de dire, je veux bien que tu me le cloues sur le front, et que tu me donnes, par-dessus le marché, quatre tapes du revers de la main sur le visage. Allons, tourne la bride ou le licou de ton âne, et retourne à ta maison, car tu ne feras pas un pas de plus avec moi. Ô pain mal agréé ! ô promesses mal placées ! ô homme qui tient plus d’une bête que d’une personne ! C’est maintenant, quand je voulais t’élever à une condition telle, qu’en dépit de ta femme, on t’appelât seigneurie, c’est maintenant que tu me quittes ! Tu t’en vas à présent, lorsque j’avais fermement résolu de te faire seigneur de la meilleure île du monde ! Enfin, comme tu l’as dit mainte autre fois, le miel n’est pas fait pour la bouche de l’âne. Âne tu es, âne tu seras, et âne tu mourras, quand finira le cours de ta vie ; car, à mon avis, elle atteindra son dernier terme avant que tu t’aperçoives que tu n’es qu’une bête. »

 

Sancho regardait fixement don Quichotte, pendant que celui-ci lui adressait ces amers reproches ; il se sentit pris de tels regrets, de tels remords, que les larmes lui vinrent aux yeux.

 

« Mon bon seigneur, lui dit-il d’une voix dolente et entrecoupée, je confesse que, pour être âne tout à fait, il ne me manque que la queue ; si Votre Grâce veut me la mettre, je la tiendrai pour bien placée, et je vous servirai comme baudet, en bête de somme, tous les jours qui me resteront à vivre. Que Votre Grâce me pardonne et prenne pitié de ma jeunesse. Faites attention que je ne sais pas grand’chose, et que, si je parle beaucoup, c’est plutôt par infirmité que par malice. Mais qui pèche et s’amende, à Dieu se recommande.

 

– J’aurais été bien surpris, Sancho, dit don Quichotte, que tu ne mêlasses pas quelque petit proverbe à ton dialogue. Allons, je te pardonne, pourvu que tu te corriges et que tu ne te montres pas désormais si ami de ton intérêt. Prends courage, au contraire, donne-toi du cœur, et attends avec patience l’accomplissement de mes promesses, qui peut tarder, mais n’est pas impossible. »

 

Sancho répondit qu’il obéirait, dût-il faire contre fortune bon cœur. Après cela, ils entrèrent dans le bois, où don Quichotte s’arrangea au pied d’un orme, et Sancho au pied d’un hêtre ; car ces arbres et d’autres semblables ont toujours des pieds sans avoir de mains. Sancho passa la nuit péniblement, le coup de gaule se faisant sentir par le serein. Pour don Quichotte, il la passa dans ses continuels souvenirs. Néanmoins, ils abandonnèrent tous deux leurs yeux au sommeil, et le lendemain, au point du jour, ils reprirent leur route à la recherche des rives du fameux fleuve de l’Èbre, où il leur arriva ce que l’on contera dans le chapitre suivant.

 

Chapitre XXIX

 

De la fameuse aventure de la barque enchantée

 

 

En cheminant un pied devant l’autre, deux jours après la sortie du bois, don Quichotte et Sancho arrivèrent aux bords de l’Èbre. La vue de ce fleuve causa un grand plaisir à don Quichotte. Il contempla, il admira la beauté de ses rives, la pureté de ses eaux, le calme de son cours, l’abondance de son liquide cristal, et cet aspect charmant réveilla dans sa mémoire mille amoureuses pensées. Il se rappela surtout ce qu’il avait vu dans la caverne de Montésinos ; car, bien que le singe de maître Pierre lui eût dit que ces choses étaient en partie vraies, en partie fausses, il s’en tenait plus à la vérité qu’au mensonge, bien au rebours de Sancho, qui les tenait toutes pour le mensonge même.

 

En marchant de la sorte, il aperçut tout à coup une petite barque, sans rames et sans aucun agrès, qui était attachée sur la rive à un tronc d’arbre.[181] Don Quichotte regarda de toutes parts, et ne découvrit âme qui vive. Aussitôt, et sans plus de façon, il sauta à bas de Rossinante, puis donna l’ordre à Sancho de descendre du grison, et de bien attacher les deux bêtes ensemble au pied d’un peuplier ou saule qui se trouvait là. Sancho lui demanda la cause de ce brusque saut par terre, et pourquoi il fallait attacher les bêtes.

 

« Apprends, ô Sancho ! répondit don Quichotte, que directement, et sans que ce puisse être autre chose, ce bateau que voilà m’appelle et me convie à y entrer pour que j’aille par cette voie porter secours à quelque chevalier, ou à quelque autre personne de qualité qui se trouve en un grand embarras. Tel est, en effet, le style des livres de chevalerie et des enchanteurs qui figurent et conversent dans ces histoires. Dès qu’un chevalier court quelque péril dont il ne puisse être tiré que par la main d’un autre chevalier, bien qu’ils soient éloignés l’un de l’autre de deux ou trois mille lieues, ou même davantage, les enchanteurs prennent celui-ci, l’enlèvent dans un nuage, ou lui envoient un bateau pour qu’il s’y mette, et, en moins d’un clin d’œil, ils l’emportent par les airs ou sur la mer à l’endroit où ils veulent, et où l’on a besoin de son aide. Sans nul doute, ô Sancho ! cette barque est placée là pour le même objet ; cela est aussi vrai qu’il fait jour maintenant, et, avant que la nuit vienne, attache seulement Rossinante et le grison ; puis, à la grâce de Dieu, car je ne manquerais pas de m’embarquer, quand même des carmes déchaussés me prieraient de n’en rien faire.

 

– Puisqu’il en est ainsi, répondit Sancho, et que Votre Grâce veut à tout propos donner dans ce que je devrais bien appeler des folies, il n’y a qu’à obéir et baisser la tête, suivant le proverbe qui dit : « Fais ce qu’ordonne ton maître, et assieds-toi à table auprès de lui. » Toutefois, et pour l’acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Grâce qu’il me semble que cette barque n’est pas aux enchanteurs, mais à quelque pêcheur de cette rivière, où l’on prend les meilleures aloses du monde. »

 

Sancho disait tout cela en attachant les bêtes, qu’il laissait à l’abandon sous la protection des enchanteurs, au grand regret de son âme. Don Quichotte lui dit :

 

« Ne te mets pas en peine de l’abandon de ces animaux ; celui qui va nous conduire par de si lointaines régions aura soin de pourvoir à leur subsistance.

 

– Je ne comprends pas ce mot de lointaines, dit Sancho, et ne l’ai pas ouï dire en tous les jours de ma vie.

 

– Lointaines, reprit don Quichotte, veut dire éloignées. Il n’est pas étonnant que tu n’entendes pas ce mot, car tu n’es pas obligé de savoir le latin, comme d’autres se piquent de le savoir, tout en l’ignorant.[182]

 

– Voilà les bêtes attachées, dit Sancho ; que faut-il faire maintenant ?

 

– Que faut-il faire ? répondit don Quichotte ; le signe de la croix, et lever l’ancre ; je veux dire nous embarquer et couper l’amarre qui attache ce bateau. »

 

Aussitôt il sauta dedans, suivi de Sancho, coupa la corde, et le bateau s’éloigna peu à peu de la rive. Lorsque Sancho se vit à deux toises en pleine eau, il se mit à trembler, se croyant perdu ; mais rien ne lui faisait plus de peine que d’entendre braire le grison et de voir que Rossinante se démenait pour se détacher. Il dit à son seigneur :

 

« Le grison gémit, touché de notre absence, et Rossinante veut se mettre en liberté pour se jeter après nous. Ô très-chers amis, demeurez en paix, et puisse la folie qui nous éloigne de vous, se désabusant enfin, nous ramener en votre présence ! »

 

À ces mots il se mit à pleurer si amèrement que don Quichotte lui dit, impatienté :

 

« De quoi donc as-tu peur, poltronne créature ? Pourquoi pleures-tu, cœur de pâte sucrée ? Qui te poursuit, qui te chasse, courage de souris casanière ? Que te manque-t-il, besogneux au milieu de l’abondance ? Est-ce que par hasard tu chemines pieds nus à travers les monts Riphées ? N’es-tu pas assis sur une planche, comme un archiduc, suivant le cours tranquille de ce fleuve charmant, d’où nous entrerons bientôt dans la mer immense ? Mais nous devons y être entrés déjà, et nous avons bien fait sept ou huit cents lieues de chemin. Ah ! si j’avais ici un astrolabe pour prendre la hauteur du pôle, je te dirais les lieues que nous avons faites ; mais en vérité, si je m’y connais un peu, nous avons passé déjà, ou nous allons passer bientôt la ligne équinoxiale, qui sépare et coupe à égale distance les deux pôles opposés.

 

– Et quand nous serons arrivés à cette ligne que dit Votre Grâce, demanda Sancho, combien aurons-nous fait de chemin ?

 

– Beaucoup, répliqua don Quichotte ; car de trois cent soixante degrés que contient le globe aqueux et terrestre, selon le comput de Ptolémée, le plus grand cosmographe que l’on connaisse, nous aurons fait juste la moitié, une fois arrivés à cette ligne que j’ai dite.

 

– Pardieu, s’écria Sancho, vous prenez à témoignage une gentille personne ; l’homme qui pue comme quatre[183], ou quelque chose d’approchant. »

 

Don Quichotte sourit à l’interprétation que donnait Sancho du comput du cosmographe Ptolémée. Il lui dit :

 

« Tu sauras, Sancho, que les Espagnols et ceux qui s’embarquent à Cadix pour aller aux Indes orientales regardent comme un des signes qui leur font comprendre qu’ils ont passé la ligne équinoxiale que les poux meurent sur tous ceux qui sont dans le vaisseau, et qu’on n’en trouverait pas un seul sur le bâtiment, le payât-on au poids de l’or. Ainsi donc, Sancho, tu peux promener la main sur une de tes cuisses ; si tu rencontres quelque être vivant, nous sortirons de notre doute ; sinon, c’est que nous aurons passé la ligne.

 

– Je ne crois rien de tout cela, répondit Sancho ; mais je ferai pourtant ce que Votre Grâce m’ordonne, bien que je ne conçoive pas trop la nécessité de faire ces expériences, car je vois de mes propres yeux que nous ne sommes pas à cinq toises du rivage, et que nous n’avons pas descendu deux toises plus bas que ces pauvres bêtes. Voilà Rossinante et le grison dans le même endroit où nous les avons laissés, et, prenant la mesure comme je la prends, je jure Dieu que nous n’avançons point au pas d’une fourmi.

 

– Fais, Sancho, dit don Quichotte ; fais la vérification que je t’ai dite, et ne t’embarrasse pas d’autre chose. Tu ne sais pas un mot de ce que sont les colures, les lignes, les parallèles, les zodiaques, les écliptiques, les pôles, les solstices, les équinoxes, les planètes, les signes, les degrés, les mesures dont se composent la sphère céleste et la sphère terrestre. Si tu connaissais toutes ces choses, ou même une partie, tu verrais clairement combien de parallèles nous avons coupés, combien de signes nous avons parcourus, combien de constellations nous laissons derrière nous. Mais, je le répète, tâte-toi, cherche partout, car j’imagine que tu es plus propre et plus net à cette heure qu’une feuille de papier blanc. »

 

Sancho se tâta donc, et, baissant tout doucement la main sous le pli du jarret gauche, il releva la tête, regarda son seigneur, et dit :

 

« Ou l’expérience est fausse, ou nous ne sommes pas arrivés à l’endroit que dit Votre Grâce, ni même à bien des lieues de là.

 

– Comment donc ! demanda don Quichotte, est-ce que tu as trouvé quelqu’un ?

 

– Et même quelques-uns », répondit Sancho ; puis, secouant les doigts, il se lava toute la main dans la rivière, sur laquelle glissait tranquillement la barque au beau milieu du courant, sans être poussée par aucune intelligence secrète ni par aucun enchanteur invisible, mais tout bonnement par le cours de l’eau, qui était alors doux et paisible.

 

En ce moment, ils découvrirent un grand moulin qui était construit au milieu du fleuve, et don Quichotte l’eut à peine aperçu, qu’il s’écria d’une voix haute :

 

« Regarde, ami Sancho, voilà qu’on découvre la ville, le château ou la forteresse où doit être quelque chevalier opprimé, quelque reine, infante ou princesse violentée, au secours desquels je suis amené ici.

 

– Quelle diable de ville, de forteresse ou de château dites-vous là, seigneur ? répondit Sancho. Ne voyez-vous pas que c’est un moulin à eau, bâti sur la rivière, un moulin à moudre le blé ?

 

– Tais-toi, Sancho, s’écria don Quichotte ; bien que cela ait l’air d’un moulin, ce n’en est pas un. Ne t’ai-je pas dit déjà que les enchantements transforment les choses, et les font sortir de leur état naturel ? Je ne veux pas dire qu’ils les transforment réellement d’un être en un autre, mais qu’ils les font paraître autres choses, comme l’expérience l’a prouvé dans la transformation de Dulcinée, unique refuge de mes espérances. »

 

Tandis qu’ils parlaient ainsi, la barque, ayant gagné le milieu du courant de la rivière, commença à descendre avec moins de lenteur qu’auparavant. Les meuniers du moulin, qui virent venir au cours de l’eau cette barque, prête à s’engouffrer sous les roues, sortirent en grand nombre avec de longues perches pour l’arrêter, et, comme ils avaient le visage et les habits couverts de farine, ils ne ressemblaient pas mal à une apparition de fantômes. Ils criaient de toutes leurs forces :

 

« Diables d’hommes, où allez-vous donc ? Êtes-vous désespérés ? voulez-vous vous noyer et vous mettre en pièces sous ces roues ?

 

– Ne te l’ai-je pas dit, Sancho, s’écria don Quichotte, que nous sommes arrivés où je dois montrer jusqu’où peut s’étendre la valeur de mon bras ? Regarde combien de félons et de malandrins sortent à ma rencontre, combien de monstres s’avancent contre moi, combien de spectres viennent nous épouvanter de leurs faces hideuses. Eh bien, vous allez voir, scélérats insignes. »

 

Aussitôt il se mit debout dans la barque, et commença de tous ses poumons à menacer les meuniers.

 

« Canaille mal née et plus mal conseillée, leur criait-il, rendez la liberté et le libre arbitre à la personne que vous tenez en prison dans votre forteresse, haute ou basse, de quelque rang et qualité qu’elle soit ; je suis don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions, à qui il est réservé, par l’ordre souverain des cieux, de donner heureuse issue à cette aventure. »

 

En achevant ces mots, il mit l’épée à la main, et commença d’escrimer dans l’air contre les meuniers, lesquels entendant, mais ne comprenant pas ces extravagances, allongèrent leurs perches pour retenir la barque qui allait entrer dans le biez du moulin. Sancho s’était jeté à genoux, priant dévotement le ciel de le tirer d’un si manifeste péril, comme le firent en effet l’adresse et l’agilité des meuniers, qui arrêtèrent la barque en lui opposant leurs bâtons. Mais pourtant ils ne purent si bien y réussir qu’ils ne fissent chavirer la barque et tomber don Quichotte et Sancho au milieu de la rivière. Bien en prit à don Quichotte de savoir nager comme un canard, quoique le poids de ses armes le fît deux fois aller au fond, et, si les meuniers ne se fussent jetés à l’eau pour les tirer l’un et l’autre, par les pieds, par la tête, on aurait pu dire d’eux : « Ici fut Troie. » Quand ils furent déposés à terre, plus trempés que morts de soif, Sancho se jeta à deux genoux, et les mains jointes, les yeux levés au ciel, il pria Dieu, dans une longue et dévote oraison, de le délivrer désormais des témérités et des entreprises de son seigneur.

 

En ce moment arrivèrent les pêcheurs, maîtres de la barque, que les roues du moulin avaient mise en pièces ; la voyant brisée, ils sautèrent sur Sancho pour le déshabiller, et demandèrent à don Quichotte de payer le dégât. Celui-ci avec un sang-froid, et comme si rien ne lui fût arrivé, dit aux meuniers et aux pêcheurs qu’il payerait très-volontiers la barque, sous la condition qu’on lui remît, en pleine liberté, la personne ou les personnes qui gémissaient opprimées dans ce château.

 

« De quelles personnes et de quel château parles-tu, homme sans cervelle ? demanda l’un des meuniers ; veux-tu, par hasard, emmener les gens qui viennent moudre du blé dans ce moulin ?

 

– Suffit, dit à part soi don Quichotte ; ce serait prêcher dans le désert que de vouloir réduire cette canaille à faire quelque bien sur de simples prières. D’ailleurs, dans cette aventure, il a dû se rencontrer deux puissants enchanteurs, dont l’un empêche ce que l’autre projette. L’un m’a envoyé la barque, l’autre m’a fait faire le plongeon. Que Dieu y porte remède, car le monde n’est que machinations opposées les unes aux autres, je ne puis rien de plus. »

 

Puis, élevant la voix et regardant le moulin, il continua de la sorte : « Amis, qui que vous soyez, qui êtes enfermés dans cette prison, pardonnez-moi ; mon malheur et le vôtre veulent que je ne puisse vous tirer de votre angoisse ; c’est sans doute à un autre chevalier que doit être réservée cette aventure. »

 

Après cela, il entra en arrangement avec les pêcheurs, et paya pour la barque cinquante réaux, que Sancho déboursa bien à contre-cœur.

 

« Avec deux sauts de carpe comme celui-là, dit-il, nous aurons jeté toute notre fortune au fond de l’eau. »

 

Les pêcheurs et les meuniers considéraient, pleins de surprise, ces deux figures si hors de l’usage commun. Ils ne pouvaient comprendre ce que voulaient dire les questions de don Quichotte et les propos qu’il leur adressait. Les tenant tous deux pour fous, ils les laissèrent, et se retirèrent, les uns dans leur moulin, les autres dans leurs cabanes. Pour don Quichotte et Sancho, ils retournèrent à leurs bêtes, et restèrent bêtes comme devant, et voilà la fin qu’eut l’aventure de la barque enchantée.

 

Chapitre XXX

 

De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle chasseresse

 

 

Le chevalier et l’écuyer rejoignirent leurs bêtes, tristes, l’oreille basse et de mauvaise humeur, principalement Sancho, pour qui c’était toucher à son âme que de toucher à son argent, car il lui semblait que tout ce qu’il ôtait de la bourse, il se l’ôtait à lui-même de la prunelle des yeux. Finalement, sans se dire un mot, ils montèrent à cheval et s’éloignèrent du célèbre fleuve, don Quichotte enseveli dans les pensées de ses amours, et Sancho dans celles de sa fortune à faire, qu’il voyait plus éloignée que jamais. Tout sot qu’il fût, il s’apercevait bien que, parmi les actions de son maître, la plupart n’étaient que des extravagances. Aussi cherchait-il une occasion de pouvoir, sans entrer en compte et en adieux avec son seigneur, décamper un beau jour et s’en retourner chez lui. Mais la fortune arrangea les choses bien au rebours de ce qu’il craignait.

 

Il arriva donc que le lendemain, au coucher du soleil et au sortir d’un bois, don Quichotte jeta la vue sur une verte prairie, au bout de laquelle il aperçut du monde, et, s’étant approché, il reconnut que c’étaient des chasseurs de haute volerie.[184] Il s’approcha encore davantage, et vit parmi eux une dame élégante, montée sur un palefroi ou haquenée d’une parfaite blancheur, que paraient des harnais verts et une selle à pommeau d’argent. La dame était également habillée de vert, avec tant de goût et de richesse, qu’elle semblait être l’élégance en personne. Elle portait un faucon sur le poing gauche ; ce qui fit comprendre à don Quichotte que c’était quelque grande dame, et qu’elle devait être la maîtresse de tous ces chasseurs, ce qui était vrai. Aussi dit-il à Sancho :

 

« Cours, mon fils Sancho, cours, et dis à cette dame du palefroi et du faucon que moi, le Chevalier des Lions, je baise les mains de sa grande beauté, et que, si Sa Grandeur me le permet, j’irai les lui baiser moi-même, et la servir en tout ce que mes forces me permettent de faire, en tout ce que m’ordonnera Son Altesse. Et prends garde, Sancho, à ce que tu vas dire ; ne t’avise pas de coudre quelque proverbe à ta façon dans ton ambassade.

 

– Pardieu, vous avez trouvé le couseur ! répondit Sancho ; à quoi bon l’avis ? Est-ce que c’est la première fois en cette vie que je porte des ambassades à de hautes et puissantes dames ?

 

– Si ce n’est celle que tu as portée à ma dame Dulcinée du Toboso, reprit don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies porté d’autres, au moins depuis que tu es à mon service.

 

– C’est vrai, répondit Sancho ; mais du bon payeur les gages sont toujours prêts, et en maison fournie la nappe est bientôt mise. Je veux dire qu’il n’est pas besoin de me donner des avertissements, car je sais un peu de tout, et suis un peu propre à tout.

 

– Je le crois, Sancho, dit don Quichotte ; va donc, à la bonne heure, et que Dieu te conduise. »

 

Sancho partit comme un trait, mettant l’âne au grand trot, et arriva bientôt près de la belle chasseresse. Il descendit de son bât, se mit à deux genoux devant elle, et lui dit :

 

« Belle et noble dame, ce chevalier qu’on aperçoit là-bas, appelé le chevalier des Lions, est mon maître, et moi je suis son écuyer, qu’on appelle en sa maison Sancho Panza. Le susdit chevalier des Lions, qu’on appelait, il n’y a pas longtemps, celui de la Triste-Figure, m’envoie demander à Votre Grandeur qu’elle daigne et veuille bien lui permettre que, sous votre bon plaisir et consentement, il vienne mettre en œuvre son désir, qui n’est autre, suivant ce qu’il dit et ce que je pense, que de servir votre haute fauconnerie et incomparable beauté. En lui donnant cette permission, Votre Seigneurie fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en recevra grande faveur et grand contentement.

 

– Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous avez rempli votre ambassade avec toutes les formalités qu’exigent de pareils messages. Levez-vous de terre, car il n’est pas juste que l’écuyer d’un aussi grand chevalier que celui de la Triste-Figure, dont nous savons ici beaucoup de nouvelles, reste sur ses genoux. Levez-vous, ami, et dites à votre seigneur qu’il soit le bienvenu, et que nous nous offrons à son service, le duc mon époux et moi, dans une maison de plaisance que nous avons près d’ici. »

 

Sancho se releva, non moins surpris des attraits de la belle dame que de son excessive courtoisie, et surtout de lui avoir entendu dire qu’elle savait des nouvelles de son seigneur le chevalier de la Triste-Figure, qu’elle n’avait point appelé le chevalier des Lions, sans doute parce qu’il s’était donné trop récemment ce nom-là.

 

« Dites-moi, frère écuyer, lui demanda la duchesse (dont on n’a jamais su que le titre, mais dont le nom est encore ignoré[185]), dites-moi, n’est-ce pas de ce chevalier votre maître qu’il circule une histoire imprimée ? N’est-ce pas lui qui s’appelle l’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche, et n’a-t-il point pour dame de son âme une certaine Dulcinée du Toboso ?

 

– C’est lui-même, madame, répondit Sancho, et ce sien écuyer, qui figure ou doit figurer dans cette histoire, qu’on appelle Sancho Panza, c’est moi, pour vous servir, à moins qu’on ne m’ait changé en nourrice, je veux dire qu’on ne m’ait changé à l’imprimerie.

 

– Tout cela me réjouit fort, dit la duchesse. Allez, frère Panza, dites à votre seigneur qu’il soit le bienvenu dans mes terres, et qu’il ne pouvait rien m’arriver qui me donnât plus de satisfaction que sa présence. »

 

Avec une aussi agréable réponse, Sancho retourna plein de joie près de son maître, auquel il rapporta tout ce que lui avait dit la grande dame, dont il élevait au ciel, dans ses termes rustiques, la beauté merveilleuse, la grâce et la courtoisie. Don Quichotte se mit gaillardement en selle, s’affermit bien sur ses étriers, arrangea sa visière, donna de l’éperon à Rossinante, et, prenant un air dégagé, alla baiser les mains à la duchesse, laquelle avait fait appeler le duc son mari, et lui racontait, pendant que don Quichotte s’avançait à leur rencontre, l’ambassade qu’elle venait de recevoir. Tous deux avaient lu la première partie de cette histoire, et connaissaient par elle l’extravagante humeur de don Quichotte. Aussi l’attendaient-ils avec une extrême envie de le connaître, dans le dessein de se prêter à son humeur, d’aborder en tout ce qu’il leur dirait, enfin de le traiter en chevalier errant tous les jours qu’il passerait auprès d’eux, avec toutes les cérémonies usitées dans les livres de chevalerie, qu’ils avaient lus en grand nombre, car ils en étaient très-friands.

 

En ce moment parut don Quichotte, la visière haute, et, comme il fit mine de mettre pied à terre, Sancho se hâta d’aller lui tenir l’étrier. Mais il fut si malchanceux qu’en descendant du grison, il se prit un pied dans la corde du bât, de telle façon qu’il ne lui fut plus possible de s’en dépêtrer, et qu’il y resta pendu, ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui n’avait pas l’habitude de descendre de cheval sans qu’on lui tînt l’étrier, pensant que Sancho était déjà venu le lui prendre, se jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la selle de Rossinante, qui sans doute était mal sanglé, si bien que la selle et lui tombèrent ensemble par terre, non sans grande honte de sa part, et mille malédictions qu’il donnait entre ses dents au pauvre Sancho, qui avait encore le pied dans l’entrave. Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de l’écuyer. Ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa chute, clopinant et comme il put, allait s’agenouiller devant Leurs Seigneuries ; mais le duc ne voulut pas y consentir ; au contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser don Quichotte.

 

« Je regrette, lui dit-il, seigneur chevalier de la Triste-Figure, que la première figure que fasse Votre Grâce sur mes terres soit aussi désagréable qu’on vient de le voir ; mais négligences d’écuyer sont souvent causes de pires événements.

 

– Celui qui me procure l’honneur de vous voir, ô valeureux prince, répondit don Quichotte, ne peut en aucun cas être désagréable, quand même ma chute n’aurait fini qu’au fond des abîmes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m’en tirer et m’en relever. Mon écuyer, maudit soit-il de Dieu ! sait mieux délier la langue pour dire des malices, que lier et sangler une selle pour qu’elle tienne bon. Mais, de quelque manière que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, je serai toujours à votre service et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, digne souveraine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie.

 

– Doucement, doucement, mon seigneur don Quichotte, dit le duc ; là où règne madame doña Dulcinée du Toboso, il n’est pas juste de louer d’autres attraits. »

 

En ce moment Sancho s’était débarrassé du lacet, et se trouvant près de là, il prit la parole avant que son maître répondît :

 

« On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcinée du Toboso ne soit extrêmement belle, et j’en jurerais par serment ; mais où l’on y pense le moins saute le lièvre, et j’ai ouï dire que ce qu’on appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre. Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et cent. Si je dis cela, c’est qu’en bonne foi de Dieu madame la duchesse n’a rien à envier à notre maîtresse madame Dulcinée du Toboso. »

 

Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit :

 

« Il faut que Votre Grandeur s’imagine que jamais au monde chevalier errant n’eut un écuyer plus grand parleur et plus agréable plaisant que le mien, et il prouvera la vérité de ce que je dis, si Votre Haute Excellence veut bien me garder quelques jours à son service. »

 

La duchesse répondit :

 

« De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l’en estime davantage, car c’est signe qu’il est spirituel. Les bons mots, les saillies, le fin badinage ne sont point, comme Votre Grâce le sait parfaitement, seigneur don Quichotte, le partage des esprits lourds et grossiers ; et, puisque le bon Sancho est rieur et plaisant, je le tiens désormais pour homme d’esprit.

 

– Et bavard, ajouta don Quichotte.

 

– Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions pas nous-mêmes le temps à parler, marchons, et que le grand chevalier de la Triste-Figure…

 

– Le chevalier des Lions, doit dire Votre Altesse, interrompit Sancho, car il n’y a plus de triste figure. L’enseigne est celle des Lions.

 

– Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur chevalier des Lions nous accompagne à un mien château qui est ici près ; il y recevra l’accueil si justement dû à si haute personne, et que la duchesse et moi ne manquons jamais de faire à tous les chevaliers errants qui s’y présentent. »

 

Sancho, cependant, avait relevé et sanglé la selle de Rossinante. Don Quichotte étant remonté sur son coursier, et le duc sur un cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux, et prirent le chemin du château. La duchesse appela Sancho et le fit marcher à côté d’elle, car elle s’amusait beaucoup d’entendre ses saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se mêlant à travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour qui c’était une véritable bonne fortune d’héberger dans leur château un tel chevalier errant et un tel écuyer parlant.

 

Chapitre XXXI

 

Qui traite d’une foule de grandes choses

 

 

Sancho ne se sentait pas d’aise de se voir ainsi en privauté avec la duchesse, se figurant qu’il allait trouver dans ce château ce qu’il avait déjà trouvé chez don Diego et chez Basile ; et, toujours enclin aux douceurs d’une bonne vie, il prenait par les cheveux, chaque fois qu’elle s’offrait, l’occasion de faire bombance. L’histoire raconte qu’avant qu’ils arrivassent au château ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna des ordres à tous ses domestiques sur la manière dont ils devaient traiter don Quichotte. Dès que celui-ci parut avec la duchesse aux portes du château, deux laquais ou palefreniers en sortirent, couverts jusqu’aux pieds d’espèces de robes de chambre en satin cramoisi, lesquels, ayant pris don Quichotte entre leurs bras, l’enlevèrent de la selle, et lui dirent :

 

« Que Votre Grandeur aille maintenant descendre de son palefroi madame la duchesse. »

 

Don Quichotte obéit ; mais, après force compliments et cérémonies, après force prières et refus, la duchesse l’emporta dans sa résistance. Elle ne voulut descendre de son palefroi que dans les bras du duc, disant qu’elle ne se trouvait pas digne de charger un si grand chevalier d’un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui faire mettre pied à terre, et, quand ils entrèrent dans une vaste cour d’honneur, deux jolies damoiselles s’approchèrent et jetèrent sur les épaules de don Quichotte un long manteau de fine écarlate. Aussitôt toutes les galeries de la cour se couronnèrent des valets de la maison qui disaient à grands cris : « Bienvenue soit la fleur et la crème des chevaliers errants ! » et qui versaient à l’envi des flacons d’eau de senteur sur don Quichotte et ses illustres hôtes. Tout cela ravissait don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa vie où il se crut et se reconnut chevalier errant véritable et non fantastique, en se voyant traiter de la même manière qu’il avait lu qu’on traitait les chevaliers errants dans les siècles passés.

 

Sancho, laissant là le grison, s’était cousu aux jupons de la duchesse ; et il entra avec elle dans le château. Mais bientôt, se sentant un remords de conscience de laisser son âne tout seul, il s’approcha d’une vénérable duègne, qui était venue avec d’autres recevoir la duchesse, et lui dit à voix basse :

 

« Madame Gonzalez, ou comme on appelle Votre Grâce…

 

– Je m’appelle doña Rodriguez de Grijalva[186], répondit la duègne ; qu’y a-t-il pour votre service, frère ?

 

– Je voudrais, répliqua Sancho, que Votre Grâce me fît celle de sortir devant la porte du château, où vous trouverez un âne qui est à moi. Ensuite Votre Grâce aura la bonté de le faire mettre ou de le mettre elle-même dans l’écurie ; car le pauvre petit est un peu timide, et, s’il se voit seul, il ne saura plus que devenir.

 

– Si le maître est aussi galant homme que le valet, repartit la duègne, nous avons fait là une belle trouvaille. Allez, frère, à la male heure pour vous et pour qui vous amène, et chargez-vous de votre âne ; nous autres duègnes de cette maison ne sommes pas faites à semblables besognes.

 

– Eh bien, en vérité, répondit Sancho, j’ai ouï dire à mon seigneur, qui est au fait des histoires, lorsqu’il racontait celle de Lancelot quand il vint de Bretagne, que les dames prenaient soin de lui et les duègnes de son bidet[187], et certes, pour ce qui est de mon âne, je ne le troquerais pas contre le bidet du seigneur Lancelot.

 

– Frère, répliqua la duègne, si vous êtes bouffon de votre métier, gardez vos bons mots pour une autre occasion ; attendez qu’ils semblent tels et qu’on vous les paye, car de moi vous ne tirerez rien qu’une figue.

 

– Elle sera du moins bien mûre, repartit Sancho, pour peu qu’en fait d’années elle gagne le point sur Votre Grâce.

 

– Fils de coquine ! s’écria la duègne tout enflammée de colère, si je suis vieille ou non, c’est à Dieu que j’en rendrai compte, et non pas à vous, rustre, manant, mangeur d’ail ! »

 

Cela fut dit d’une voix si haute que la duchesse l’entendit ; elle tourna la tête, et, voyant la duègne tout agitée avec les yeux rouges de fureur, elle lui demanda contre qui elle en avait.

 

« J’en ai, répondit la duègne, contre ce brave homme, qui m’a demandé très-instamment d’aller mettre à l’écurie un sien âne qui est à la porte du château, me citant pour exemple que cela s’était fait je ne sais où, que des dames pansaient un certain Lancelot et des duègnes son bidet ; puis, pour finir et par-dessus le marché, il m’a appelé vieille.

 

– Oh ! voilà ce que j’aurais pris pour affront, s’écria la duchesse, plus que tout ce qu’on aurait pu me dire. »

 

Et, se tournant vers Sancho :

 

« Prenez garde, ami Sancho, lui dit-elle, que doña Rodriguez est encore toute jeune, et que ces longues coiffes que vous lui voyez, elle les porte plutôt à cause de l’autorité de sa charge et de l’usage qui le veut ainsi, qu’à cause des années.

 

– Qu’il ne me reste pas une heure à vivre, répondit Sancho, si je l’ai dit dans cette intention ; oh ! non ; si j’ai parlé de la sorte, c’est que ma tendresse est si grande pour mon âne, que je ne croyais pas pouvoir le recommander à une personne plus charitable que madame doña Rodriguez. »

 

Don Quichotte, qui entendait tout cela, ne put s’empêcher de dire :

 

« Sont-ce là, Sancho, des sujets de conversation pour un lieu tel que celui-ci ?

 

– Seigneur, répondit Sancho, chacun parle de la nécessité où il se trouve quand il la sent. Ici je me suis souvenu du grison, et ici j’ai parlé de lui ; et si je m’en fusse souvenu à l’écurie, c’est là que j’en aurais parlé.

 

– Sancho est dans le vrai et le certain, ajouta le duc, et je ne vois rien à lui reprocher. Quant au grison, il aura sa ration à bouche que veux-tu ; et que Sancho perde tout souci ; on traitera son âne comme lui-même. »

 

Au milieu de ces propos, qui divertissaient tout le monde, hors don Quichotte, on arriva aux appartements du haut, et l’on fit entrer don Quichotte dans une salle ornée de riches tentures d’or et de brocart. Six demoiselles vinrent le désarmer et lui servir de pages, toutes bien averties par le duc et la duchesse de ce qu’elles devaient faire, et bien instruites sur la manière dont il fallait traiter don Quichotte, pour qu’il s’imaginât et reconnût qu’on le traitait en chevalier errant.

 

Une fois désarmé, don Quichotte resta avec ses étroits hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, sec, maigre, allongé, les mâchoires serrées et les joues si creuses qu’elles se baisaient l’une l’autre dans la bouche ; figure telle que, si les demoiselles qui le servaient n’eussent pas eu grand soin de retenir leur gaieté, suivant les ordres exprès qu’elles en avaient reçus de leurs seigneurs, elles seraient mortes de rire. Elles le prièrent de se déshabiller pour qu’on lui passât une chemise ; mais il ne voulut jamais y consentir, disant que la décence ne seyait pas moins que la valeur aux chevaliers errants. Toutefois il demanda qu’on donnât la chemise à Sancho, et, s’étant enfermé avec lui dans une chambre où se trouvait un lit magnifique, il se déshabilla, et passa la chemise. Dès qu’il se vit seul avec Sancho :

 

« Dis-moi, lui dit-il, bouffon nouveau et imbécile de vieille date, trouves-tu bien d’outrager et de déshonorer une duègne aussi vénérable, aussi digne de respect que l’est celle-là ? Était-ce bien le moment de te souvenir du grison ? ou sont-ce des seigneurs capables de laisser manquer les bêtes, quand ils traitent les maîtres avec tant de magnificence ? Au nom de Dieu, Sancho, corrige-toi, et ne montre pas la corde à ce point qu’on vienne à s’apercevoir que tu n’es tissu que d’une toile rude et grossière. Prends donc garde, pécheur endurci, que le seigneur est tenu d’autant plus en estime qu’il a des serviteurs plus honorables et mieux nés, et qu’un des plus grands avantages qu’ont les princes sur les autres hommes, c’est d’avoir à leur service des gens qui valent autant qu’eux. N’aperçois-tu point, esprit étroit et désespérant, qu’en voyant que tu es un rustre grossier et un méchant diseur de balivernes, on pensera que je suis quelque hobereau de colombier, ou quelque chevalier d’industrie ? Non, non, ami Sancho ; fuis ces écueils, fuis ces dangers ; celui qui se fait beau parleur et mauvais plaisant trébuche au premier choc, et tombe au rôle de misérable bouffon. Retiens ta langue, épluche et rumine tes paroles avant qu’elles te sortent de la bouche, et fais attention que nous sommes arrivés en lieu tel, qu’avec l’aide de Dieu et la valeur de mon bras, nous devons en sortir avantagés, comme on dit, du tiers et du quart, en renommée et en fortune. »

 

Sancho promit très-sincèrement à son maître de se coudre la bouche, ou de se mordre la langue plutôt que de dire un mot qui ne fût pas à propos et mûrement considéré, comme il le lui ordonnait.

 

« Vous pouvez, ajouta-t-il, perdre à cet égard tout souci ; ce ne sera jamais par moi qu’on découvrira qui nous sommes. »

 

Don Quichotte, cependant, acheva de s’habiller ; il mit son baudrier et son épée, jeta sur ses épaules le manteau d’écarlate, ajusta sur sa tête une montera de satin vert que lui avaient donnée les demoiselles, et, paré de ce costume, il entra dans la grande salle, où il trouva les mêmes demoiselles, rangées sur deux files, autant d’un côté que de l’autre, et toutes portant des flacons d’eau de senteur, qu’elles lui versèrent sur les mains avec force révérences et cérémonies.

 

Bientôt arrivèrent douze pages, ayant à leur tête le maître d’hôtel, pour le conduire à la table où l’attendaient les maîtres du logis. Ils le prirent au milieu d’eux, et le menèrent, plein de pompe et de majesté, dans une autre salle, où l’on avait dressé une table somptueuse, avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse s’avancèrent jusqu’à la porte de la salle pour le recevoir ; ils étaient accompagnés d’un grave ecclésiastique, de ceux qui gouvernent les maisons des grands seigneurs ; de ceux qui, n’étant pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à ceux qui le sont comment ils doivent l’être ; de ceux qui veulent que la grandeur des grands se mesure à la petitesse de leur esprit ; de ceux enfin qui, voulant instruire ceux qu’ils gouvernent à réduire leurs libéralités, les font paraître mesquins et misérables[188]. De ces gens-là sans doute était le grave religieux qui vint avec le duc et la duchesse à la rencontre de don Quichotte. Ils se firent mille courtoisies mutuelles, et finalement ayant placé don Quichotte entre eux, ils allèrent s’asseoir à la table. Le duc offrit le haut bout à don Quichotte, et, bien que celui-ci le refusât d’abord, les instances du duc furent telles qu’il dut à la fin l’accepter. L’ecclésiastique s’assit en face du chevalier, le duc et la duchesse aux deux côtés de la table. À tout cela Sancho se trouvait présent, stupéfait, ébahi des honneurs que ces princes rendaient à son maître. Quand il vit les cérémonies et les prières qu’adressait le duc à don Quichotte pour le faire asseoir au haut bout de la table, il prit la parole :

 

« Si Vos Grâces, dit-il, veulent bien m’en donner la permission, je leur conterai une histoire qui est arrivée dans mon village à propos des places à table. »

 

À peine Sancho eut-il ainsi parlé, que don Quichotte trembla de tout son corps, persuadé qu’il allait dire quelque sottise. Sancho le regarda, le comprit, et lui dit :

 

« Ne craignez pas que je m’oublie, mon seigneur, ni que je dise une chose qui ne vienne pas juste à point. Je n’ai pas encore perdu la mémoire des conseils que Votre Grâce me donnait tout à l’heure sur ce qui est de parler peu ou prou, bien ou mal.

 

– Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte ; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite.

 

– Ce que je veux dire, reprit Sancho, est si bien la vérité pure, que mon seigneur don Quichotte ici présent ne me laissera pas mentir.

 

– Que m’importe ? répliqua don Quichotte ; mens, Sancho, tant qu’il te plaira, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai ; seulement prends garde à ce que tu vas dire.

 

– J’y ai si bien pris garde et si bien regardé, repartit Sancho, qu’on peut dire cette fois que celui qui sonne les cloches est en sûreté, et c’est ce qu’on va voir à l’œuvre.

 

– Il me semble, interrompit don Quichotte, que Vos Seigneuries feraient bien de faire chasser d’ici cet imbécile, qui dira mille stupidités.

 

– Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne me quittera pas d’un pas. Je l’aime beaucoup, car je sais qu’il est très-spirituel.

 

– Spirituels soient aussi les jours de Votre Sainteté ! s’écria Sancho, pour la bonne estime que vous faites de moi, bien que je n’en sois pas digne. Mais voici le conte que je veux conter ; Un jour, il arriva qu’un hidalgo de mon village, très-riche et de grande qualité, car il descendait des Alamos de Medina-del-Campo, lequel avait épousé doña Mencia de Quiñonès, fille de don Alonzo de Marañon, chevalier de l’ordre de Saint-Jacques qui se noya à l’île de la Herradura[189], pour qui s’éleva cette grande querelle qu’il y eut, il y a quelques années, dans notre village, où se trouva, si je ne me trompe, mon seigneur don Quichotte, et où fut blessé Tomasillo le garnement, fils de Balbastro le maréchal… N’est-ce pas vrai, tout cela, seigneur notre maître ? dites-le, par votre vie, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour quelque menteur bavard.

 

– Jusqu’à présent, dit l’ecclésiastique, je vous tiendrai plutôt pour bavard que pour menteur ; plus tard, je ne sais trop ce que je penserai de vous.

 

– Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, répondit don Quichotte, et tu cites tant d’enseignes, que je ne puis m’empêcher de convenir que tu dis sans doute la vérité. Mais continue, et abrège l’histoire, car tu prends le chemin de ne pas finir en deux jours.

 

– Qu’il n’abrège pas, s’écria la duchesse, s’il veut me faire plaisir, mais qu’il conte son histoire comme il la sait, dût-il ne pas finir de six jours, car s’il ne met autant à la conter, ce seront les meilleurs jours que j’aurai passés de ma vie.

 

– Je dis donc, mes bons seigneurs, continua Sancho, que cet hidalgo, que je connais comme mes mains, puisqu’il n’y a pas de ma maison à la sienne une portée de mousquet, invita à dîner un laboureur pauvre, mais honnête homme.

 

– Au fait, frère, au fait, s’écria le religieux, vous prenez la route de ne pas arriver au bout de votre histoire d’ici à l’autre monde.

 

– J’y arriverai bien à mi-chemin, s’il plaît à Dieu, répondit Sancho. Je dis donc que ce laboureur étant arrivé chez cet hidalgo qui l’avait invité, que Dieu veuille avoir recueilli son âme, car il est mort à présent, et à telles enseignes qu’il fit, dit-on, une vraie mort d’ange ; mais je ne m’y trouvai pas présent, car alors j’avais été faire la moisson à Temblèque.

 

– Par votre vie, frère, s’écria de nouveau le religieux, revenez vite de Tremblèque, et, sans enterrer votre hidalgo, si vous ne voulez nous enterrer aussi, dépêchez votre histoire.

 

– Le cas est, reprit Sancho, qu’étant tous deux sur le point de se mettre à table il me semble que je les vois à présent mieux que jamais… »

 

Le duc et la duchesse prenaient grand plaisir au déplaisir que montrait le bon religieux des pauses et des interruptions que mettait Sancho à conter son histoire, et don Quichotte se consumait dans une rage concentrée.

 

« Je dis donc, reprit Sancho, qu’étant tous deux comme j’ai dit, prêts à s’attabler, le laboureur s’opiniâtrait à ce que l’hidalgo prît le haut de la table, et l’hidalgo s’opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu’il fallait faire chez lui ce qu’il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d’être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu’à ce qu’enfin l’hidalgo, impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant : « Asseyez-vous, lourdaud ; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout. » Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu’elle ne vient pas si mal à propos. »

 

Don Quichotte rougit, pâlit, prit toutes sortes de couleurs, qui sur son teint brun semblaient lui jasper le visage. Le duc et la duchesse continrent leur envie de rire pour que don Quichotte n’achevât point d’éclater, car ils avaient compris la malice de Sancho ; et, pour changer d’entretien, afin que Sancho ne se lançât point dans d’autres sottises, la duchesse demanda à don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée, et s’il lui avait envoyé ces jours passés quelque présent de géants ou de malandrins[190], car il ne pouvait manquer d’en avoir vaincu plusieurs.

 

« Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces, bien qu’elles aient eu un commencement, n’auront jamais de fin. Des géants, j’en ai vaincu ; des félons et des malandrins, je lui en ai envoyé ; mais où pouvaient-ils la trouver, puisqu’elle est enchantée et changée en la plus laide paysanne qui se puisse imaginer ?

 

– Je n’y comprends rien, interrompit Sancho Panza ; à moi elle me semble la plus belle créature du monde. Au moins, pour la légèreté et la cabriole, je sais bien qu’elle en revendrait à un danseur de corde. En bonne foi de Dieu, madame la duchesse, elle vous saute de terre sur une bourrique, comme le ferait un chat.

 

– L’avez-vous vue enchantée, Sancho ? demanda le duc.

 

– Comment, si je l’ai vue ! répondit Sancho ; et qui diable, si ce n’est moi, a donné le premier dans l’histoire de l’enchantement ? elle est, pardieu, aussi enchantée que mon père. »

 

L’ecclésiastique, qui entendait parler de géants, de malandrins, d’enchantements, finit par se douter que ce nouveau venu pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc lisait habituellement l’histoire, chose qu’il lui avait plusieurs fois reprochée, disant qu’il était extravagant de lire de telles extravagances. Quand il se fut assuré que ce qu’il soupçonnait était la vérité, il se tourna plein de colère vers le duc :

 

« Votre Excellence, monseigneur, lui dit-il, aura un jour à rendre compte à Notre-Seigneur de ce que fait ce pauvre homme. Ce don Quichotte, ou don Nigaud, ou comme il s’appelle, ne doit pas être, à ce que j’imagine, aussi fou que Votre Excellence veut qu’il le soit, en lui fournissant des occasions de lâcher la bride à ses impertinences et à ses lubies. »

 

Puis, adressant la parole à don Quichotte, il ajouta :

 

« Et vous, tête à l’envers, qui vous a fourré dans la cervelle que vous êtes chevalier errant, que vous vainquez des géants et arrêtez des malandrins ? Allez, et que Dieu vous conduise ; retournez à votre maison, élevez vos enfants, si vous en avez, prenez soin de votre bien, et cessez de courir le monde comme un vagabond, bayant aux corneilles, et prêtant à rire à tous ceux qui vous connaissent et ne vous connaissent pas. Où diable avez-vous donc trouvé qu’il y eût ou qu’il y ait à cette heure des chevaliers errants ? Où donc y a-t-il des géants en Espagne, ou des malandrins dans la Manche ? Où donc y a-t-il des Dulcinées enchantées, et tout ce ramas de simplicités qu’on raconte de vous ? »

 

Don Quichotte avait écouté dans une silencieuse attention les propos de ce vénérable personnage. Mais voyant qu’enfin il se taisait, sans respect pour ses illustres hôtes, l’air menaçant et le visage enflammé de colère, il se leva tout debout, et s’écria… Mais cette réponse mérite bien un chapitre à part.

 

Chapitre XXXII

 

De la réponse que fit don Quichotte à son censeur ainsi que d’autres graves et gracieux événement

 

 

S’étant donc levé tout debout et tremblant des pieds à la tête comme un épileptique, don Quichotte s’écria d’une voix émue et précipitée :

 

« Le lieu où je suis, la présence des personnages devant qui je me trouve, le respect que j’eus et que j’aurai toujours pour le caractère dont Votre Grâce est revêtue, enchaînent les mains à mon juste ressentiment. Ainsi donc, pour ce que je viens de dire, et pour savoir ce que tout le monde sait, que les armes des gens de robe sont les mêmes que celles de la femme, c’est-à-dire la langue, j’entrerai avec la mienne en combat égal avec Votre Grâce, de qui l’on devait attendre plutôt de bons conseils que des reproches infamants. Les remontrances saintes et bien intentionnées exigent d’autres circonstances, et demandent d’autres formes. Du moins, me reprendre ainsi en public, et avec tant d’aigreur, cela passe toutes les bornes de la juste réprimande, qui sied mieux s’appuyant sur la douceur que sur l’âpreté ; et ce n’est pas bien, n’ayant aucune connaissance du péché que l’on censure, d’appeler le pécheur, sans plus de façon, extravagant et imbécile. Mais dites-moi, pour laquelle des extravagances que vous m’avez vu faire me blâmez-vous, me condamnez-vous, me renvoyez-vous gouverner ma maison, et prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si j’ai des enfants et une femme ? N’y a-t-il autre chose à faire que de s’introduire à tort et à travers dans les maisons d’autrui pour en gouverner les maîtres ? et faut-il, quand on s’est élevé dans l’étroite enceinte de quelque pensionnat, sans avoir jamais vu plus de monde que n’en peuvent contenir vingt ou trente lieues de district, se mêler d’emblée de donner des lois à la chevalerie et de juger les chevaliers errants ? Est-ce, par hasard, une vaine occupation, est-ce un temps mal employé que celui que l’on consacre à courir le monde, non point pour en chercher les douceurs, mais bien les épines, au travers desquelles les gens de bien montent s’asseoir à l’immortalité ? Si j’étais tenu pour imbécile par les gentilshommes, par les gens magnifiques, généreux, de haute naissance, ah ! j’en ressentirais un irréparable affront ; mais que des pédants, qui n’ont jamais foulé les routes de la chevalerie, me tiennent pour insensé, je m’en ris comme d’une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s’il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l’orgueilleuse ambition ; d’autres, celui de l’adulation basse et servile ; d’autres encore, celui de l’hypocrisie trompeuse ; et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l’étroit sentier de la chevalerie errante, méprisant, pour exercer cette profession, la fortune, mais non point l’honneur. J’ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. Je suis amoureux, uniquement parce qu’il est indispensable que les chevaliers errants le soient ; et l’étant, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirigées à bonne fin, c’est-à-dire à faire du bien à tous, à ne faire du mal à personne. Si celui qui pense ainsi, qui agit ainsi, qui s’efforce de mettre tout cela en pratique, mérite qu’on l’appelle nigaud, je m’en rapporte à Vos Grandeurs, excellents duc et duchesse.

 

– Bien, pardieu, bien ! s’écria Sancho. Ne dites rien de plus pour votre défense, mon seigneur et maître ; car il n’y a rien de plus à dire, rien de plus à penser, rien de plus à soutenir dans le monde. D’ailleurs, puisque ce seigneur a nié, comme il l’a fait, qu’il y ait eu et qu’il y ait des chevaliers errants, qu’y a-t-il d’étonnant qu’il ne sache pas un mot des choses qu’il a dites ?

 

– Seriez-vous par hasard, frère, demanda l’ecclésiastique, ce Sancho Panza dont on parle, à qui votre maître a promis une île ?

 

– Oui, certes, je le suis, répondit Sancho ; je suis qui la mérite aussi bien que tout autre. Je suis de ceux-là : « Réunis-toi aux bons, et tu deviendras l’un d’eux » et de ceux-là aussi : « Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais » et de ceux-là encore : « Qui s’attache à bon arbre en reçoit bonne ombre. » Je me suis attaché à un bon maître, et il y a bien des mois que je vais en sa compagnie, et je deviendrai un autre lui-même, avec la permission de Dieu. Vive lui et vive moi ! car ni les empires ne lui manqueront à commander, ni à moi les îles à gouverner.

 

– Non, assurément, ami Sancho, s’écria le duc ; et moi, au nom du seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d’une île que j’ai vacante à présent, et non de médiocre qualité.

 

– Va te mettre à genoux, dit don Quichotte, et baise les pieds à Son Excellence pour la grâce qu’elle te fait. »

 

Sancho s’empressa d’obéir. À cette vue, l’ecclésiastique se leva de table, plein de dépit et de colère.

 

« Par l’habit que je porte, s’écria-t-il, je dirais volontiers que Votre Excellence est aussi insensée que ces pécheurs. Comment ne seraient-ils pas fous, quand les sages canonisent leurs folies ? Que Votre Excellence reste avec eux ; tant qu’ils seront dans cette maison, je me tiendrai dans la mienne, et me dispenserai de reprendre ce que je ne puis corriger. »

 

Là-dessus, il s’en alla, sans dire ni manger davantage, et sans qu’aucune prière pût le retenir. Il est vrai que le duc ne le pressa pas beaucoup, empêché qu’il était par l’envie de rire que lui avait causée son impertinente colère.

 

Quand il eut ri tout à son aise, il dit à don Quichotte :

 

« Votre Grâce, seigneur chevalier des Lions, a répondu si hautement, si victorieusement, qu’il ne vous reste rien à relever dans cette injure, qui paraît un affront, mais ne l’est en aucune manière ; car, de même que les femmes ne peuvent outrager, les ecclésiastiques, comme Votre Grâce le sait bien, ne le peuvent pas davantage.

 

– Cela est vrai, répondit don Quichotte, et la cause en est que celui qui ne peut être outragé ne peut outrager personne. Les femmes, les enfants, les prêtres, ne pouvant se défendre même s’ils sont offensés, ne peuvent recevoir d’outrage. Entre l’affront et l’offense il y a, en effet, cette différence-ci, comme Votre Excellence le sait mieux que moi ; l’affront vient de la part de celui qui peut le faire, le fait et le soutient ; l’offense peut venir de la part de quiconque, sans causer d’affront. Par exemple, quelqu’un est dans la rue, ne songeant à rien ; dix hommes viennent à main armée et lui donnent des coups de bâton ; il met l’épée à la main, et fait son devoir ; mais la multitude des ennemis l’empêche de remplir son intention, qui est de se venger. Celui-là a reçu une offense, mais pas un affront. Un autre exemple confirmera cette vérité ; Quelqu’un tourne le dos, un autre arrive par derrière, et le frappe avec un bâton ; mais, après l’avoir frappé, il se sauve sans l’attendre. Le premier le poursuit, et ne peut l’attraper. Celui qui a reçu les coups de bâton a reçu une offense, mais non pas un affront, qui, pour être tel, doit être soutenu. Si celui qui a donné les coups, même à la dérobée, eût mis l’épée à la main et fût resté de pied ferme, faisant tête à son ennemi, le battu serait resté avec une offense et un affront tout à la fois ; avec une offense, parce qu’on l’aurait frappé par trahison ; avec un affront, parce que celui qui l’a frappé aurait soutenu ce qu’il avait fait, sans tourner le dos et de pied ferme. Ainsi, suivant les lois du maudit duel, j’ai pu recevoir une offense, mais non pas un affront. En effet, ni les enfants, ni les femmes ne ressentent un outrage ; ils ne peuvent pas fuir, et n’ont aucune raison d’attendre. Il en est de même des ministres de la sainte religion, parce que ces trois espèces de personnes manquent d’armes offensives et défensives. Ainsi, bien qu’ils soient, par droit naturel, obligés de se défendre, ils ne le sont jamais d’offenser personne. Or donc, bien que j’aie dit tout à l’heure que je pouvais avoir été offensé, je dis maintenant que je n’ai pu l’être en aucune façon ; car, qui ne peut recevoir d’affront, peut encore moins en faire. Par toutes ces raisons je ne dois pas ressentir, et ne ressens pas, en effet, ceux que j’ai reçus de ce brave homme. Seulement, j’aurais voulu qu’il attendît un peu, pour que je lui fisse comprendre l’erreur où il est en pensant et disant qu’il n’y a point eu et qu’il n’y a point de chevaliers errants en ce monde. Si Amadis ou quelque rejeton de son infinie progéniture eût entendu ce blasphème, je crois que Sa Révérence s’en fût mal trouvée.

 

– Oh ! je le jure, moi, s’écria Sancho ; ils vous lui eussent appliqué un fendant qui l’aurait ouvert de haut en bas, comme une grenade ou comme un melon bien mûr. C’étaient des gens, ma foi, à souffrir ainsi qu’on leur marchât sur le pied ! Par le signe de la croix, je suis sûr que, si Renaud de Montauban eût entendu le pauvre petit homme tenir ces propos-là, il lui aurait appliqué un tel horion sur la bouche, que l’autre n’en aurait pas parlé de trois ans. Sinon, qu’il se joue avec eux, et il verra s’il se tire de leurs mains. »

 

La duchesse mourait de rire en écoutant parler Sancho ; et, dans son opinion, elle le tenait pour plus plaisant et plus fou que son maître ; et bien des gens dans ce temps-là furent du même avis.

 

Enfin, don Quichotte se calma, et le repas finit paisiblement. Au moment de desservir, quatre demoiselles entrèrent, l’une portant un bassin d’argent, la seconde une aiguière du même métal, la troisième deux riches et blanches serviettes sur l’épaule, et la quatrième ayant les bras nus jusqu’au coude, et dans ses blanches mains (car elles ne pouvaient manquer d’être blanches) une boule de savon napolitain. La première s’approcha, et, d’un air dégagé, vint enchâsser le bassin sous le menton de don Quichotte, lequel, sans dire un mot, mais étonné d’une semblable cérémonie, crut que c’était l’usage du pays, au lieu de laver les mains, de laver les mentons. Il tendit donc le sien aussi loin qu’il put, et, la demoiselle à l’aiguière commençant à verser de l’eau, la demoiselle au savon lui frotta la barbe à tour de bras, couvrant de flocons de neige (car l’écume de savon n’était pas moins blanche), non-seulement le menton, mais tout le visage et jusqu’aux yeux de l’obéissant chevalier, tellement qu’il fut contraint de les fermer bien vite. Le duc et la duchesse, qui n’étaient prévenus de rien, attendaient avec curiosité comment finirait une si étrange lessive. Quand la demoiselle barbière eut noyé le patient sous un pied d’écume, elle feignit de manquer d’eau, et envoya la demoiselle de l’aiguière en chercher, priant le seigneur don Quichotte d’attendre un moment. L’autre obéit, et don Quichotte resta cependant avec la figure la plus bizarre et la plus faite pour rire qui se puisse imaginer. Tous les assistants, et ils étaient nombreux, avaient les regards fixés sur lui ; et, comme ils le voyaient avec un cou d’une aune, plus que médiocrement noir, les yeux fermés et la barbe pleine de savon, ce fut un prodige qu’ils eussent assez de retenue pour ne pas éclater de rire. Les demoiselles de la plaisanterie tenaient les yeux baissés, sans oser regarder leurs seigneurs. Ceux-ci étouffaient de colère et de rire, et ils ne savaient lequel faire, ou châtier l’audace des jeunes filles, ou les récompenser pour le plaisir qu’ils prenaient à voir don Quichotte en cet état.

 

Finalement, la demoiselle à l’aiguière revint, et l’on acheva de bien laver don Quichotte ; puis, celle qui portait les serviettes l’essuya et le sécha très-posément, et toutes quatre, faisant ensemble une profonde révérence, allaient se retirer ; mais le duc, pour que don Quichotte n’aperçût point qu’on lui jouait pièce, appela la demoiselle au bassin :

 

« Venez, lui dit-il, et lavez-moi ; mais prenez garde que l’eau ne vous manque point. »

 

La jeune fille, aussi avisée que diligente, s’empressa de mettre le bassin au duc comme à don Quichotte, et toutes quatre s’étant hâtées de le bien laver, savonner, essuyer et sécher, elles firent leurs révérences et s’en allèrent. On sut ensuite que le duc avait juré que, si elles ne l’eussent pas échaudé comme don Quichotte, il aurait châtié leur effronterie, qu’elles corrigèrent, du reste, fort discrètement, en le savonnant lui-même.[191]

 

Sancho était resté très-attentif aux cérémonies de ce savonnage :

 

« Sainte Vierge ! se dit-il à lui-même, est-ce que ce serait aussi l’usage en ce pays de laver la barbe aux écuyers comme aux chevaliers ? En bonne foi de Dieu et de mon âme, j’en aurais grand besoin, et, si l’on me l’émondait avec le rasoir, ce serait encore un plus grand service.

 

– Que dites-vous là tout bas, Sancho ? demanda la duchesse.

 

– Je dis, madame, que, dans les cours des autres princes, j’ai toujours ouï dire qu’après le dessert on versait de l’eau sur les mains, mais non pas du savon sur les barbes ; qu’ainsi il fait bon vivre beaucoup pour beaucoup voir. On dit bien aussi que celui-là qui vit une longue vie a bien des mauvais moments à passer ; mais passer par un lavage de cette façon, ce doit être plutôt un plaisir qu’une peine.

 

– Eh bien ! n’ayez pas de souci, ami Sancho, dit la duchesse, j’ordonnerai à mes demoiselles de vous savonner, et même de vous mettre en lessive, si c’est nécessaire.

 

– Je me contente de la barbe, reprit Sancho, quant à présent du moins ; car, dans la suite des temps, Dieu a dit ce qui sera.

 

– Voyez un peu, maître d’hôtel, dit la duchesse, ce que demande le bon Sancho, et exécutez ses volontés au pied de la lettre. »

 

Le maître d’hôtel répondit qu’en toute chose le seigneur Sancho serait servi à souhait. Sur cela, il alla dîner, emmenant avec lui Sancho, tandis que don Quichotte et ses hôtes restaient à table, causant de choses et d’autres, mais qui toutes se rapportaient au métier des armes et à la chevalerie errante.

 

La duchesse pria don Quichotte de lui décrire et de lui dépeindre, puisqu’il semblait avoir la mémoire heureuse, la beauté et les traits de madame Dulcinée du Toboso.

 

« Suivant ce que la renommée publie de ses charmes, dit-elle, je dois croire qu’elle est indubitablement la plus belle créature de l’univers, et même de toute la Manche. »

 

Don Quichotte soupira quand il entendit ce que demandait la duchesse, et il répondit :

 

« Si je pouvais tirer mon cœur de ma poitrine, et le mettre devant les yeux de Votre Grandeur, ici, sur cette table et dans un plat, j’éviterais à ma langue le travail d’exprimer ce qu’on peut penser à peine, car votre excellence y verrait ma dame parfaitement retracée. Mais pourquoi me mettrais-je à présent à dessiner point pour point et à décrire trait pour trait les charmes de la sans pareille Dulcinée ? Oh ! c’est un fardeau digne d’autres épaules que les miennes ; c’est une entreprise où devraient s’employer les pinceaux de Parrhasius, de Timanthe et d’Apelle, pour la peindre sur toile et sur bois ; les burins de Lysippe, pour la graver sur le marbre et l’airain ; la rhétorique cicéronienne et démosthénienne, pour la louer dignement.

 

– Que veut dire démosthénienne, seigneur don Quichotte ? demanda la duchesse ; c’est une expression que je n’avais entendue de ma vie.

 

– Rhétorique démosthénienne, répondit don Quichotte, est la même chose que rhétorique de Démosthène, comme cicéronienne de Cicéron, car ce furent en effet les deux plus grands rhétoriciens du monde.

 

– C’est cela même, dit le duc, et vous avez fait une telle question bien à l’étourdie. Mais néanmoins le seigneur don Quichotte nous ferait grand plaisir de nous dépeindre sa dame. Ne serait-ce qu’une esquisse, une ébauche, je suis bien sûr qu’elle suffirait encore à donner de l’envie aux plus belles.

 

– Oh ! je le ferais volontiers, répondit don Quichotte, si le malheur qui lui est arrivé récemment ne me l’avait effacée de la mémoire ; il est tel, que je me sens plus en train de la pleurer que de la dépeindre. Vos Grandeurs sauront qu’étant allé ces jours passés lui baiser les mains, recevoir sa bénédiction, et prendre ses ordres pour cette troisième campagne, je trouvai une autre personne que celle que je cherchais. Je la trouvai enchantée et métamorphosée de princesse en paysanne, de beauté en laideron, d’ange en diable, de parfumée en pestilentielle, de bien apprise en rustre grossière, de grave et modeste en cabrioleuse, de lumière en ténèbres, et finalement de Dulcinée du Toboso en brute stupide et dégoûtante.

 

– Sainte Vierge ! s’écria le duc en poussant un grand cri ; quel est donc le misérable qui a fait un si grand mal au monde ? qui donc lui a ravi la beauté qui faisait sa joie, la grâce d’esprit qui faisait ses délices, la chasteté qui faisait son orgueil ?

 

– Qui ? répondit don Quichotte ; et qui pourrait-ce être, si ce n’est quelque malin enchanteur, de ceux en grand nombre dont l’envie me poursuit ; quelqu’un de cette race maudite, mise au monde pour obscurcir, anéantir les prouesses des bons, et pour donner de l’éclat et de la gloire aux méfaits des méchants ? Des enchanteurs m’ont persécuté, des enchanteurs me persécutent et des enchanteurs me persécuteront jusqu’à ce qu’ils m’aient précipité, moi et mes hauts exploits de chevalerie, dans le profond abîme de l’oubli. S’ils me frappent et me blessent, c’est à l’endroit où ils voient bien que je le ressens davantage ; car ôter à un chevalier errant sa dame, c’est lui ôter les yeux avec lesquels il voit, le soleil qui l’éclaire, et l’aliment qui le nourrit. Je l’ai déjà dit bien des fois, mais je le répète encore, le chevalier errant sans dame est comme l’arbre sans feuilles, l’édifice sans fondement, l’ombre sans le corps qui la produit.

 

– Il n’y a rien de plus à dire, interrompit la duchesse ; cependant, si nous donnons créance à l’histoire du seigneur don Quichotte, telle qu’elle a paru, il y a peu de jours, à la lumière du monde[192], aux applaudissements universels, il faut en inférer, si j’ai bonne mémoire, que Votre Grâce n’a jamais vu madame Dulcinée ; que cette dame n’est pas de ce monde ; que c’est une dame fantastique que Votre Grâce a engendrée et mise au jour dans son imagination, en l’ornant de tous les appas et de toutes les perfections qu’il vous a plu de lui donner.

 

– Sur cela il a beaucoup à dire, répondit don Quichotte ; Dieu sait s’il y a ou s’il n’y a pas une Dulcinée en ce monde, si elle est fantastique ou réelle, et ce sont de ces choses dont la vérification ne doit pas être portée jusqu’à ses extrêmes limites. Je n’ai ni engendré ni mis au jour ma dame ; mais je la vois et la contemple telle qu’il convient que soit une dame pour réunir en elle toutes les qualités qui puissent la rendre fameuse parmi toutes celles du monde, comme d’être belle sans souillure, grave sans orgueil, amoureuse avec pudeur, reconnaissante par courtoisie, et courtoise par bons sentiments ; enfin de haute noblesse, car sur un sang illustre la beauté brille et resplendit avec plus d’éclat que sur une humble naissance.

 

– Cela est vrai, dit le duc ; mais le seigneur don Quichotte me permettra de lui dire ce que me force à penser l’histoire que j’ai lue de ses prouesses. Il faut en inférer, tout en concédant qu’il y ait une Dulcinée dans le Toboso, ou hors du Toboso, et qu’elle soit belle à l’extrême degré où nous la dépeint Votre Grâce ; il faut inférer, dis-je, que, pour la hauteur de la naissance, elle ne peut entrer en comparaison avec les Oriane, les Alastrajarée, les Madasime[193], et cent autres de même espèce, dont sont remplies les histoires que Votre Grâce connaît bien.

 

– À cela, répliqua don Quichotte, je puis répondre que Dulcinée est fille de ses œuvres, que les vertus corrigent la naissance ; et qu’il faut estimer davantage un vertueux d’humble sang qu’un vicieux de sang illustre. Dulcinée, d’ailleurs, possède certaines qualités qui peuvent la mener à devenir reine avec sceptre et couronne ; car le mérite d’une femme belle et vertueuse peut aller jusqu’à faire de plus grands miracles, et, sinon formellement, au moins virtuellement, elle enferme en elle de plus hautes destinées.

 

– Je vous assure, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, qu’en tout ce que dit Votre Grâce, vous allez, comme on dit, avec le pied de plomb et la sonde à la main. Aussi je croirai désormais, et ferai croire à tous les gens de ma maison, et même au duc mon seigneur, si c’est nécessaire, qu’il y a une Dulcinée au Toboso, qu’elle existe au jour d’aujourd’hui, qu’elle est belle et hautement née, et qu’elle mérite d’être servie par un chevalier tel que le Seigneur don Quichotte, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort à sa louange. Néanmoins je ne puis m’empêcher de sentir un scrupule, et d’en vouloir un petit brin à Sancho Panza. Mon scrupule est, si l’on en croit l’histoire déjà mentionnée, que ledit Sancho Panza trouva ladite Dulcinée, quand il lui porta de votre part une épître, vannant un sac de blé, à telles enseignes que c’était du seigle, dit-on, chose qui me fait douter de la hauteur de sa noblesse.

 

– Madame, répondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que toutes, ou du moins la plupart des choses qui m’arrivent, ne se passent point dans les termes ordinaires, comme celles qui arrivent aux autres chevaliers errants, soit que l’impulsion leur vienne du vouloir impénétrable des destins, soit qu’elles se trouvent conduites par la malice de quelque enchanteur jaloux. C’est une chose vérifiée et reconnue, que la plupart des chevaliers errants fameux avaient quelque vertu particulière ; l’un ne voulait être enchanté, l’autre était formé de chairs si impénétrables qu’on ne pouvait lui faire de blessure, comme fut le célèbre Roland, l’un des douze pairs de France, duquel on raconte qu’il ne pouvait être blessé, si ce n’est sous la plante du pied gauche, et seulement avec la pointe d’une grosse épingle, mais avec aucune autre espèce d’armes. Aussi, quand Bernard del Carpio le tua dans la gorge de Roncevaux, voyant qu’il ne pouvait le percer avec le fer, il le prit dans ses bras, l’enleva de terre et l’étouffa, se souvenant alors de quelle manière Hercule mit à mort Antée, ce féroce géant qu’on disait fils de la Terre. De ce que je viens de dire, je veux conclure qu’il serait possible que j’eusse aussi quelqu’une de ces vertus ; non pas celle de n’être point blessé, car l’expérience m’a bien des fois prouvé que je suis de chairs tendres et nullement impénétrables ; ni celle de ne pouvoir être enchanté, car je me suis déjà vu mettre dans une cage, où le monde entier n’aurait pas été capable de m’enfermer, si ce n’est par la force des enchantements. Mais enfin, puisque je me suis tiré de celui-là, je veux croire qu’aucun autre ne saurait m’arrêter. Aussi ces enchanteurs, voyant qu’ils ne peuvent sur ma personne user de leurs maléfices, se vengent sur les choses que j’aime le plus, et veulent m’ôter la vie en empoisonnant celle de Dulcinée, par qui et pour qui je vis moi-même. Aussi je crois bien que, lorsque mon écuyer lui porta mon message, ils la changèrent en une villageoise, occupée à un aussi vil exercice qu’est celui de vanner du blé. Au reste, j’ai déjà dit que ce blé n’était ni seigle ni froment, mais des grains de perles orientales. Pour preuve de cette vérité, je veux dire à Vos Excellences comment, passant, il y a peu de jours, par le Toboso, je ne pus jamais trouver les palais de Dulcinée ; et que le lendemain, tandis que Sancho, mon écuyer, la voyait sous sa propre figure, qui est la plus belle de l’univers, elle me parut, à moi, une paysanne laide et sale, et de plus fort mal embouchée, elle, la discrétion même. Or donc, puisque je ne suis pas enchanté, et que je ne puis pas l’être, suivant toute raison, c’est elle qui est l’enchantée, l’offensée, la changée et la transformée ; c’est sur elle que se sont vengés de moi mes ennemis, et pour elle je vivrai dans de perpétuelles larmes, jusqu’à ce que je la voie rendue à son premier état. J’ai dit tout cela pour que personne ne fasse attention à ce qu’a rapporté Sancho du van et du blutoir ; car si pour moi l’on a transformé Dulcinée, il n’est pas étonnant qu’on l’ait changée pour lui. Dulcinée est de bonne naissance et femme de qualité ; elle tient aux nobles familles du Toboso, où ces familles sont nombreuses, anciennes et de bon aloi. Il est vrai qu’il ne revient pas une petite part de cette illustration à la sans pareille Dulcinée, par qui son village sera fameux et renommé dans les siècles à venir, comme Troie le fut par Hélène, et l’Espagne par la Cava[194], bien qu’à meilleur titre et à meilleur renom. D’une autre part, je veux que Vos Seigneuries soient bien convaincues que Sancho Panza est un des plus gracieux écuyers qui aient jamais servi chevalier errant. Il a quelquefois des simplicités si piquantes qu’on trouve un vrai plaisir à se demander s’il est simple ou subtil ; il a des malices qui le feraient passer pour un rusé drôle, puis des laisser-aller qui le font tenir décidément pour un nigaud ; il doute de tout, et croit à tout cependant ; et, quand je pense qu’il va s’abîmer dans sa sottise, il lâche des saillies qui le remontent au ciel. Finalement, je ne le changerais pas contre un autre écuyer, me donnât-on de retour une ville tout entière. Aussi suis-je en doute si je ferai bien de l’envoyer au gouvernement dont Votre Grandeur lui a fait merci ; cependant, je vois en lui une certaine aptitude pour ce qui est de gouverner, et je crois qu’en lui aiguisant quelque peu l’intelligence, il saura tirer parti de toute espèce de gouvernement, aussi bien que le roi de ses tributs. D’ailleurs, nous savons déjà, par une foule d’expériences, qu’il ne faut ni beaucoup de talent, ni beaucoup d’instruction, pour être gouverneur, car il y en a par centaines ici autour qui savent à peine lire, et qui gouvernent comme des aigles. Toute la question, c’est qu’ils aient l’intention droite et le désir de bien faire en toute chose. Ils ne manqueront pas de gens pour les conseiller et les diriger en ce qu’ils doivent faire, comme les gouverneurs gentilshommes et non jurisconsultes, qui rendent la justice par assesseurs. Moi, je lui conseillerais de ne commettre aucune exaction, mais de ne perdre aucun de ses droits ; et j’ajouterais d’autres petites choses qui me restent dans l’estomac, mais qui en sortiront à leur temps pour l’utilité de Sancho et le bien de l’île qu’il gouvernera. »

 

L’entretien en était là entre le duc, la duchesse et don Quichotte, quand ils entendirent de grands cris et un grand bruit de monde en mouvement dans le palais ; tout à coup Sancho entra dans la salle, tout effaré, ayant au cou un torchon pour la bavette, et derrière lui plusieurs garçons, ou, pour mieux dire, plusieurs vauriens de cuisine, dont l’un portait une écuelle d’eau que sa couleur et son odeur faisaient reconnaître pour de l’eau de vaisselle. Ce marmiton suivait et poursuivait Sancho, et voulait à toute force lui enchâsser l’écuelle sous le menton, tandis qu’un autre faisait mine de vouloir le laver.

 

« Qu’est-ce que cela, frères ? demanda la duchesse ; qu’est-ce que cela, et que voulez-vous faire à ce brave homme ? Comment donc, ne faites-vous pas attention qu’il est élu gouverneur ? »

 

Le marmiton barbier répondit :

 

« Ce seigneur ne veut pas se laisser laver, comme c’est l’usage, et comme se sont lavés le duc, mon seigneur, et le seigneur son maître.

 

– Si, je le veux bien, répondit Sancho étouffant de colère, mais je voudrais que ce fût avec des serviettes plus propres, avec une lessive plus claire et des mains moins sales. Il n’y a pas si grande différence entre mon maître et moi, pour qu’on le lave avec l’eau des anges[195], et moi avec la lessive du diable. Les usages des pays et des palais de princes sont d’autant meilleurs qu’ils ne causent point de déplaisir ; mais la coutume du lavage qui se pratique ici est pire que la discipline des pénitents. J’ai la barbe propre, et n’ai pas besoin de semblables rafraîchissements. Quiconque viendra pour me laver ou pour me toucher un poil de la tête, je veux dire du menton, parlant par respect, je lui donnerai telle taloche que le poing restera enfoncé dans le crâne ; car de semblables savonnages et cirimonies ressemblent plutôt à de méchantes farces qu’à des prévenances envers les hôtes. »

 

La duchesse mourait de rire en voyant la colère et en écoutant les propos de Sancho. Pour don Quichotte, il n’était pas fort ravi de voir son écuyer si mal accoutré avec le torchon barbouillé de graisse, et entouré de tous ces fainéants de cuisine. Aussi, faisant une profonde révérence au duc et à la duchesse, comme pour leur demander la permission de parler, il se tourna vers la canaille, et lui dit d’une voix magistrale :

 

« Holà, seigneurs gentilshommes, que Vos Grâces veuillent bien laisser ce garçon, et s’en retourner par où elles sont venues, ou par un autre côté, s’il leur plaît davantage. Mon écuyer est tout aussi propre qu’un autre, et ces écuelles ne sont pas faites pour sa gorge. Suivez mon conseil, et laissez-le, car ni lui ni moi n’entendons raillerie. »

 

Sancho lui prit, comme on dit, le propos de la bouche, et continua sur-le-champ :

 

« Sinon, qu’ils viennent se frotter au lourdaud ; je le souffrirai comme il fait nuit maintenant. Qu’on apporte un peigne ou tout ce qu’on voudra, et qu’on me racle cette barbe, et, si l’on en tire quelque chose qui offense la propreté, je veux qu’on me tonde à rebrousse-poil. »

 

En ce moment, et sans cesser de rire, la duchesse prit la parole :

 

« Sancho Panza, dit-elle, a raison en tout ce qu’il vient de dire, et l’aura en tout ce qu’il dira. Il est propre assurément, et n’a nul besoin de se laver ; et, si notre usage ne lui convient pas, il a son âme dans sa main. Vous, d’ailleurs, ministres de la propreté, vous avez été un peu trop paresseux et négligents, et je ne sais si je dois dire un peu trop hardis, d’apporter pour la barbe de tel personnage, au lieu d’aiguières d’or pur et de serviettes de Hollande, des écuelles de bois et des torchons de buffet. Mais enfin, vous êtes de méchantes gens, mal nés, mal-appris, et vous ne pouvez manquer, comme des malandrins que vous êtes, de montrer la rancune que vous portez aux écuyers des chevaliers errants. »

 

Les marmitons ameutés, et même le maître d’hôtel qui les conduisait, crurent que la duchesse parlait sérieusement. Ils se hâtèrent d’ôter le torchon du cou de Sancho, et tout honteux, tout confus, ils le laissèrent et disparurent.

 

Quand Sancho se vit hors de ce péril, effroyable à son avis, il alla se jeter à deux genoux devant la duchesse, et lui dit :

 

« De grandes dames, grandes faveurs s’attendent. Celle que Votre Grâce vient de me faire ne se peut moins payer que par le désir de me voir armé chevalier errant, pour m’occuper tous les jours de ma vie au service d’une si haute princesse. Je suis laboureur, je m’appelle Sancho Panza, je suis marié, j’ai des enfants, et je fais le métier d’écuyer. Si en quelqu’une de ces choses il m’est possible de servir Votre Grandeur, je tarderai moins à obéir que Votre Seigneurie à commander.

 

– On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez appris à être courtois à l’école de la courtoisie même ; on voit bien, veux-je dire, que vous avez été élevé dans le giron du seigneur don Quichotte, qui doit être la crème des civilités et la fleur des cérémonies, ou cirimonies, comme vous dites. Dieu garde tel maître et tel valet ; l’un, pour boussole de l’errante chevalerie ; l’autre, pour étoile de l’écuyère fidélité. Levez-vous, ami Sancho, et, pour reconnaître vos politesses, je ferai en sorte que le duc, mon seigneur, accomplisse aussitôt que possible la promesse qu’il vous a faite du gouvernement en question. »

 

Là cessa l’entretien, et don Quichotte alla faire la sieste. La duchesse demanda à Sancho, s’il n’avait pas trop envie de dormir, de venir passer le tantôt avec elle et ses femmes dans une salle bien fraîche. Sancho répondit qu’il avait, il est vrai, l’habitude de dormir quatre ou cinq heures pendant les siestes de l’été ; mais que, pour servir la bonté de Sa Seigneurie, il ferait tous ses efforts pour ne pas dormir un seul instant ce jour-là, et se conformerait avec obéissance à ses ordres ; cela dit, il s’en fut. Le duc donna de nouvelles instructions sur la manière de traiter don Quichotte comme chevalier errant, sans s’écarter jamais du style et de la façon dont les histoires rapportent qu’on traitait les anciens chevaliers.

 

Chapitre XXXIII

 

De la savoureuse conversation qu’eurent la duchesse et ses femmes avec Sancho Panza, digne d’être lue et d’être notée

 

 

L’histoire raconte donc que Sancho ne dormit point cette sieste, mais qu’au contraire, pour tenir sa parole, il alla, dès qu’il eut dîné, rendre visite à la duchesse, laquelle, pour le plaisir qu’elle avait à l’entendre parler, le fit asseoir auprès d’elle sur un tabouret, bien que Sancho, par pure courtoisie, se défendît de s’asseoir en sa présence. Mais la duchesse lui dit de s’asseoir comme gouverneur, et de parler comme écuyer, puisqu’il méritait, en ces deux qualités, le fauteuil même du Cid Ruy Diaz le Campéador[196]. Sancho courba les épaules, obéit et s’assit. Toutes les femmes et toutes les duègnes de la duchesse l’entourèrent dans un grand silence, attentives à écouter ce qu’il allait dire. Mais ce fut la duchesse qui parla la première.

 

« À présent, dit-elle, que nous sommes seuls et que personne ne nous écoute, je voudrais que le seigneur gouverneur m’éclaircît certains doutes qui me sont venus dans l’esprit à la lecture de l’histoire déjà imprimée du grand don Quichotte. Voici d’abord l’un de ces doutes ; puisque le bon Sancho n’a jamais vu Dulcinée, je veux dire madame Dulcinée du Toboso, et puisqu’il ne lui a point porté la lettre du seigneur don Quichotte, laquelle était restée sur le livre de poche dans la Sierra-Moréna, comment a-t-il osé inventer une réponse et supposer qu’il avait vu la dame vannant du blé, tandis que tout cela n’était que mensonges et moqueries, si préjudiciables au beau renom de la sans pareille Dulcinée et si contraires aux devoirs des bons et fidèles écuyers ? »

 

À ces mots, et sans en répondre un seul, Sancho se leva de son siège, puis, à pas de loup, le corps plié et le doigt sur les lèvres, il parcourut toute la salle, soulevant avec soin les tapisseries. Cela fait, il revint à sa place et dit :

 

« Maintenant, madame, que j’ai vu que personne ne nous écoute en cachette, hormis les assistants, je vais répondre sans crainte et sans alarme à ce que vous m’avez demandé, et à tout ce qu’il vous plaira de me demander encore. La première chose que j’aie à vous dire, c’est que je tiens mon seigneur don Quichotte pour fou achevé, accompli, pour fou sans ressource, bien que parfois il dise des choses qui sont, à mon avis et à celui de tous ceux qui l’écoutent, si discrètes, si raisonnables, si bien enfilées dans le droit chemin, que Satan lui-même n’en pourrait pas dire de meilleures. Mais néanmoins, en vérité et sans scrupule, je me suis imaginé que c’est un fou ; et, puisque j’ai cela dans la cervelle, je me hasarde à lui faire croire des choses qui n’ont ni pieds ni tête, comme fut la réponse de la lettre, comme fut aussi ce que j’ai fait, il y a sept ou huit jours, et qui n’est pas encore écrit en histoire, je veux dire l’enchantement de madame Dulcinée du Toboso ; car je lui ai fait accroire qu’elle est enchantée, quand ce n’est pas plus vrai que dans la lune. »

 

La duchesse le pria de lui conter cet enchantement ou mystification, et Sancho raconta toute la chose comme elle s’était passée, ce qui ne divertit pas médiocrement les auditeurs. Alors la duchesse, reprenant l’entretien :

 

« De tout ce que le bon Sancho vient de me conter, dit-elle, je sens un scrupule qui me galope dans l’âme, et un certain murmure qui me dit à l’oreille : Puisque don Quichotte de la Manche est fou, timbré, extravagant, et que Sancho Panza, son écuyer, le connaît bien, mais que cependant il le sert et l’accompagne, et donne en plein dans ses vaines promesses, il doit sans aucun doute être plus fou et plus sot que son maître. S’il en est ainsi, tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, de donner à ce Sancho Panza une île à gouverner ; car celui qui ne sait pas se gouverner lui-même, comment saura-t-il gouverner les autres ?

 

– Pardieu ! madame, s’écria Sancho, ce scrupule vient à point nommé. Mais dites-lui de ma part qu’il peut parler clairement et comme il lui plaira, car je reconnais qu’il dit la vérité, et que, si j’avais deux onces de bon sens, il y a longtemps que j’aurais planté là mon maître. Mais ainsi le veulent mon sort et mon malheur. Je dois le suivre, il n’y a pas à dire ; nous sommes du même pays, j’ai mangé son pain, je l’aime beaucoup, il est reconnaissant, il m’a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle. Il est donc impossible qu’aucun événement nous sépare, si ce n’est quand la pioche et la pelle nous feront un lit. Si Votre Hautesse ne veut pas me donner le gouvernement promis, eh bien ! Dieu m’a fait de moins, et il pourrait arriver que me le refuser maintenant tournât au profit de mon salut. Tout sot que je suis, j’ai compris le proverbe qui dit : « Pour son mal les ailes sont venues à la fourmi. » Il se pourrait bien que Sancho écuyer montât plus vite au ciel que Sancho gouverneur ; on fait d’aussi bon pain ici qu’en France, et la nuit tous les chats sont gris ; celui-là est assez malheureux, qui n’a pas déjeuné à deux heures du soir ; il n’y a pas d’estomac qui ait un palme de plus long qu’un autre, et qu’on ne puisse remplir, comme on dit, de paille et de foin ; les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur et pour maître d’hôtel, et quatre aunes de gros drap de Cuenca tiennent plus chaud que quatre aunes de drap fin de Ségovie ; au sortir du monde, et quand on nous met sous la terre, le prince s’en va par un chemin aussi étroit que le journalier, et le corps du pape ne prend pas plus de pieds de terre que celui du sacristain, bien que l’un soit plus grand que l’autre ; car, pour entrer dans la fosse, nous nous serrons, nous pressons et nous rapetissons, ou plutôt on nous fait serrer, presser et rapetisser, quelque dépit que nous en ayons, et au revoir, bonsoir. Je reviens donc à dire que, si Votre Seigneurie ne veut pas me donner l’île, comme trop bête, je saurai en prendre mon parti, comme assez sage. J’ai ouï dire que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n’est pas or ; j’ai ouï dire aussi qu’on tira d’entre les bœufs et la charrue le laboureur Wamba[197] pour le faire roi d’Espagne, et qu’on tira d’entre les brocarts, les plaisirs et les richesses, le roi Rodrigue[198] pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois les couplets des anciens romances ne mentent point.

 

– Comment donc, s’ils ne mentent point ! s’écria en ce moment doña Rodriguez la duègne, qui était une des écoutantes ; il y a un romance qui dit qu’on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards, et qu’au bout de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse et dolente : « Ils me mangent, ils me dévorent, par où j’avais le plus péché.[199] » D’après cela, ce seigneur a bien raison de dire qu’il aime mieux être laboureur que roi, s’il doit être mangé par ces vilaines bêtes. »

 

La duchesse ne put s’empêcher de rire à la simplicité de sa duègne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho, elle lui dit :

 

« Le bon Sancho doit savoir déjà que ce qu’un chevalier promet une fois, il s’efforce de le tenir, dût-il lui en coûter la vie. Le duc, mon mari et mon seigneur, bien qu’il ne soit pas des errants, ne laisse pas néanmoins d’être chevalier. Ainsi il remplira sa promesse de l’île, en dépit de l’envie et de la malice du monde. Que Sancho prenne donc courage ; quand il y pensera le moins, il se verra gravement assis sur le siège de son île et de son gouvernement, sauf à la laisser pour une autre plus riche. Ce que je lui recommande, c’est de faire attention à la manière de gouverner ses vassaux, car je l’avertis qu’ils sont tous loyaux et bien nés.

 

– Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, il n’y a pas de recommandations à me faire, car je suis charitable de ma nature, et j’ai compassion des pauvres gens. À qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils ne me tricheront pas avec de faux dés ! je suis vieux chien, et m’entends en niaf, niaf ; je sais me frotter à temps les yeux, et ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais bien où le soulier me blesse. C’est pour dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes ; mais les méchants, ni pied ni accès. Il me semble, à moi, qu’en fait de gouvernements, le tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu’au bout de quinze jours j’en susse plus long sur le métier de gouverneur que sur le travail des champs, dans lequel je suis né et nourri.

 

– Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse ; personne ne naît tout appris, et c’est avec des hommes qu’on fait les évêques, et non pas avec des pierres. Mais revenant à la conversation que nous avions tout à l’heure sur l’enchantement de madame Dulcinée, je tiens pour chose certaine et dûment reconnue que cette idée qui vint à Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire que la paysanne était Dulcinée du Toboso, et que, si son seigneur ne la reconnaissait point, c’était parce qu’elle était enchantée ; je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des enchanteurs qui poursuivent le seigneur don Quichotte. En effet, je sais de très-bonne part que la villageoise qui sauta si lestement sur la bourrique était réellement Dulcinée du Toboso, et que le bon Sancho, pensant être le trompeur, a été le trompé. C’est une vérité qu’on ne doit pas plus mettre en doute que les choses que nous n’avons jamais vues. Il faut que le seigneur Sancho Panza apprenne ceci ; c’est que nous avons aussi, par ici autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement, sans détour ni supercheries. Que Sancho m’en croie ; la paysanne sauteuse était Dulcinée du Toboso, laquelle est enchantée comme la mère qui l’a mise au monde ; quand nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup sous sa propre figure, et alors Sancho sortira de l’erreur où il vit.

 

– Tout cela peut bien être, s’écria Sancho ; et maintenant je veux croire ce que mon maître raconte qu’il a vu dans la caverne de Montésinos, où il a vu, dit-il, madame Dulcinée dans le même équipage et dans le même costume où je lui dis que je l’avais vue quand je l’enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut être au rebours, comme le dit Votre Grâce, ma chère bonne dame ; car de mon chétif esprit on ne pouvait attendre qu’il fabriquât en un instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon maître assez fou pour qu’une aussi maigre persuasion que la mienne lui fît accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant, madame, il ne faudrait pas que votre bonté me tînt pour malveillant, car un benêt comme moi n’est pas obligé de pénétrer dans les pensées et les malices des scélérats d’enchanteurs. J’ai inventé ce tour pour échapper aux reproches de mon seigneur don Quichotte, mais non dans l’intention de l’offenser ; s’il a tourné tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les cœurs.

 

– Rien de plus vrai, reprit la duchesse ; mais dites-moi, maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Montésinos ? qu’est-ce que cela ? j’aurais grande envie de le savoir. »

 

Aussitôt Sancho lui raconta point sur point ce qui a été dit au sujet de cette aventure.

 

Quand la duchesse eut entendu son récit :

 

« On peut, dit-elle, conclure de cet événement que, puisque le grand don Quichotte dit qu’il a vu là-bas cette même personne que Sancho vit à la sortie du Toboso, c’est Dulcinée sans aucun doute, et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien qu’un peu trop curieux.

 

– Quant à moi, reprit Sancho, je dis que, si madame Dulcinée du Toboso est enchantée, tant pis pour elle ; je n’ai pas envie de me faire des querelles avec les ennemis de mon maître, qui doivent être nombreux et méchants. En bonne vérité, celle que j’ai vue était une paysanne ; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la tiens, et si celle-là était Dulcinée, ma foi, ce n’est pas à moi qu’il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu. Autrement, on viendrait à tout bout de champ me chercher noise ; Sancho l’a dit, Sancho l’a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme si Sancho était un je ne sais qui, et ne fût plus le même Sancho Panza qui court à travers le monde, imprimé en livres, à ce que m’a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne graduée de bachelier par Salamanque ; et ces gens-là ne peuvent mentir, si ce n’est quand il leur en prend fantaisie, ou qu’ils y trouvent leur profit. Ainsi donc, il n’y a pas de quoi me chercher chicane ; et puisque j’ai ouï dire à mon seigneur : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée » qu’on me plante ce gouvernement sur la tête, et l’on verra des merveilles ; car qui a été bon écuyer sera bon gouverneur.

 

– Tout ce qu’a dit jusqu’à présent le bon Sancho, répondit la duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tirées pour le moins des entrailles mêmes de Michel Vérino, florentibus occidit annis.[200] Enfin, enfin, pour parler à sa manière, sous un mauvais manteau se trouve souvent un bon buveur.

 

– En vérité, madame, répliqua Sancho, de ma vie je n’ai bu par malice ; avec soif, cela pourrait bien être, car je n’ai rien d’hypocrite. Je bois quand j’en ai l’envie, et, si je ne l’ai pas, quand on me donne à boire, pour ne point faire le délicat, ni paraître mal élevé. À une santé portée par un ami, quel cœur pourrait être assez de marbre pour ne pas rendre raison ? Mais, quoique je mette des chausses, je ne les salis pas. D’ailleurs, les écuyers des chevaliers errants ne boivent guère que de l’eau, puisqu’ils sont toujours au milieu des forêts, des prairies, des montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charité de vin, quand même ils donneraient un œil pour la payer.

 

– Je le crois bien, répondit la duchesse ; mais, quant à présent, Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et nous mettrons ordre à ce qu’il aille bientôt se planter, comme il dit, ce gouvernement sur la tête. »

 

Sancho baisa de nouveau les mains à la duchesse, et la supplia de lui faire la grâce de veiller à ce qu’on eût grand soin de son grison, qui était la lumière de ses yeux.

 

« Qu’est-ce que cela, le grison ? demanda la duchesse.

 

– C’est mon âne, répondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce nom-là, j’ai coutume d’appeler le grison. J’avais prié cette madame la duègne, quand j’entrai dans le château, de prendre soin de lui ; mais elle se fâcha tout rouge, comme si je lui eusse dit qu’elle était laide ou vieille ; et pourtant ce devrait être plutôt l’affaire des duègnes de panser les ânes que de faire parade au salon. Ô sainte Vierge ! quelle dent avait contre ces dames-là un hidalgo de mon pays !

 

– C’était quelque manant comme vous, s’écria doña Rodriguez la duègne ; car, s’il eût été gentilhomme et de bonne souche, il les aurait élevées au-dessus des cornes de la lune.

 

– C’est bon, c’est bon, dit la duchesse, en voilà bien assez ; que doña Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C’est à ma charge que restera le soin du grison, et, puisqu’il est l’enfant chéri de Sancho, je le mettrai dans mon giron.

 

– Il suffit qu’il soit à l’écurie, répondit Sancho, car dans le giron de Votre Grandeur ni lui ni moi sommes dignes d’être reçus un seul instant ; j’y consentirais tout comme à me donner des coups de couteau. Quoi qu’en dise mon seigneur, qu’en fait de politesse il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses faites aux ânes, on doit aller avec mesure et le compas à la main.[201]

 

– Eh bien, dit la duchesse, que Sancho mène le sien au gouvernement ; il pourra l’y régaler tout à son aise, et même lui donner les invalides.

 

– Ne pensez pas railler, madame la duchesse, répondit Sancho ; j’ai vu plus de deux ânes aller aux gouvernements, et quand j’y emmènerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle. »

 

Ces propos de Sancho ramenèrent chez la duchesse le rire et la gaieté. Enfin elle l’envoya prendre du repos, et fut rendre compte au duc de l’entretien qu’elle venait d’avoir avec lui. Puis ils conférèrent ensemble sur la manière de jouer à don Quichotte quelque fameux tour, qui s’accommodât parfaitement au style chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jouèrent plusieurs, si bien appropriés et si bien conçus, que ce sont assurément les meilleures aventures que renferme cette grande histoire.

 

Chapitre XXXIV

 

Qui raconte la découverte que l’on fit de la manière dont il fallait désenchanter la sans pareille Dulcinée, ce qui est une des plus fameuses aventures de ce livre

 

 

Extrême était le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient à la conversation de don Quichotte et à celle de Sancho. Mais ce qui étonnait le plus la duchesse, c’était que la simplicité de Sancho fût telle qu’il arrivât à croire comme une vérité infaillible que Dulcinée du Toboso était enchantée, tandis qu’il avait été lui-même l’enchanteur et le machinateur de toute l’affaire. Enfin, s’affermissant dans l’intention qu’ils avaient de jouer à leurs hôtes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent occasion de celle que leur avait contée don Quichotte de la caverne de Montésinos pour en préparer une fameuse.[202] Après avoir donné des ordres et des instructions à leurs gens sur ce qu’ils avaient à faire, au bout de six jours ils conduisirent le chevalier à la chasse de la grosse bête, avec un équipage de piqueurs et de chiens, tel que l’aurait pu mener un roi couronné. On donna à don Quichotte un habit de chasse, et un autre à Sancho, en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut point accepter ni mettre le sien, disant qu’il aurait bientôt à reprendre le dur exercice des armes, et qu’il ne pouvait porter une garde-robe avec lui. Quant à Sancho, il prit celui qu’on lui donna, dans l’intention de le vendre à la première occasion qui s’offrirait.

 

Le jour venu, don Quichotte s’arma de toutes pièces ; Sancho mit son habit de chasse, et, monté sur le grison, qu’il ne voulut point abandonner, quoiqu’on lui offrît un cheval, il se mêla dans la foule des chasseurs. La duchesse se présenta élégamment parée, et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de son palefroi[203], quoique le duc voulût s’y opposer. Finalement, ils arrivèrent à un bois situé entre deux hautes montagnes ; puis, les postes étant pris, les sentiers occupés, et toute la troupe répartie dans les différents passages, on commença la chasse à cor et à cri, tellement qu’on ne pouvait s’entendre les uns les autres, tant à cause des aboiements des chiens que du bruit des cors de chasse. La duchesse mit pied à terre, et, prenant à la main un épieu aigu[204], elle se plaça dans un poste où elle savait que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don Quichotte descendirent également de leurs montures, et se placèrent à ses côtés. Pour Sancho, il se mit derrière tout le monde, sans descendre du grison, qu’il n’osait point abandonner, crainte de quelque mésaventure.

 

À peine occupaient-ils leur poste, après avoir rangé sur les ailes un grand nombre de leurs gens, qu’ils virent accourir sur eux, poursuivi par les chasseurs et harcelé par les chiens, un énorme sanglier qui faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait l’écume par la bouche. Aussitôt que don Quichotte l’aperçut, mettant l’épée à la main et embrassant son écu, il s’avança bravement à sa rencontre. Le duc fit de même avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés tous, si le duc ne l’en eût empêchée. Le seul Sancho, à la vue du terrible animal, lâcha le grison et se mit à courir de toutes ses forces ; puis il essaya de grimper sur un grand chêne ; mais ce fut en vain ; car étant parvenu à la moitié du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si mal chanceux que la branche rompit, et qu’en tombant par terre il resta suspendu à un tronçon, sans pouvoir arriver jusqu’en bas. Quant il se vit accroché de la sorte, quand il s’aperçut que son pourpoint vert se déchirait, et qu’en passant, le formidable animal pourrait bien l’atteindre, il se mit à jeter de tels cris, et à demander du secours avec tant d’instance, que tous ceux qui l’entendaient et ne le voyaient pas crurent qu’il était sous la dent de quelque bête féroce.

 

Finalement, le sanglier aux longues défenses tomba sous le fer d’une foule d’épieux qu’on lui opposa, et don Quichotte, tournant alors la tête aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix), le vit pendu au chêne, la tête en bas, et près de lui le grison, qui ne l’avait point abandonné dans sa détresse. Et Cid Hamet dit à ce propos qu’il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le grison, ni le grison sans voir Sancho ; tant grande était l’amitié qu’ils avaient l’un pour l’autre, et la fidélité qu’ils se gardaient. Don Quichotte arriva et décrocha Sancho, lequel, dès qu’il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la déchirure de son habit de chasse, qu’il ressentit au fond de l’âme, car il croyait avoir un majorat dans cet habit.

 

Enfin, on posa l’énorme sanglier sur le dos d’un mulet de bât ; et l’ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dépouille opime, à de grandes tentes de campagne qu’on avait dressées au milieu du bois. Là on trouva la table mise et le repas servi, si abondant, si somptueux, qu’on y reconnaissait bien la grandeur et la magnificence de ceux qui le donnaient.

 

Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré :

 

« Si cette chasse, dit-il, eût été aux lièvres ou aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment pas quel plaisir on trouve à attendre un animal qui, s’il vous attrape avec ses crochets, peut vous ôter la vie. Je me rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit : « Sois-tu mangé des ours comme Favila le Renommé ! »

 

– Ce fut un roi goth[205], dit don Quichotte, qui, étant allé à la chasse aux montagnes, fut mangé par un ours.

 

– C’est justement ce que je dis, reprit Sancho ; je ne voudrais pas que les rois et les princes se missent en semblable danger, pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en être un, puisqu’il consiste à tuer un animal qui n’a commis aucun méfait.

 

– Au contraire, Sancho, répondit le duc, vous vous trompez beaucoup ; car l’exercice de la chasse à la grande bête est plus convenable, plus nécessaire aux rois et aux princes qu’aucun autre. Cette chasse est une image de la guerre ; on y emploie des stratagèmes, des ruses, des embûches, pour vaincre sans risque l’ennemi ; on y souffre des froids excessifs et d’intolérables chaleurs ; on y oublie le sommeil et l’oisiveté ; on s’y rend le corps plus robuste, les membres plus agiles ; enfin, c’est un exercice qu’on peut prendre en faisant plaisir à plusieurs et sans nuire à personne. D’ailleurs, ce qu’il y a de mieux, c’est qu’il n’est pas fait pour tout le monde, comme les autres espèces de chasse, hormis celle du haut vol, qui n’appartient aussi qu’aux rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, ô Sancho, changez d’opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse ; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.

 

– Oh ! pour cela non, répondit Sancho ; le bon gouverneur, comme la bonne femme, jambe cassée et à la maison. Il serait beau, vraiment que les gens affairés vinssent le chercher de loin, et qu’il fût au bois à se divertir ! Le gouvernement irait tout de travers. Par ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits pour les fainéants que pour les gouverneurs. Ce à quoi je pense m’amuser, c’est à jouer à la triomphe les quatre jours de Pâques[206], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses-là ne vont guère à mon humeur, et ne s’accommodent pas à ma conscience.

 

– Plaise à Dieu, Sancho, qu’il en soit ainsi, reprit le duc, car du dire au faire la distance est grande.

 

– Qu’il y ait le chemin qu’on voudra, répliqua Sancho ; au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages ; et mieux vaut celui que Dieu assiste que celui qui se lève grand matin, et ce sont les tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes ; je veux dire que si Dieu m’assiste, et si je fais ce que je dois avec bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu’un aigle royal ; sinon, qu’on me mette le doigt dans la bouche, et l’on verra si je serre ou non les dents.

 

– Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit ! s’écria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te l’ai dit maintes fois, où je te verrai parler sans proverbes, et tenir des propos suivis et sensés ? Que Vos Grandeurs laissent là cet imbécile, mes seigneurs ; il vous moudra l’âme, non pas entre deux, mais entre deux mille proverbes, amenés si à point, si à propos, que Dieu veille à son salut, ou au mien si je voulais les écouter.

 

– Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu’ils soient plus nombreux que ceux du commentateur grec[207], n’en doivent pas moins être estimés, à cause de la brièveté des sentences. Quant à moi, je puis dire qu’ils me font plus de plaisir que d’autres, ceux-ci fussent-ils mieux amenés et ajustés plus à propos. »

 

Au milieu de cet entretien, et d’autres non moins divertissants, ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à chercher des postes et préparer des affûts. La nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le promettre la saison, puisqu’on était au milieu de l’été ; mais un certain clair-obscur, qu’elle amena et répandit avec elle, aida singulièrement aux projets des hôtes de don Quichotte. Dès que la nuit fut tombée, et un peu après le crépuscule, il sembla tout à coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on entendit par ci, par là, devant, derrière, et de tous côtés, une infinité de trompettes et d’autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la forêt en tous sens. La lumière du feu et le son des instruments guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientôt on entendit une infinité de hélélis, de ces cris à l’usage des Mores quand ils engagent la bataille.[208] Les tambours battaient ; les trompettes, les clairons, les fifres résonnaient tous à la fois, si continuellement et si fort, que celui-là n’aurait pas eu de sens qui eût conservé le sien au bruit confus de tant d’instruments. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, don Quichotte se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et ceux même qui connaissaient la vérité s’épouvantèrent. Le silence les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa devant eux, en équipage de démon, sonnant, au lieu de trompette, d’une corne démesurée, dont il tirait un bruit rauque et effroyable.

 

« Holà ! frère courrier, s’écria le duc, qui êtes-vous ? où allez-vous ? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois ? »

 

Le courrier répondit avec une voix brusque et farouche :

 

« Je suis le diable ; je vais chercher don Quichotte de la Manche ; les gens qui viennent par ici sont six troupes d’enchanteurs, qui amènent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du Toboso ; elle vient, enchantée avec le brillant Français Montésinos, apprendre à don Quichotte comment peut être désenchantée la pauvre dame.

 

– Si vous étiez le diable, comme vous le dites, et comme le montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche, car le voilà devant vous.

 

– En mon âme et conscience, répondit le diable, je n’y avais pas fait attention ; j’ai l’esprit occupé de tant de choses que j’oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.

 

– Sans doute, s’écria Sancho, que ce démon est honnête homme et bon chrétien ; car, s’il ne l’était pas, il ne jurerait point en son âme et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans l’enfer, il doit y avoir de braves gens. »

 

Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, et tournant les yeux sur don Quichotte, lui dit :

 

« À toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs griffes !), m’envoie le malheureux, mais vaillant chevalier Montésinos, pour te dire de sa part que tu l’attendes à l’endroit même où je te rencontrerai, parce qu’il amène avec lui celle qu’on nomme Dulcinée du Toboso, dans le désir de te faire connaître le moyen à prendre pour la désenchanter. Ma venue n’étant à autre fin, ce doit être la fin de mon séjour. Que les démons de mon espèce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs. »

 

À ces mots, il se remit à souffler dans son énorme cornet, tourna le dos, et s’en fut, sans attendre une réponse de personne.

 

La surprise s’accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho, quand il vit qu’on voulait à toute force, et en dépit de la vérité, que Dulcinée fût enchantée réellement